LES DEUX CABARETS D'AOTBUIL
Moitié par inslinc.r, moitié par quelques paroles, luadarae Merlot sut ce qui s'était passé; elle aUa trouver sou fils et lui dit que le pays avait vu d'un mauvais œil Touverture d'uu cabaret amener pareil scandale. L'ex-tambour se justifia en disant que c'était la coutume de partout, et que si, au début, on ne lâchait pas un peu la bride aux buveurs, ils iraient ailleurs porter leur argent. Il ne dit pas quelle espèce de gens il avait reçue et l'argent encaissé dans sou comptoir, La digne mère se retira, Tesprit plein de fâcheux présages, mais se payant des raisons de Merlot.
Les ouvriers amis du traîne-caisse continuèrent à venir tous les soirs se désaltérer à peu de frais A mon Déêir. Un événement vint changer encore une fois la vie de Merlot : il s'éprit de grande passion pour une jeune fille connue de tout Âuteuil sous Je nom de la Belle-en-Ckeveux.
Cette créature avait des cheveux noirs qu'un corbeau eût cuviés , qui formaient une tour majestueuse ceinte de nattes et de contre-nattes plus compliquées qu'un plan de fortification. On aurait dit ua diadème d'ébène sur sa tète; Julie, par une coquetterie bien naturelle, ne portait jamais de bonnet, pas plus en été qu'en hiver; elle se coifiait elle-même avec une science, une habileté naïve qui désespérait le coiffeur le plus eu renom d'Auteuil.
Le surnom de Belle-en-Cheveux paraissait tout natuiel, appliqué à cette personne. Chaque soir, vers les sept heures, Julie passait par la rue La Fontaine avec ses compagnes les blanchisseuses, Merlot la re*
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marqua et en tomba subitement amoureux; ]e croirat-ont eet homme brutal fut un amoureux timide. 11 est vrai que Julie, qui n^ayait peut-être pas chez elle un morceau de glace pour se mirer, portait sur sa figure un air de fierté et de majesté qui prouvait qu'elle n'ignorait pas sa beauté.
Merlot s'informa, prit des renseignement, et sut que la Belle-^n*Chefveux n'était pas si cruelle qu'elle paraissait; seulement die avait pour conduite de mépriser souverainement les gens pauvres. D'après [)lu* ^ufs on dit, l'ex^tambour apprit que la blanchis* seuse, qui allait porter le linge en ville, avait eu des intoigues avec quelques gens riches qui passent trois mois de l'année à Anteuil.
Il 7 a dans tous les pays de vieilles dames fort charitables dont la profession est de servir de traits d'union entre les gens des deux sexes. Auteuil, qui possède nombre d'ateliers de blanchisseuses, a dans son sein une tireuse de cartes. Cette tireuse de cartes, qui se contentait de faire le petit jeu à un sou, trouvait de nombreuses pratiques. Merlot la paya assez largement pour que le valet de trèfle le représentât, non pas une fois, mais dix fois, ia plupart des femmes ne croyant aux cartes que lorsqu'un même fait se reppésmte souvent.
Donc, la diseuse de bonne aventure alla plus souvent que de coutume proposer ses services à la Belleen-Cheveux; et le valet de trèfle revint constamment avec cette explication : « Un homme brun qui vous aime... de Targeut.*. il fera des sai^riâfC^s, » Dès IV
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bord, la blanchisseuse ne prit garde au valet de trèfle; mais des réapparitions si fréquentes lui mirent martel en tète. Elle n'avait pas été sans apercevoir Merlot assidu à son passage dans la rue^ et elle se dit que le valet de trèfle et le marchand de vins pourraient bien n'être qu'une seule et même personne.
Aussi questionna-t-elle avec une grande insistance la tireuse de cartes, une fine mouche qui, ne voulant pas faire soupçonner sa complicité avec Merlot, lui donnait quelques vagues renseignements sur V homme brun, sans dire clairement qui il était. Le levain de la curiosité fermentait dans l'esprit de la blanchisseuse quand» par suite d'un commun accord entre Merlot et la vieille, celle-ci dit à Julie :
— Je vous causerai davantage vendredi; c'est le jour où les cartes parlent le plus.
Ce vendredi si bavard fut impatiemment attendu par Julie, qui accueillit avec respect Foracle suivant : « L'homme bnm est timide, il voudrait vous parler... il n'ose, parce qu'il ne vous trouve jamais seule... S'il ne vous parle pas en secret, il fera voyage; s'il vous parle, argent, cadeaux et amour. »
La blanchisseuse, plus niaise qu'un perroquet, comprit cependant l'avis; le soir même elle eut soin de rester plus tard que de coutume à son atelier, et elle revint seule par la rue La Fontaine. Par extraordinaire Merlot n'était pas sur le seuil de son cabaret; Julie crut qu'elle s'était trompée sur le compte du valet de trèfle, et continua sa route, bien certaine que les cartes ne mentiraient pas. Effectivement, non loin
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d'Auteuil, elle entendit nn pas d'homme qui résonnait sur le pavé de la route.
Elle ne se retourna pas : toutes les femmes voient par le dos, et Julie reconnaissait que l'homme brun s'avançait; elle marcha plus lentement. Au bout de la route, Merlot l'aborda. En femme adroite, la blanchisseuse ne répondit rien à la déclaration du trainecaisse qui, rassemblant tous ses moyens de séduction, 7 allait tambour battant.
Merlot parla longuement, offrit des boucles d'oreille à cette femme, et demanda, plutôt qu'il n'obtint, la permission de l'accompagner chaque soir à la même heure.
Pendant un mois le même manège se continua, et les présents de toute nature allaient leur train. Merlot consulta la tireuse de cartes qui recevait aussi les confidences de la blanchisseuse, et qui tirait de bons profits à faire parler les cartes suivant les désirs de ses deux clients. Cette vieille avoua au tambour que la Belle-en-Cheveux s'attristait de sa maigre position de blanchisseuse et qu'elle cherchait à s'établir. Le mot fut un éclaircissement pour Merlot; il oifrit le même jour son comptoir à Julie, qui se fit prier longtemps et demanda promesse de mariage.
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Merlot promit le mariage : en paroles cela est si vite conclu ! Il n'y faut ni maire, ni prêtre, ni notaire, ni bans. Le lendemain, la Belle-en-Cheveux trôna dans le comptoir d'A mon Désir et n*eut pas de peine à éclipser la voisine Noguet. Il y eut le soir un grand festin de fiançailles, auquel assistèrent tous les drôles qui avaient inauguré le cabaret et qui amenèrent leurs amis, sans compter les amis des amis.
Un des nouveaux se faisait remarquer par sa tenue au milieu de ces gens débraillés : c'était un jeune homme pâle et maigre, d'une trentaine d'années, qui portait un habit noir râpé boutonné jusqu'au cou, à ce cou une cravate blanche cherchant à dissimuler la noirceur de la chemise, de grands cheveux gras, rejetés en arrière pour conserver la majesté du front rasé aux angles. Il fut présenté sous le nom de Faust, avec les titres d'ouvrier-poëte-cordonnier. Au milieu du repas, il improvisa quelques vers sur la chevelure à' aigle de la maîtresse du logis; puis son introducteur expliqua à la société quel honneur devait rejaillir sur elle de la présence d'un lauréat de goguette. On applaudit, et le poëte-cordonnier fut prié de lire quelques poésies. Faust refusa d'abord en donnant pour excuse « qu'il n'était pas en voix » :
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cependant il ne demandait pas mieux que de réciter quelques pièces de grands et illustres poètes, ses supérieurs, un poëte-charpentier du Var, et la dernière ode de Pillustrè potier d'étain de Meaux ; mais rassemblée réclama avec tant d'instance l'audition des vers de Faust, que celui-ci se leva et déclama la fameuse pièce des Alvéoles du cœur.
Merlot n'avait pas l'esprit bien cultivé ; cependant il était au comble de l'enthousiasme de compter parmi ses hôtes un poëte.
Il n'y a pire orgie que l'orgie de vin bleu; elle est âpre, cruelle et prodigue en coups de couteaux ; elle donne à tous les buveurs le vin mauvais; aussi n'estil pas rare de voir aux barrières d'aimables compagnons qui reviennent les uns sans nez, les autres sans oreilles, qui étaient partis très-joyeux, leurs cartilages au grand complet. Le vin bleu de Merlot commençait-à produire son effet : l'un des convives avait pris la parole et contait son histoire à qui voulait l'entendre ; il prétendait souffrir souvent de la soif du boulanger y qui est un mot pour exprimer la faim. L'ivresse avait rendu à ce malheureux tous ses souvenirs tristes, et il chantait pour oublier sa femme et ses enfants ; mais sa chanson était plus douloureuse qu'un enterrement.
— Ah ! les amis ! chantons... ça ne vient pas si souvent le temps de boire, chantons !.. Qu'est-ce qui chante... la? je veux de quoi rigoler, moi,
— Vevix-tu, dit le poete-ouvrier ivre, écouter ma chanson sur les Jésuites?
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— Bah ! dit l'homme, tes Jésuites, ils sont finis... à bas les Jésuites ! il n'y a plus de Jésuites.
— Tu crois ça, dit le poët^-cordonnier, dont Tamour-propre était blessé d'entendre ses Jésuites iraités de chimères... et ta fille ?
A cette brusque question, ITiomme interrogé se leva blême, ses lèvres blanchirent, ses yeux sMlluminèrent de flammes, et il se jeta avec une bouteille sur le poëte-ouvrier en poussant un hurlement semblable au cri des sauvages.
' — Ma fille, malheureux, tu as le cœur de me la rappeler!..
il cassa la bouteille sur le front du poète qui tomba ensanglanté. Tous accoururent à Tinstant, renversèrent les tables pour séparer les deux combattants. En un clin d'œii, l'homme à la bouteille fut entouré de dix personnes qui le prenaient à la cravate, qui déchiraient ses habits ; cependant celui-ci , tout en se débattant, criait comme si on l'eût assassiné, et quoiqu'il fût tenu par vingt bras, il faisait des bonds qui avaient réussi à le dégager.
— Lâchez-moi... il me mord ! hurla-t-il enfin d'une voix terrible.
On avait oublié le poet^-ouvrier qui, revenu à lui, sous la table, enfonçait ses dents dans les jambes du malheureux.
Ainsi se termina la grande soirée pour la réception de la Belle-en-Cheveux : cet événement ne détruisit nullement la bonne amitié des habitués de Merlot^ qui continuèrent à fréquenter le cabaret ; cependant