LES DEUX CABARETS D*AUTEUIL
Quelques jours se passèrent sur cette aventure, lorsque Merlot fit la rencontre, A mon Plaisir, de trois ouvriers qui venaient d'être chassés d'une usine à gaz, des environs d'Auteuil. Il y a dans la physionomie des méchants de tels signes, qu'ils peuven* aller hardiment vers un inconnu en lui disant : Toi, tu es mon frère en mal. /> Merlot, du premier jour, trinqua avec ces ouvriers; à la quatrième bouteille, ce furent quatre hommes bien assortis. L'ex-tambour d'Afrique raconta à ses nouveaux amis comment il était mal vu (il ne dit pas le pourquoi) ; il s'étendit longuement sur les habitués de la Flotte, et présenta l'aflfaire sous un faux jour, tout à son avantage. On discuta sur la liberté, prise au point de vue de la Flotte, c'est-à-dire que rien ne pouvait empêcher les quatre amis de s'introduire dans le cabinet réservé, puisque ce cabinet dépendait du cabaret et que le cabaret était un établissement public. Vers le soir, les opposants demandèrent qu'on leur servît du vin dans la Flotte, ce qui fut fait. Céleste et ses amis, en arrivant, furent surpris de voir leur table occupée par Merlot et les ouvriers qui jouaient aux cartes en assaisonnant le jeu de jurons; mais la Flotte, composée de gens calmes, incapables de se commettre avec de pareils vagabonds, se plaça au fond de la salle, à une autre table.
Merlot avait pensé à une demande en restitution de table, et il comptait sur les suites. La conduite calme de Céleste l'exaspéra plus qu'une violente dispute. « Eh! dit-il à ses camarades, nous avons le
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soleil dans les yeux , allons donc au fond. » Près de la table du boulanger était uûe seconde table vacante séparée de l'autre par un étroit passage. Merlot eut l'adresse de renverser avec sa blouse, en passant, un verre de vin appartenant à la société Céleste. Personne ne souffla mot sur le prétendu accident du tambour, à qui ce nouveau moyen fit encore défaut. Notez que les membres de la Flotte étaient tous gens solidement bâtis et le double des vagabonds; mais ils eurent la force de se contenir. La soirée se passa sans tumulte ; en sortant, la Flotte complota qu'à ' partir du lendemain elle ne mettrait plus les pieds ni dans la salle qu'ils avaient baptisée, ni dans le cabaret. Cela se comprend; les honnêtes ouvriers voyaient poindre une collision qui ne leur offrait nul charme, et Femme, dit le vigneron, je veux bien recevoir toutes les pratiques riches ou pauvres; mais je n'entends point que quatre je ne sais quoi portent tort à notre commerce ; ainsi, va les prévenir que je serais très-heureux de les voir vider des pintes ailleurs. » Lac Noguet, qui était une personne sensée, lui répondit qu'il était difficile de mettre à la porte des buveurs pour des riens, seulement qu'on pouvait les prier de boire dans la première salle et de ne plus se mêler à la société Céleste.
Le traîne-caisse et les trois ouvriers jetèrent les hauts cris à cette nouvelle, surtout Merlot, qui traita Céleste de « mauvais geindre qui voulait sauter plus haut que ses jambes, et qu'on pourrait bien mettre dans le pétrin, » et autres grossières menaces. Enfin,
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ils promirent d'évacuer la Flotte, et ils avaient leurs raisons. L'argent fond vite au caiaret; on pense que les ouvriers avaient mangé leur éang^^, c'est-à-dire ce qu'ils touchèrent en sortant de leur atelier. Ajoutez à cela que Merlot n'apportait comme fonds dans la société que son éloquence; j'allais oublier qu'il avait amené, peu de jours auparavant, un nouveau compagnon, un chien errant trouvé la nuit dans les rues d'Auteuil, un vilain chien, aux poils ébouriffée, pleins de poussière, l'œil ensanglanté, les crocs blancs, pointus et solides. Il fut baptisé dès le premier jour Scuxardy mot de mauvais augure qui le peignait assez bien.
Les gens les plus grossiers, les escrocs, les forçats et tout le gibier à guillotine, ont dans le langage un tour coloré, souvent naïf et féroce, qui tient peut-être de leur position à part dans la société.
Saccard devina la haine de son maître contre les membres de la Flotte, et il montrait les dents quand, le soir, passait la société devant la table des acolytes. Un jour vint où la bourse commune devint plus vide qu'un ballon crevé : non-seulement plus de vin, mais plus de vivres. Le vigneron Noguet eut le tort de ne pas se conformer à la plaisante maxime de l'image si connue : Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué.
Le cabaretier commit la faute d'inscrire sur ses livres un compte de Doit et Avoir à la compagnie Merlot. Pour que le romancier soit cru, il doit être d'une sévère exactitude dans les détails. Noguet ne