LE BONHOMME BLAIZOT MONTRE SES GRIFFES
— Fçmmô; dit Cancoin en arrivant à sa porte, viens m'aider à dételer et à porter chez nous ce pauvre monsieur Qrelu.
En entçndaat la voix du tonnelier , une troupe d'enfants sortit de la boutique, en criant d'un air joyeux :
— Bonjour, papa.
— Silence, mioches, dit Cancoin ; il y a un homme malade dans ma voiture.
Les voisins et voisines du tonnelier, qui ont Thabitude, dans les beaux jours, de travailler sur le seuil de leurs portes, s'empressèrent autour de la voiture autant par compassion que par curiosité. Ils aidèrent Cancoin à transporter le fermier dans sa boutique et l'assaillirent de questions.
— Parbleu! dit le tonnelier, c'est le fermier de la Mal-Fichue ; sa ferme a été brûlée cette nuit.
— Ça devait arriver un jour ou l'autre, dit une commère superstitieuse.
— On me donnerait bien des mille et des cent, dit un autre, que je n'irais pas me loger sur ce terrain-là.
— Et sa femme? reprit une nouvelle curieuse.
— Sa femme, dit Cancoin, on ne sait pas ce qu'elle est devenue.
— N'avaient-ils pas nnpiaut blond qu'ils amenaient avec eux au marché ?
— Il est mort hier, dit le tonnelier.
— Ah ! qu'est-ce que ces gens-là avaient donc fait au bon Dieu? s'écria la foule... Mais c'est pis qu'une peste. Seigneur, que le pauvre homme doit avoir du chagrin I
— Je m'en vais voir à aller chercher le médecin, dit Cancoin. Hé ! femme, notre fille n'est pas revenue de la coulure?
— Non, pas encore, dit la tonnelière... A propos,
elle m'a recommandé de ne pas oublier de te dire que M. Blaizot veut te parler sitôt ton retour.
— Bon, plus tard. Je passe d'abord chez le médecin; tu lui diras ce qui est arrivé à ce malheureux Grelu, afin qu'il prenne ses mesures.
Gancoin embrassa ses enfants qui tournaient autour de lui, le tirant par la blouse ; après avoir passé chez le médecin, il prit le chemin de la maison du bonhomme Blaizot.
— Je vous fais excuse, dit-il en arrivant, si je ne vous apporte pas Targent du loyer... Vous savez Pévénement ?
— Quel événement? dit Blaizot.
Alors Gancoin raconta dans les plus grands détails ce qu'il avait vu depuis son arrivée à la Mal-Bâtie.
— Je comptais bien revenir avec l'argent de mes tonneaux livrés; mais vous comprenez, monsieur Blaizot, qu'on ne peut pas réclamer son dû à un malheureux dont l'enfant meurt, dont la femme est perdue, peut-être brûlée avec la ferme. Bien heureux encore que mes tonneaux me restent... Je vais tâcher de les vendre à n'importe quel prix.... c'est comme de l'argent trouvé, puisqu'ils devaient brûler
Le bonhomme écoutait froidement et ne paraissait pas s'apitoyer sur le sort du fermier.
— Voilà un homme ruiné, dit-il... Il me doit beaucoup d'argent...
— Ah! vraiment? dit Gancoin.
— Mais enfin, monsieur Gancoin, il faudrait voir
?Q l'usurier blaizot.
àspJdetpebaJi... C'est une petite affaire, cinquante écus par ^i;, ^
— Pour vous, monsieur 31aizot;, oui, c'est une petite affaire; mais cinquante écus fte sont pas tous Ips jours dans la poche d'un hppnête homme.
— Justement, dit ie bonhorapie, je comptais tellement sur ce payement et ^ur votî*e exactitude que j'ai refusé cette boutique à quelqu'un qui m'en offre dix écus de plus par année... Je vous loue pour rienj il faudrait me savoir gyé de ma bonne volonté... pas du tput, vous venez me (Jemauder des délais : j'ain^er rais autant laisser ma maison vide...
— Est-ce que je ne vous î^i pas toujours payé exacteipent, monsieur Blaizot ?,..
— S^us doute, sans doute ; mais les maisons sont déjà 4'un si mauvais rçtpppçt qu'on aime à toucher le loyer \e jour dit... Enfin, quand pouyeï-vous me promettre cette somme ?
Le tqnnelier ne sut que répondre.
-r- Si vous me donniez uj^ à-compte, dit Blaizot,
Le tonnelier, honnête hqmwe, en présence de son propriétaifçi r^^psice, ^e sentait le cœur serré ; il n'osait promettre à époque fixe, çr^jgnant de ne pas être en mesure.
— r Avez-vous assez d'u^e ^luitaifle?... Vous voyez, je suis large, dit le bonhomme.
Çancoin ne répondait pas ; et Blaizot se promenait dans son cabinet, laissant à son locataire le temp^ 4^ réfléchir.
— Tenez^ dit-il en s'arrêtant devant le tonnelier, je vous donne huit jours.
— Merci, monsieur Blaizot; vous êtes bien bon, dit Cancoin qui remerciait trop vite : car le bonhomme vint mettre un terme à son apparente gé^érosité.
— Seulement, je vous recommande d'être exact... Si dans huit jours vous n'aviez paç payé, je me verrais malheureusement forcé de louer à un autre. Faites attention au quantième, recommanda le bonhomme. .. Nous sommes aujourd'hui le 28; j'attendrai jusqu'au 6 au soir du prochain mois.
Le tonnelier s'en retournait tristement à sa boutique, regardant les nuages comme tous les gens pauvres, qui semblent prouver par là que le ciel est pavé de pièces de cent sous, et qu'il doit en tomber quelques-unes dans leurs poches.
En tournant le coin de la rue ^iii mène à la tonnellerie, Cancoin fut très-surpris d'apercevoir à l'autre bout, en face de sa boutique, un rassemblement de curieux. Un malheur ne vient jamais seul; ce proverbe ïùi causa de l'incfuiétude. Serait-il arrivé un accidenta quelqu'un de sa famille? Grelu serait-il mort? A peine ces réflexions avaient-elles germé dans l'esprit du tonnelier qu'il se trouva près du groupe.
Deux gendarmes gardaient la porte de sa boutique.
— C^'*ist-ce qu'il y a? demauda-t-il à ses voisins .
— Entrez, monsieur Cancoin, répondirent quelques voix; le commissaire de police vous attend.
Le tonnelier se précipita à travers la foule et trouva
en effet, dans la première pièce, le commissaire ceint de son écharpe avec ses deux agents. Toute la famille se tenait silencieuse, près du lit du fermier; personne n'osait parler en présence des gens de la police.
— Vous allez venir avec nous, monsieur Gancoin, chez le procureur du roi.
— Et pourquoi faire? demanda le tonnelier.
— Oh ! vous le saurez là-bas.
— C'est bien, dit Cancoin, je vous suis.
Dans un coin de la salle, sa femme pleurait; et les enfants, quoique ne comprenant pas la portée de cet événement, restaient tranquilles et sans oser se remuer, intimidés par le commissaire de police. En sortant, celui-ci donna à voix basse une consigne aux gendarmes. La Cancoin se jeta en larmes dans les bras de son mari.
— Soyez tranquille, dit le commissaire, monsieur Cancoin reviendra.
Quoique, en province, la police ne s'occupe guère que de l'exécution des arrêtés municipaux qui aboutissent à de simples procès dénoués en justice de paix, le commissaire remplit de terreur ses concitoyens, par le seul mot de police qui s'attache à son titre. Son écharpe, d'un caractère pacifique quand elle Taccompagne lisant dans la ville des arrêtés de la mairie, précédé du roulement du tambour de ville, cette écharpe tricolore prend les couleurs les plus terribles dans les autres occasions. La foule, qui vit sortir Cancoin entouré du commissaire et de ses agents, pensa
que le tonnelier avait commis un crime. Cancoin rencontra des yeux curieux, mais nulle part des yeux amis : Thonnéte homme comprit et fut froissé de ces soupçons; il baissa la tête, ne voulant plus regarder aucun de ses voisins, avec l'entourage de la police.
Le cortège s'arrêta devant le fameux palais de justice de Dijon, et prit un petit escalier au-dessus duquel est écrit, en gros caractères, ce terrible mot : Greffe. Dans ce bureau se trouvaient réunis le procureur du roi, un substitut, le juge d'instruction et le greffier.
— Vous avez assisté à Tincendie de la Mal -Bâtie, monsieur Cancoin? demanda le procureur du roi.
— Oui, Monsieur, dit le tonnelier.
-*-* Eh bien ! dites-nous tout ce que vous savez làdessus.
Cancoin se mit à raconter ce qu'il savai t : mais il fut interrompu dès le commencement de son récit par le procureur du roi, qui insista sur son arrivée à la ferme, sur la mort de l'enfant, sur la tristesse du père et de la mère, en un mot sur les précédents de l'affaire.
Ce ne fut que pressé de questions que le tonnelier pensa à la circonstance de la voiture, fait qu'il avait oublié et qui servit de base à l'accusation. Il avoua qu'il avait entendu, ou cru entendre, dans son premier sommeil, le roulement d'une voiture sortant de la ferme; mais il pensait avoir rêvé. Seulement, le lendemain, il fut fort étonné de voir ramener, par des paysans, sa voiture attelée et chargée de tonneaux,
fait que dans le trouble des événements il n'avait pas cherché à approfondir.
En faisant cette déposition, Cancoiji sentit un nuage passer sur ses yeux : il comprit alors pourquoi on l'interrogeait; il comprit que le fermier était accusé d'avoir incendié sa ferme, il comprit qu'il devenait le principal accusateur, et qu'il venait de condamner le malheureux Grelu. Il eût voulu rétracter ses paroles, mais il était trop tard, elles étaient inscrites sur le terrible registre du greflBer. L'interrogatoire dura deux heures, après quoi le tonnelier crut qu'il pouvait retourner chez lui.
-— Faites immédiatement transporter à la prison le sieur Grelu, dit le procureur du roi aux gendarmes.
— Mais, Monsieur, ce pauvre homme est dans un état pitoyable, dit Cancoin.
— Eh bien I il y a à la prison une infirmerie. Monsieur le commissaire, veillez à ce que }e prévenu fte puisse communiquer avec personne.
— Puis-je m'en aller? demanda Cancoin,
— Non; vous allez partir avec nous en poste pour visiter le théâtre du crime et nous guider dans l'ini-' struction.
Les chevaux, qui avaient été commandés avant l'instruction, étaient arrivés avec la voiture sur la place du palais de justice ; le procureur 4u roi, le juge d'instruction, le greffier et Çancoin y montèrent. Pendant la route, le tonnelier resta muet; il réfléchissait à l'immense malheur qui s'était abattu en un jour sur les fermiers de la Mal-Bâtie, et il oubliait
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ses propres infortunes en songeant à celles d'autrui. Il se refusait à croire le fermier coupable; mais les faits étaient tellement convaincants qu'il était impossible de les nier.
La voiture qui emmenait à grande vitesse les principaux acteurs de cette instruction criminelle arriva à la Mal-Bâtie en très-peu de temps. Cancoin désigna la maison où le fermier avait été déposé, ce qui motiva de nouveaux interrogatoires des paysans, do^t la déposition était importante, quoiqu'ils n'eussent assisté qu^à la fin du désastre. Ils répondirent tous que le tonnelier leur avait dit que Grelu était absent de la ferme lors de Tincendie.
La fermière n'avait pas reparu. La commission d'instruction se transporta vers le lieu de l'incendie* Les quatre principaux murs étaient encore debout, lézardés et noircis par les flammes. Le feu n'était pas éteint et couvait sous le fumier, sous des débris informes, mutilés et salis, d'où sortait une fumée noii^e et épaisse. Le procureur du roi ordonna des fouilles, espérant trouver quelques indices épargnés par l'incendie : il voulut aussi s'assurer de la mort de la fermière. Mais le feu avait sans doute réduit en cendres les ossements de la femiue et de l'enfant.
En même temps, le juge d'instruction était allé à la porte charretière, pour essayer de découvrir quelques traces de pas; mais le terrain de ce pays est formé de cailJoutis et de sable qui ne garde pas, même dans les pluies, trace de passage. Toutes les recherches furent vaines. Seul, un paysan, nommé Picou, fit une
déposition longue et emmêlée qui'tint trois heures le greffier et le juge d'instruction.
Les membres du tribunal allaient repartir, lorsqu'une voiture, qui semblait venir de Dijon, s'arrêta. C'était le chef de la Vigilante, compagnie d'assurance contre l'incendie. 11 s'adressa tout d'abord au procureur du roi, et demanda à l'entretenir en secret. Si le ministère public parle toujours contre l'accusé, les compagnies d'assurance jouent le même rôle en matière d'incendie. On voit tous les jours, en cour d'assises, le danger que courent les gens accusés d'assassinat qui, dans leur jeunesse, étaient très-paresseux au collège. Les pensums alors deviennent , dans la bouche du ministère public, de nouvelles preuves que Taccusé est coupable de vol ou d'assassinat. Les gens assurés, dont la maison brûle, sont dans le même cas que les accusés d'assassinat, très-paresseux dans leur jeune âge. Pour peu qu'on ait fait assurer sa maison de quelques centaines de francs au delà de sa valeur foncière et mobilière, il y a, suivant les compagnies d'assurance, preuve évidente de crime.
Grelu se trouvait malheureusement dans ce cas. Le directeur de la Vigilante déclara que la Mal-Bâtie était assurée au double de sa valeur; dès lors Taccusation devint plus fondée contre Grelu, la raison de cet incendie étant trouvée.
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