LES DBOX CABARETS D'AUTEUIL. SIS
rendre meilleur; mais tu ne fais pas attentioa à ce que je te dis.
La mère de Pierre avait reçu quelque éducation; trompée dans sa jeunesse par un homme^ elle s'était retirée à Auteuil, triste, pour la vie, de Tabandon du seul homme qu'elle eût aimé, mais i*eportant son bonheur et ses joies futures sur la tê<te de son enfant. Elle vécut d'une rente de huit cents francs, qu'elle eût refusée de l'homme qui l'avait séduite, si elle n'eût pensé à l'avenir de son fils. Pierre tourna mal : à dix-sept ans, il s'engageait comme tambour. Aussi cette pauvre mère, brisée dans ses espérances, faisaitelle pitié à voir. Le chagrin la rongeait ; elle était pâle et d'une telle maigreur, qu'on aurait pensé la renverser par le souffte.
Le retour de Merlot la combla de joie : elle crut à un nouvel enfant prodigue; ce ne fut qu'un éclair de bonheur. Dès le lendemain, elle comprit quelles fâcheuses habitudes son fils avait prises au régiment; elle souffrit de son langage, de ses manières ; cependant elle l'excusait encore, croyant que la vie civile le polirait. Cette bonne mère, que la fumée d'un cigare rendait malade, eut le courage de laisser son fils s'installer dans la chambre commune, une pipe à la bouche ; elle ne toussait pas, faisant des effbrts surhumains pour ne pas montrer combien elle souffrait. Merlot était trop grossier pour s'apercevoir de ces infinies délicatesses; seulement, aux premiers mots de reproches de sa mère, il ne revint plus. Elle liri faisait tenir de petites sommes que le mauvais fils
216 LES DEUX CABARETS d'AUTEUIL.
buvait en un jour ; la prison seule servit à réunir Merlot et sa mère. Le traine-caisse, quoique d'une intelligence au-dessous de la moyenne^ ne saisit dans toutes les paroles de sa mère que celles-ci : a Je t'aurais donné mes économies, » paroles d'or qui, pour lui, se résumaient en jouissances; aussi essaya-t-il de rhypocrisie.
Sorti de prison , Merlot retourha chez sa mère, y vécut trois mois, parla de ses nouveaux plans de vie et joua si bien de la langue, que la pauvre femme^ enchantée, lui donna deux mille francs amassés avec cette avarice de mère, cette sublime sordidité dont certaines gens se trouvent tout à coup doués pour leurs enfants.
Cependant madame Merlot conçut des craintes en apprenant que son fils avait dessein de monter un cabaret; le mal vient souvent de l'occasion. C'était le vin qui avait attiré de fâcheuses affaires à Merlot, et l'occasion allait être continuellement sous sa main ; Tex-tambour combattit vivement les argumentations de sa mère, et s'appuya sur ce qu'il ne connaissait pas d'autres métiers, faciles à apprendre sans doute, mais dont l'apprentissage voulait plusieurs années.
Enfin, la mère crut à tout, au repentir de son fils, àrexpérience que devaient lui avoir donnée ses fautes ; elle espéra un mariage prochain, sitôt que le commerce irait son train. Avec ses deux mille francs, Merlot en obtint cinq autres de marchandises à crédit ; il s'habilla aussi fastueusement qu'il en avait l'idée. Dès le soir de l'ouverture du cabaret^ comme
LfeS DBtX CAAARBTS t)*ÀtTËCtL. 2i7
par hasard, reparurent les trois ouvriers complices du siège de la Flotte, et amenant de nombreux amis ramassés dans les fabriques du pays.
On pendit la crémaillère* Quel tumulte, queJs chants et quels cris! Le vin coulait à flots, autant sur la table que dans les verres, autant sous la table que dessus. L'un des buveurs porta un toast, non pas à la prospérité A' A mon Désir, mais à la destruction i'A mon Plaisir, et avec de tels éclats de voix, que les Noguetj ainsi que les membres de la Flotte-Céleste, ne durent pas en perdre une syllabe. A la fin du repas, quelques-uns entonnèrent des chansons obscènes; cela ne contentait pas enlièreinent l'assemblée, "qui proposa, par Torgane d'un de ses orateurs, un chant de circonstance.
Sans rien dire, Merlot s'était retiré et avait décroché son tambour. Au refrain toute l'assemblée se leva, hurlant deux vers remplis de rage et de haine; Merlot battait la caisse, pendant que les buveurs choquaient sur les tables leurs verres vides ou pleins. On ne se dit pas adieu ce soir-là, car tout le monde coucha par terre dans le vin.
Le lendemain il y eut fort déjeuner, Merlot tenant à faire les choses grandement; puis la bande, qui avait bu tout son soûl, partit, et le cabaret, nouvellement inauguré à grands cris, reprit une allure forcément calme. Le bruit de cette bruyante crémaillère s'était répandu dans Auteuil, et n'encouragea personne, hormis quelques tapageurs, à devenir habitué d'un établissement si tumultueux.