‹ L'usurier Blaizot (volume 2)Chapitre 17 sur 32 · LES DEUX CABARETS D'AUTEUIL · texte numérisé non relu

LES DEUX CABARETS D'AUTEUIL

tenait pas ses livres en partie double, mais en partie simple, Tidéal du simple. Le Brouillard^ le Journal^ le Grand-Livre^ se résumaient en une ardoise accrochée au-dessus du comptoir; après les tailles des boulangers, il n'est rien de moins compliqué que la tenue de ce livre-ardoise.

Chaque litre se représentait par une marque à la craie; on pense combien la cabaretière fut occupée à marquer. C'étaient tous les jours huit litres et plus , sans compter le pain, le petit-salé, le fromage. Il n'est pas de pires dévorants que quatre fainéants, qui ont un compte ouvert. L'ardoise se trouva couverte tout d'un côté, par l'imprudence desNoguet, qui comprirent seulement en regardant toutes ces marques blanches quel vide l'ex-tambour et ses amis avaient fait aux tonneaux de la cave.

a II faut arrêter tout net, s'écria le vigneron qui se disait : Adieu mon vin clairet dont les fainéants ne me payeront jamais la récolte. » Il y eut concile de nuit entre les époux, qui tous deux s'entendirent à merveille sur les moyens à prendre, mais qui n'osaient l'exécuter, car la cabaretière n'avait pas eu pendant deux mois quatre hommes attablés toute la journée devant son comptoir, sans surprendre quelques mots de leur conversation. Quoiqu'elle ne s'occupât guère de les écouter, plus d'une fois elle frissonna en les entendant se faire de terribles confidences à voix basse, lesquelles se couronnaient d'épais jurons; cependant elle comprit que son mari n'avait pas assez de diplomatie pour renvoyer les mauvais payeurs, et

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elle alla très-résolûment trouver Merlot^ qui était plus d'à-moitié ivre :

et Mon Dieu, monsieur Merlot, dit-elle, je suis désolée de vous demander de Targent ; mais vous savez... dans le petit commerce... » Elle fut intimidée dès le début et ne put terminer aussi fermement qu'elle se l'était promis. Au mot argent, les doigts de Merlot avaient roulé sur la table une marche qui en disait plus que beaucoup de symphonies imitatives. Le chien Saccard semblait avoir compris toute la portée de la demande, car il dressa les oreilles et poussa un grognement tout en fixant la cabaretière. Comme le traîne-caisse ne répondait pas à cette demande^ il se fit un temps de silence.

— Vous concevez, monsieur Merlot, continua la cabaretière, que je ne vous demande pas tout aujourd'hui... Seulement un petit à-compte nous rendrait bien service.

Pour toute réponse, Merlot continuait à battre des marches; Saccard grognait sourdement; la cabaretière fut efirayée.

— Faudrait pas vous gêner, dit-elle. Si vous n'avez pas d'argent pour le moment, nous attendrons...

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^ Ainsi^ le mutisme de Merlot avait dérangé toutes les péroraisons de la Noguet^ qui s'en retourna hon« teuse de sa raalréussite. Les ouvriers arrivèrent peu après et apprirent dans quelle position se trouvait la société, a Bah ! buvons ! » se dirent-ils. Beaucoup, avant de se suicider^ se jettent à corps perdu dans un océan de plaisirs; les quatre débiteurs flairèrent la fin du compte et burent pour huit jours. Ils étaient à hurler tout leur saoul quand Noguet rentra des champs et trouva les drôles en compagnie de chacun quatre litres, a Eh bien ? demanda-t^'il à sa femme, dans Farrière-boutique- — Je lui ai parlé, il ne m'a pas répondu. — Et tu letir fts servi autant de vin... du vin perdu ! — Ils l'ont demandé^ dit la Noguet. — C'est pas des raisons , dit le vigneron; qu'on boive, bien, mais qu'on paye, je ne connais que ça... Attends-moi, je vais leur parler. -*- Garde-t'en, ils sont pleins de boisson et méchants, il t'arriverait malheur. — Je me charge de les mettre à la porte à moi tout seul, dit le vigneron exaspéré; un honnête homme n'a jamais peur de quatre lâches. — Écoute, dit la femme, attends que M. Céleste soit arrivé, tu lui demanderas ce qu'il faut faire, c'est un homme de bon conseil. »

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Noguet S6 rendit aux désirs de sa femme ^ et raconta révénement au boulanger* a A votre place, dit Géleste> je n'en ferais ni une ni deux; il y a longtemps même que^yous auriez dû... » Le cabaretier en était là de ses consultations (juand il entendit la voix de Merlot qui criait : a Du yin ! du vin ! «> avee un tel accent impératif^ que Noguet fut révolté. Il courut d'un bond vers les demandeurs; on échangea de gros mots. Noguet prit au collet Merlot; le chien sautai la gorge de Noguet et se mit en devoir de Tétranglep net; la cabaretière accourut en poussant des cris^ puis Céleste et toute la Flotte. Ce fut une mêlée terrible dont il se voit quelques exemples dans les tableaux de Breughal d'Enfer. Les bouteilles cassées^ les tables renversées^ les mains coupées, un mariage de sang et de vin sur le carreau, tel fut en un quart d'heure Taspect du cabaret. Les drôles eurent le dessous et furent mis à la porte qu'on ferma sur leurs talons« Le chien avait profité du désordre pour sauter par une fenêtre et rejoindre son maître, La Noguet pieu* rait tout en pansant la blessure de son mari qui avait à la gorge des preuves de la solidité des crocs de Saccard. Tout à coup les vitres du cabaret, celles de la Flotte se brisèrent en tombant sur le plancher; les pierres, les cailloux passaient par ces ouvertures et atteignaient Céleste et ses amis : un siège véritable^ qui se termina par ime plainte en police correctionnelle.

La bande Merlot fut condamnée à huit jours de prison. Au sortir de là, le tambour parut corrigé e

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vécut chez sa vieille mère, n ne devint pas plus communicatif^ mais son déguenillement se remarqua moins. Les habitants d'Auleuil le virent même un soir revenir de la ]H*omenade du bois avec sa mère* Il la soutenait^ marchait lentement afin de ne pas la fatiguer. Quel changement ! personne ne revenait de cette surprise. La prison d'ordinaire n*a pas un tel empire sur les méchants; elle envenime leurs vices au lieu de les extirper. De plus, les tapageurs n'avaient plus reparu au cabaret; sans doute ils avaient été porter leurs grègues ailleurs.

Un matin, le vigneron Noguet remarqua que des peintres en bâtiment étaient accrochés aux flancs de la maison qui faisait face à la sienne. Cette maison était une masure construite en terre jaune; mais quand elle fut lavée et badigeonnée, elle parut bâtie en pierres de taille. Les menuisiers vinrent qui apportèrent un comptoir.

a C'est un épicier, » dit la cabaretière, qui, toute la journée à son débit, avait le temps de s'ingénier en divers commentaires. Puis apparurent des tables et des bancs, a Ce n'est pas un épicier, » dit-elle. Et elle attendit tranquillement que les peintres eussent terminé l'enseigne qui devait l'initier à ce mystérieux commerce. Les peintres partirent le soir et laissèrent interminée l'inscription de cette manière : A MON D.

Jamais les savants ne furent autant tourmentés par une inscription fruste que le mari et la femme, qui se dirent cette nuit-là : «Que peutsignifier A MON D? »

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Les tables et les bancs, qui leur revenaient dans la cervelle, leur semblaient, de fâcheux symptômes. Le peintre en lettres apparut le lendemain ; son bonnet de coton rayé, ses longs cheveux, sa blouse et sa boîte à couleurs furent salués avec une grande joie par la cabaretière, curieuse comme toutes les femmes. On eût dit que le peintre prenait à tâche d'émoustiller la curiosité de la Noguet, car il ne continua pas son inscription, et se mit à peindre portes et fenêtres. Seulement, vers le soir, il lui resta une heure; il se remit à renseigne et dessina à la règle et â la craie deux majestueuses lettres : un É, un S; puis il partit, laissant la cabaretière tout aussi intriguée qu'avant de Tinscription A MON DÉS.

Ce fut encore une bonne moitié de sommeil enlevée aux deux époux, qui se perdaient en commentaires fabuleux; enfin le troisième jour vit Tachèvement total de cette peinture : A MON DÉSIR, Du coup, les époux comprirent qu'il y avait violente envie d'imiter et leur commerce et leur enseigne. Ils ne Tauraient pas deviné que les pièces de vin, les pipes d'eau-de-vie, les bouteilles de liqueurs qui étaient voiturées à tout moment, leur eussent ouvert l'entendement.

Restait à connaître le mystérieux propriétaire de cet établissement dangereux qui venait s'établir audacieusement à la barbe d'un confrère, et qui avait la mine de vouloir induire en erreur les voyageurs, les buveurs étrangers ; car lequel choisir pour celui qui ne connaît pasla réputation d'honnêteté d'A mon Plaisir?

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Sans doute il restait aux Noguet un noyau certain, la Flotte^Céleste ; mais les buveurs prudents ne sont pas les meilleures pratiques de cabaret : et de tout temps les cabaretiers ont eu un faible pour les ivrognes.

. Le mystère de l'établissement rival fut vite éclairci ; quand la boutique se trouva prête, Merlot apparut dans un costume neuf, mais de mauvais goût. Il y avait toujours du débauché dans la redingote boutonnant jusqu'au cou, et du traîne-caisse dans le pantalon à plis du nouveau marchand de vins. Il jeta un regard de mépris sur le cabaret A' A mon Plaiêir et se campa fièrement devant sa maison, les mains dans les poches, les lèvres sifflant une marche.

Ce qui amena la fondation de ce cabaret est à peine croyable; pendant que Merlot faisait son temps à la prison, sa mère, qu'il ne voyait jamais, alla le consoler, lui porter quelque argent. Elle essaya un peu de morale; mais le fils ingrat répondit par des plaisanteries soldatesques. La pauvre femme pleura.

— Ah ! Pierre, lui dit-elle, si tu avais voulu te tenir tranquille, apprendre un état, tu te serais marié, je t'aurais donné mes économies; au contraire, tu ne m'aimes plus, tu ne m'as jamais aimée, sans quoi tu te serais mieux conduit... Tu me fais mourir de chagrin; la nuit je ne dors pas, je tremble toujom^ que tu n'aies commis un malheur, car, vois-tu, Pierre, quand on est entré dans le mal, on ne s'arrête plus... Je prie cependant Dieu de te

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