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III. — LA SOCIÉTÉ FÉODALE ET LES NÉCESSITÉS ECONOMIQUES

Les cinq siècles que dure l'histoire du Moyen Age ont vu des époques bien différentes. L'écroulement de l'Empire de Charlemagne avait plongé la France dans une anarchie complète. Les efforts continus des premiers Capétiens, et surtout de Philippe-Auguste, préparent le règne bienfaisant de saint Louis. C'est l'apogée et la plus belle page de l’histoire de ce temps. Le long règne de Philippe le Bel achève l’organisation de l'administration royale; mais la terrible guerre de Cent Ans allait bientôt ruiner le royaume : le relèvement se fera seulement sous Louis XI, avec le début des temps modernes.

L'état économique du royaume subit l'influence de l’état politique. Les guerres continuelles, guerres civiles et guerres étrangères, entravent le commerce et appauvrissent le pays. Pendant la guerre de Cent Ans, « le royaume était en si grant povreté, dit Ph. de Commynes, qu'il y courut longtemps monnoye comme de cuir, qui avait ung petit don d’argent ». Les famines sont fréquentes : au x1° siècle, dans l’espace de soixante-treize ans, on compte quarante-huit années de disettes partielles ou générales (1). Sous le seul règne de Philippe-Auguste, il y eut onze famines (2). Les croisades, par l'effort qu'elles nécessitent, sont également une cause d'appauvrissement. Pendant les périodes de paix intérieure, elles entraînent vers l'Orient, barons et vassaux, laissant les fiefs sans maîtres, et drainant toutes les ressources disponibles.

Aussi la société du Moyen Age, depuis le roi jusqu'au

(x) Lavisse, HiHstoire de France, t. II, 2, p. 50. (@)MPavisse, l.C'eT- II MTS p.200.

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menu peuple, est-elle une société de besogneux. Le besoin d'argent se fait sentir toujours, soit pour les guerres, soit pour les fêtes, soit pour la croisade, soit pour la vie quotidienne. L'argent manque et il faut l'emprunter : emprunts à la consommation, prêts stériles, argent qu'il faudra rendre, à échéance plus ou moins lointaine, mais doublé, décuplé, car plus l'argent est rare, plus il est cher, et les risques de toute nature que courent les prêteurs le font plus cher encore.

Tous empruntent : le roi d’abord, dont le trésor est vide : on le voit emprunter de grosses sommes, comme Charles V en 1378, qui reçoit des Juifs 20.000 francs d'or payables en quatre termes et 200 francs d'or par semaine (1), ou de toutes petites sommes, comme en 1369 : les Juifs prêtent au roi 100 francs d'or (2).

Les seigneurs suivent l'exemple du roi : « plusieurs [taliens et Outremontains et aussi juys... ont marchandé avec aucuns Prélats, Barons et autres personnes nobles et non nobles, contre les défenses royauls, et ont fait plusieurs contraux usuraires... » dit le mandement du 3 juin 13/0 (3). La haute noblesse, les prélats, les abbayes, les petits nobles empruntent et se ruinent (4).

Ils se ruinent facilement : Jean de Germolles avait reçu des Lombards 140 florins en 1334; successivement, en 1347 et en 1350 il reconnaît leur en devoir 300 et 900 ! Il en avait déjà remboursé 400, en devait donc encore 1800, payables en neuf ans, quand le roi, ayant confisqué les dettes des Lombards, lui donna des lettres de décharge moyennant les 140 florins de sa dette primitive. Les obligations faites par Ger-

d Ordonnances des Rois de France, recueil par Laurière, Paris 1723, 3: VI, p. 339.

(2) Mandement de Charles V n° 512, cité par Vuitry. Etudes sur le régime financier de la France avant la Révolution, Paris 1883, p. A4Rr.

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(4) Voy., Luchaire. La sociélé Française au temps de Ph. Auguste, p. 346 et suiv, et Depping, Les Juifs dans le Moyen-Age, p. 173.

molles étaient scellées des sceaux du pape, du roy, du duc de Bourgogne, et de l'Official de Châlons, et il avait donné trois cautions (1). Ce fait n'est pas isolé, et il ne peut étonner quand on voit le roi d'Angleterre Edouard II emprunter 5.000 marcs pour son voyage en France, moyennant 2.000 marcs d'intérêts (2).

Le peuple n'a pas un moindre besoin d'argent : le roi interdit de prêter aux ouvriers, mais la nécessité ne connaît pas de loi : Depping cite (3) un document montrant plusieurs centaines d'artisans réclamant chacun de toutes petites sommes qui leur avaient été prêtées par les Juifs. Il ne faudrait pas croire cependant que tous les prêts fussent faits à la consommation : « Les rois, dit Thomassin (4), n'avaient pas banni les usuriers, parce qu'ils appréhendaient qu'en les bannissant tous à la fois, l’agriculture, la marchandise et le trafic ne cessassent, faute de trouver personne qui voulût prêter et faire les avances nécessaires. » C'est ce que les conseillers de saint Louis soutenaient devant ce roi : « asserentes quod populus vivere non poterat sine mutuo, nec terra excoli, nec ministeria, nec mercimonia exerceri » (5). C'est la raison qu'invoqueront les rois quand ils rappelleront les Juifs ou accorderont des privilèges d'usure : c'est « de commune clamour du peuple » que Louis X rappelle les Juifs en 1315 (5). Jean le Bon en 1360, dit : « pour certaines causes regardant et touchant le proufit commun de nostre dit royaume » (y Charles V, en 1374, prolonge le délai de séjour des Juifs « pour le proffit commun de ycellui royaume

(1) Lettres du 18 septembre 1350. Ordonn., T. IV, p. 80.

(2) Cité par Depping, loc., cil., p. 216.

(4) Traité de négoce et de l'usure, 1697, p. 485.

(6) Duchesne, De vita et actibus Ludovici noni, T. 5, p. 471, cité par Tro long, loc., cit., p. CXVII.

(5) Ordonn., T. L., p. 595.

(6) Ordonn., T. III, p. #73.

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et des dessuz diz habitanz » (1). Charles VI en 1381, accorde des privilèges à des Lombards de Noyon « pour certaines consideracions et causes regardans et touchans le proffit commun de nous et de nostre royaume... » (2). Louis XI en 1461, confirme l'établissement de Lombards à Laon.« qui longtemps ont continuellement tenus leurs hostels audit Laon, presté leur argent et secouru à plusieurs povres laboureurs pour entretenir et labourer leurs héritages ou pays de Laonnoys, qui a esté le bien publique... ils ont secouru à plusieurs de nos subjets qui eussent laissez leurs héritaiges en savart » (3). Le même Louis XI, accordant des privilèges d'usure à la ville de Tournay parle « des montes qui estoient utiles et prouffitables pour nos subgects et manans » (4). Le besoin de prêteurs se faisait si bien sentir pour le commerce, qu'en 1327, l'ordonnance sur le rétablissement des foires de Champagne et de Brie (5), ordonne aux Italiens et Outremontains de venir aux foires ou de sortir du

royaume.

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