MARCHE. — DURÉE. — TERMINAISONS
La marche de l’urticaire pigmentée est continue mais non progressive. L'éruption se fait parfois, quoique rarement, en une ou deux poussées, la deuxième survenant après un intervalle de temps très variable. Le plus souvent il y a plusieurs accès successifs qui surviennent dans l’espace de quelques semaines, c’est le cas le plus ordinaire, ou en six, huit mois, un an. 11 est bien rare qu’après cette époque l’éruption ne soit pas généralisée. Lorsqu’au contraire, il n’y a eu que deux ou trois mouvements congestifs, les plaques sont bien moins nombreuses: on pourrait même les compter. Les plaques n’apparaissent pas isolément les unes à la suite Jes autres: elles se montrent au contraire par groupes qui sont suivant le cas, plus ou moins étendus et qui surviennent à la suite d’une poussée. Toute élevure ortiée laissera à sa place soit une saillie, soit une plaque lisse qui se pigmentera en quelques jours ou en quelques semaines de plus en plus. Mais des macules peuvent aussi survenir, nous l’avons vu, sans qu’il y ait eu d’élevure rouge au préalable. En dehors de ces phases pendant lesquelles surviennent les élevures qui se pigmenteront, on voit les saillies produites soit par le grattage, soit par un instrument mousse, survenir d’une façon continue ; mais elles ne laisseront pas de pigmentation. 1! faut cependant rappeler ici que Feulard a pu voir la pigmentation succéder aune plaque qu’il avait produite expérimentalement. Rappelons d’autre part le fait intéressant signalé par Morrow qui a vu les élevures spontanées n’avoir qu’une
durée éphémère et laisser des taches pigmentées, tandis que les élevures provoquées d’urticaire factice persistaient parfois pendant plusieurs jours et ne laissaient pas de pigmentation.
Quoi qu’il en soit, après un an au maximum, la maladie est définitivement constituée et elle ne progresse plus. Généralement il ne se forme plus de nouvelles taches, mais aucune des anciennes ne disparaît. La règle est de voir ces taches commencer par le tronc, envahir la tête et les membres, les élevures rouges persister quelques heures ou quelques jours, puis se pigmenter peu à peu. Tantôt alors ces plaques restent saillantes, cette saillie devenant même plus considérable, tantôt les élevures s’affaissent et il en résulte une macule : c’est la période d’état de la maladie. L’enfant se présente alors avec l’aspect tacheté que nous avons décrit; il ne se ressent aucunement de son allection. 11 grandit et s’accroît normalement. Pendant cette longue période, il n’y a à signaler que les démangeaisons et les poussées congestives. C’est pendant cette période, en effet, que surviennent les poussées dont nous parlions plus haut. Plus ou moins fréquentes, plus ou moins intenses, elles s’accompagnent de la formation de vésicules ou de huiles ainsi que d’un redoublement des démangeaisons. Ces phénomènes persistent pendant plusieurs années. Chez le malade de Lazansky, en trois ans, les plus fortes poussées eurent lieu huit fois. Puis les poussées deviennent de moins en moins fréquentes: au lieu de revenir tous les mois, elles s’espacent ; on ne les voit plus reparaître que tous les deux, trois et six mois. Les vésicules deviennent de plus en plus rares, de moins en moins prononcées. En même temps encore, et c’est là un signe important, le prurit diminue et finit même par disparaître. Les plaques orfiées qui se forment ne se pigmentent plus.
Les plaques anciennes, elles aussi, subissent des modifications importantes : elles s’affaissent, tendent à s’aplatir, comme si elles étaient simplement déposées sur la peau. L’épiderme se plisse à la suite de cette surdistension. Bientôt, les tubercules etles papules deviennent des macules. Leur coloration diminue graduellement,
passe du brun foncé au fauve, au brun chamois, puis au café au lait d’abord foncé, ensuite de plus en plus clair et la plaque finit par disparaître complètement. 11 nous a semblé (malades de Feulard et de M. Vidal) que la guérison commençait par les plaques des extrémités et notamment par celles des jambes qui s’affaissent les premières et dont la coloration pâlit de plus en plus, en même temps qu’elles sont le siège d’un prurit moindre et qu’il devient impossible d’y produire les élevures factices qu’on détermine sur les autres plaques.
On a pu voir (Morrow) les taches pâlir pendant l’hiver 'alors que les poussées, étaient plus rares, mais se foncer de nouveau au printemps lorsque les poussées redevinrent plus fréquentes. En effet, sous l’influence des saisons, les principaux caractères distinctifs de la maladie se modifient, s’accentuent pendant l’été, s’amendent au contraire lorsque le froid survient. C’est ainsi que les poussées qui en été euvent revenir toutes les semaines, peuvent pendant l’hiver ne se montrer que tous les mois ou tous les deux mois.
Ces poussées reconnaissent des causes qui nous échappent absolument. L’alimentation, contrairement à ce qui se passe pour l’urticaire vraie, par exemple, n’a sur elles aucune influence. Les émotions morales qui peuvent déterminer l’hypérémie passagère des plaques, restent également sans effet su^ les accès congestifs.
Le plus souvent, l’urticaire pigmentée ne retentit en aucune façon sur la santé générale: lesenfants continuent à se bien porter. Ce sont même, nous l’avons vu, de fort beaux enfants. Toutes les fonctions se font normalement. Le développement de l'enfant est parfaitement régulier. Inversement, les maladies intercurrentes n’ont aucune influence sur l’affection cutanée. La dentition se fait facilement, d’une façon normale. Unna a vu une rougeole survenir chez un petit malade : les taches grossirent et rougirent pour reprendre ensuite leur ancienne forme et leur coloration primitive. Piclc a vu son petit malade être atteint de variole «à seize mois. D’après lui, les pustules se seraient développées sur les éle-
vures : la coloration consécutive à ces pustules était la même que celles des plaques pigmentées. Quant à la vaccine, nous avons vu que parfois l’éruption lui succédait : en général les deux processus sont sans effet l’un sur l’autre. Seuls, les malades de Tilbury Fox et de Barlow, étaient atteints l’un d’un enrouement et d’un rhume continuel, l’autre d’une adénopathie cervicale suppurée. Tous les autres sujets étaient en parfaite santé et rien d’anormal n’est signalé chez eux pendant toute la durée de l’affection cutanée.
Cette durée est longue et indéterminée. Pendant des années les lésions qutanées restent stationnaires : elles ne progressent pas, mais elles ne diminuent pas non plus. 11 arrive cependant un moment où les taches pâlissent puis elles s’effacent peu à peu.
11 nous est difficile d’apprécier exactement la durée de cette maladie. Beaucoup de ces malades ont été perdus de vue. D’autre part, des renseignements utiles qui auraient pu nous être fournis par plusieurs observateurs nous ayant fait défaut, nous ne pouvons donner ici que les résultats incomplets de nos investigations.
Plusieurs de ces malades sont morts.
Le malade de Morrant Baker est mort presque subitement <à l’âge de trois ans. Pendant les deux années qu’il avait été tenu en observation il n’v «vait eu que fort peu de changements dans l’aspect de la maladie.
Le malade de R. Crocker a succombé à une bronchite compliquant la coqueluche vers l’âge d’un an. fl y aurait eu une légère amélioration quelques mois avant la mort.
Les deux malades de Behrend sont morts, l’un de diarrhée, l’autre d’éclampsie.
Les malades de Lewinski,de Barlow, de Sangster, de Goodhart, de Pick, de Quinquaud ont été perdus de vue.
Nous n’avons pu nous procurer aucun renseignement sur les malades de Stéphen Mackenzie, G. H. Fox, Morrow, Lazansky.
Les autres malades ont présenté une amélioration ou sont en voie de guérison, deux sont même tout à fait guéris.
Nous devons à l'obligeance de MM. Barlow, Pye Smith, Cavafy, Pick, les renseignements suivants sur leurs malades.
Ces renseignements datent donc de 1887.
Le malade du Pr Pick est guéri ; il n’existe chez lui, depuis deux ans, aucune trace de la maladie.
Le malade de Pye Smith est également guéri, mais le Dr Pye Smith a perdu de vue cet enfant et il ne sait pas s’il y a eu des récidives.
Chez le malade du Dr Cavafy, un grand nombre de taches ont disparu, notamment sur les régions cervicale et lombaire ainsi que sur les cuisses. D’autres taches, sur le tronc, ont notablement diminué d’étendue, et leur pigmentation a pâli. L’bypérémie des taches existe toujours, mais elle est bien moindre qu’autrefois. Les élevures d’urticaire factice se produisent encore, mais bien moins rapidement. L’affection tend donc à disparaître quoique très lentement. L’amélioration se fait par périodes.
Chez le malade du Dr Barlow il y a également de l’amélioration : l’excitabilité de la peau a beaucoup diminué, mais il y a encore des taches pigmentées sur le tronc.
En 1887, le malade de Unna était âgé de cinq ans; les taches s’étaient aplaties et étaient devenues lisses en même temps qu’elles avaient pâli.
Chez le malade de Lazansky il semble qu’il y avait, en 1886, un peu d’amélioration.
La malade de Feuîard est âgée de près de six ans : elle est également en voie de guérison, mais celle-ci se fait lentement. Les taches pâlissent, tendent à s’effacer, elles s’aplatissent et ne déterminent plus de prurit. Il y a encore cependant par moments des poussées congestives avec formation de bulles.
Les malades de M. Fournier et de M. Vidal sont dans, un état stationnaire.
Les renseignements suivants sont de date plus éloignée.
Le malade de Lewin ski présentait encore son éruption à lagede dix-huit ans (1882); elle ne s’était pas modifiée. L’affeclion semble être restée stationnaire jusqu’à l’âge de neuf ans. A cette époque, il survint des élevures nouvelles, mais elles n’étaient pas suivies de pigmentation : ces élevures se répètent depuis cet âge.
Les taches anciennes avaient cependant pâli aux bras et à la figure.
Quant aux trois malades de Tilbury Fox, voici d’après Colcott Fox l’état de leur santé en 1883.
Chez l’un (la deuxième observ.) l’éruption a presque entièrement disparu.
Chez un autre (la troisième observ.) il y a encore des taches, mais le frottement ne les fait plus passer à l’étal urticant. 11 se produit parfois des papules ortiées mais elles ne laissent plus de taches pigmentées. Les anciennes élevures ont pour la plupart, disparu.
Enfin chez le troisième (la première observ.) l'affection était entrée en décroissance dès la cinquième année. Beaucoup de taches ont disparu. S’il se produit des papules ortiées elles ne laissent pas de traces. Les anciennes taches disparaissent peu à peu mais lentement.
De l'ensemble de ces faits, il semble résulter que l’urticaire pigmentée tend à la guérison après une durée indéterminée et variable suivant les sujets. On peut évaluer cette durée à huit ou dix ans.
Dans la plupart des cas, les symptômes s’atténuent dès la troisième ou la cinquième année de l’ éruption et la maladie s’amende. La marche vers la guérison est très lente ; elle semble parfois procéder par périodes. On reconnaît cette amélioration à un ensemble de manifestations parmi lesquelles l’aplatissement et ïa décoloration des plaques, la diminution puis la disparition du prurit tiennent le premier rang.
On pourrait en résumé, reconnaître trois périodes dans l’urticaire pigmentée.
Une première période, d’augment, de développement de la maladie qui dure un an environ et pendant laquelle de nouvelles plaques surviennent par poussées. Cette première phase peut se limiter suivant les cas à quelques mois.
Une deuxième période, d’état, qui dure de deux à quatre et cinq ans et pendant laquelle les plaques restent stationnaires. Il n’en survient pas de nouvelles, mais aucune des anciennes ne disparaît. C’est pendant cette période que surviennent les poussées congestives.
Une troisième période, d’amélioration, dans laquelle l’affection tend à disparaître. Cette période a une durée indéterminée mais qui n’est pas moindre de quatre ou cinq ans.
Enfin, la maladie disparaît sans laisser trace de son passage. En cela encore l’urticaire pigmentée est bien différente de la plupart des néoplasies chroniques du derme : elle se termine par la restitution ad integrum. Il n’y a pas d’ulcération, pas de suppuration, aucune marque indélébile sur la peau et au niveau des organes externes. Seules quelques petites cicatrices peuvent se présenter aux yeux de l’observateur, vestiges non pas des bulles qui les ont précédées, mais bien plutôt des plaies mal soignées auxquelles ces dernières ont donné lieu.