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les affaires de Merlot prenaient une déplorable tournure. Après les six premiers mois vinrent les comptes de fournisseurs qui arrêtaient le crédit, au cas ou leurs factures ne seraient pas acquittées. Or, ce n'étaient pas les habitués du cabaret qui remplissaient le comptoir ; jamais ils ne payaient un rouge liard. La Belle-en-Cheveux, de son côté, dansait de folles sommes en toilettes; elle voulait être bien habillée, et imitait niaisement la beauté fainéante des dames de café parisiennes. Merlot, poussé à bout, courut chez sa mère, qu'il ne voyait plus depuis la fonda* tion du cabaret : la pauvre femme était encore plus amaigrie qu'à l'ordinaire; elle avait entendu parler dans le village des orgies nocturnes qui se passaient A mon Désir. Elle savait quelle espèce de femme dirigeait la maison et la conduite de son fils ; ces raisons ne contribuaient pas à lui rendre la santé. Madame Merlot se dit qu'elle devait dévorer silencieusement son chagrin , mais c'était le chagrin qui la dévorait. Toute la journée elle pensait à son fils; elle pesait ses mauvaises actions passées pour arriver à la connaissance des mauvaises actions futures.
Merlot entra avec la mine humiliée d'un pécheur repentant; cette fois sa mère ne se laissa pas prendre à ces faux airs de contrition.
— Que veux-tu? lui dit-elle avec un semblant de froideur.
— Ma mère, dit le tambour, pardonnez-moi. Allez donc résister à un fils qui se jette à votre cou
et qui pleure, car Merlot s'était donné beaucoup de
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mal en chemin pour trouver deux larmes. Il raconta comment les créanciers allaient faire saisir le mobilier» les boissons^ le matériel du cabaret; qu'ainsi il se trouverait sur la paille avec son enfant. ^ Comment ! s'écria la màrd> tu as un enfant?
— Oui, ma mère^ ma femme est grosse.
— Et tu n'es pas marié l
*^ Si nous avions eu l'argent nécessaire pour les frais de l'église, le mariage serait déjà fait.
— Alors pourquoi , au lieu de faire la débauche avec des gens qui sortent on ne sait d'où, n'as-tu pas mis en réserve une petite somme pour te marier ?
— Hélas ! ma mare. Je ne connaissais pas encore cette femme que j'adore.
— Envoie-la-moi, dit madame Merlot, que je lui parle.
Le cabaretier revint chez lui, heureux de la tournure que prenaient ses affaires. Il donna ses instructions à la Belle-en-Gheveux, lui recommanda d'écouter attentivement les avis de sa mère, surtout de ne pas démentir la grossesse dont il avait parlé, et lui indiqua les moyens de faire un siège en règle à la bourse de la vieille bavarde. Cette fille, quoique niaise, était assez rusée pour jouer ce rôle; elle se plaignit vivement de l'inconduite de Merlot, de la facilité avec laquelle il ouvrait des crédits énormes : elle fit tant et tant de doléances sur Tétat criminel dans lequel elle vivait non mariée, que madame Merlot plaignit vivement une fille si honnête d'être tombée entre les mains d'un homme tel que Merlot^
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— Attendez-moi, dit-elle, quelques minutes, j(^ vais voir si je puis faire quelque chose pour vous.
La mère crédule laissa sa future belle-fille dans la première pièce et resta quelque temps sans reparaître. Julie, qui se doutait d'un mystère, appliqua son œil à la serrure et aperçut madame Merlot qui écartait avec précaution les draps et le matelas du lit, et qui fouillait dans la paillasse. Elle en tira un petit sac qui rendit un son d'or. Ces observations suffirent à •la Belle-en-Cheveux, qui se retira aussitôt à un autre bout de la chambre et s'assit tranquillement sur une chaise, de telle sorte que madame Merlot, en revenant lui apporter cinq pièces d'or, ne se douta de rien.
— Ah ! dit Merlot en faisant sauter Tor dans sa main, elle a donc coupé dans le mariage?
— Oui, répondit la Belle-en-Cheveux, et j'ai découvert le moyen ; et elle raconta l'histoire de la paillasse.
Huit jours se passèrent à former des projets concernant le petit sac de madame Merlot; au soir, le cabaretier eut une révélation :
*— Tu es malade, dit-il à sa maîtresse»
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— Pas du tout, répondit-elle.
— Tu es malade, couche-toi.
La Belle-en-Cbeveux ne comprenait pas; il fallut que Merlot lui expliquât son projet.
— Ta es couchée, tu envoies chercher ma mère pour te soigner pendant mon absence. Ma mère vient; pendant ce temps j'entre chez elle, n'importe comment, et je cours à la paillasse.
Ce projet fut aussi vite exécuté que conçu; Merlot s'introduisit par escalade le même soir dans la petite maison de sa mère, brisa un carreau et trouva tout de suite le sac aux louis. Personne ne Tavait vu; car la rue Boileau, où fut commis le vol, est la rue la plus déserte d'Auteuil. Seulement, le lendemain de grand matin, madame Merlot vint au cabaret et monta dans la chambre où demeuraient son fils et Julie :
— Vous êtes deux malheureux, leur dit-elle; vous m'avez trompée, vous m'avez volée. Je ne porterai pas plainte, mais prenez garde, un crime en amène un autre; d'autres seront moins bons que moi et vous dénonceront... Vous finirez mal tous les deux, je vous le dis. Je t'ai beaucoup aimé, mon fils, et je t'aime encore... mais tu n'es plus mon fils, car tu m'as donné au cœur un coup doot je ne me relèverai pas. . . Je ne vivrai pas longtemps après ce vol, qui est un assassinat, et j'en suis heureuse; au moins ne verraije pas les crimes dont tu te rendras coupable.
Merlot était interdit; il voulait hasarder quelques mots de défense et nier son crime.
'— A quoi bon ! dit madame Merlot; je lis sur ta
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figure que c'est toi qui as escaladé mon mur : tiens, voilà une meilleure preuve, reconnais-tu cela?
Et elle jeta sur le lit un tire-boucbon de marchand de vins que Merlot avait laissé tomber dans la cour.
— Adieu, mon fils, dit-elle; tant mieux pour toi si ma mort peut t'éclairer et te ramener à des sentiments plus honnêtes.
La brave femme sortit aussi résolument qu'elle était entrée; mais, dans la rue, une défaillance la prit, et quelques habitants du pays la ramenèrent chez elle. On la coucha; le délire s'empara d'elle pendant huit jours. Elle mourut tranquillement, sans recevoir des nouvelles de Merlot qu'elle fit demander plusieurs fois, et qui répondit : Tirai demain. Madame Merlot n'ayant pas laissé de testament, le peu qu'elle possédait, c'est-à-dire son mobilier, retourna aux mains de son fils, qui ne regretta qu'une chose : ce fut Textinction de la rente que touchait sa mère de son vivant.
Nous avons laissé depuis bien longtemps le cabaret à! A mon Plaisir sans donner de ses nouvelles , par une raison très-simple. La vie calme et tranquille est sujette à peu d'événements, et il est plus facile d'intéresser avec Cartouche qu'avec le pasteur Oberlin. Madame N(^uet, une fois sa curiosité satisfaite, ne s'inquiéta plus guère de la concurrence de ses voisins. Elle n'apporta que davantage d'activité dans ses rapports avec la Flolte-Géleste, qui continua comme par le passé à venir vider bouteille A mon Plaisir. Les bons vivants d'Auteuil, pour récompenser les services
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de la cabaretière, préparèrent même une surprise pour sa fête. Aussi» un soir, Morlot entendit-il avoo grande surprise une musique inaccoutumée dans la rue La Fontaine. Trois violons et une clarinette marchaient en avant^ jouant avec enthousiasme Tair : Où peut'ùn être mieux... ; derrière venaient deux par deux les membres de la Flotte-Céleste, leurs femmes au bras 'et d'énormes bouquets au poing. Ce cortège défila avec une certaine solennité devant Merlot et entra dans le cabaret Noguet, où les reçut la femme du vigneron, tout émue de la iurpriêe que lui avaient ménagée ses habitués.
Il y eut grand repas dans la soirée et bal toute la nuit.
— S'amusent«ils, ces gens-là! dit Merlot à ses amis.
— Mais aussi, c'est tous gens qui possèdent, qui sont propriétaires, qui sont riches... Ahl je voudrais les tenir dans un petit coin.
— 11 faut attendre, dit un autre.
— Est-ce que les cabaretiers en face, demanda un nouvel interlocuteur, sont riches?
— Je crois bien, dit Merlot, des avares, vous le savez aussi bien que moi, qui nous ont refusé le crédit.
-— Et tu les laisses tranquilles?
— 11 n'y a rien à faire, dit Merlot. Pourtant ils me ruinent, m'enlèvent toute la pratique d'Auteuil, m'empèdient de vendre^ et mon cabaret n'ira pas longtemps.
— Il fiiut qu'ils te donnent la moitié de ce qu'ils ont, dit on des buveurs ; s'ils ne veulent pas te la
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donner, et ils ne voudront pas, il y a un moyen : c'est de la prendre.
— Tu crois î dit Merlot.
— Sans doute; seulement il faut savoir prendre adroitement, puisque la société actuelle est si mal organisée qu'elle traite ce droit de vol, et qu'elle condamne le vol ; au lieu d'aller hardiment chez ton voisin, la tète haute, en plein jour, lui dire : Frère, donne-moi la moitié de ce que tu as, il ne s'agit que d'y aller la nuit, de ne rien dire, et d'entrer en possession de cette moitié due par les lois naturelles, sans aucune explication. Cependant, s'ils se réveillaient et qu'ils n'eussent pas l'air content, on leur explique l'affaire avec un bon couteau.
— C'est une idée, ga, dit Merlot.
— Il faut y réfléchir, dit l'orateur; nous sommes quatre ici j quatre bons enfants; pendant huit jours il faudra voir à prendre des informations. Voilà Faucheux et Diard qui ne sont pas connus dans le pays, ils iront boire A mon Plaisir ^ et tareront de savoir la route que prend l'argent du comptoir.
Ce plan était d'une telle simplicité, qu'il fut immédiatement approuvé par les quatre amis qui burent à la santé de l'entreprise. Deux jours après. Faucheux et Diard, d^uisés en cconpagnons, obtinrent la permission de dormir sur un banc dans le cabaret des Noguet. La cabaretière emporta suivant son habitude la leoeUe du jour avec elle, ce qui fit penser aux deux associés que l'argent devait être serré dans une pièce du premier étage. Il ne s'agissait plus que de
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trouver un moyen de dévaliser les Noguet sans bruit et sans avoir besoin de recourir au meurtre. Un complot se tint chez Merlot^ et il fut décidé qu'à la prochaine nuit noire on s'introduirait dans le jardin à' A mon Plaisir et qu'on mesurerait la hauteur des fenêtres pour tenter une escalade. Ce moyen fut accepté, mais délaissé à cause du bruit que feraient les carreaux en se cassant, bruit qui réveillerait immanquablement les Noguet. On s'arrêta au projet de défoncer les volets du rez-de-chaussée ; l'affaire paraissait immanquable et devoir être couronnée d'un plein succès. Un simple incident dérangea tout : Noguet, en se levant de grand matin, remarqua par hasard de nombreuses traces de pieds dans le jardin, derrière sa maison. [1 ne comprit pas d'abord toute la portée de ces indices; cependant, par instinct, il -suivit ces traces de pieds d'autant plus visibles qu'il avait plu la nuit, et qu'aucun voyageur n'avait pu encore en détruire l'empreinte. Les traces s'arrêtaient au cabaret d'A mon Désir. Le vigneron frissonna et allavitement réveiller Céleste, l'homme aux bons conseils.
— Il y a tout à craindre de vos voisins, dit celuici, et je crois qu'il faut n'avoir l'air de rien. Seulement, tous les soirs, la Flotte s'en ira comme à l'ordinaire, mais reviendra faire bonne garde chez vous, en passant par la ruelle des Loups.
La Flotte-Céleste veilla inutilement deux nuits et traitait déjà de chimères les craintes du vigneron, lorsque le lendemain, vers une heure du matin, ou