‹ L'usurier Blaizot (volume 2)Chapitre 4 sur 32 · COMMENT LE BRAVE GUEMILLON TROUVA UNE FEMME SAUVAGE · texte numérisé non relu

COMMENT LE BRAVE GUEMILLON TROUVA UNE FEMME SAUVAGE

Quand la fermière se vit seule sur un chemin avec le cadavre de son enfant, la tête lui tourna. Elle comprit qu'elle n'avait plus de toit pour reposer en paix, qu'elle n'avait plus de fils à caresser; il fallait rendre à la terre ce corps si chéri. La Grelu se sauva, tenant son enfant serré dans ses bras.

Le pays, par là, est d'une telle infertilité que les hommes ont désespéré d'en tirer parti; aussi, à part la Mal-Bâtie, on n'y rencontre ni villages, ni hameaux, ni maisons, ni hommes, ni plantations. La fermière marcha pendant toute une journée, sans rencontrer âme vivante. Elle arriva, après cette marche fiévreuse, à un petit boistouff'u qui appartient à la ville de Dijon et qui pousse au hasard. Aussi est-il plein de broussailles, d'épines, de plantes grimpantes, qui le rendent aussi difficile à traverser qu'une forêt vierge.

La Grelu s'y hasarda, ne craignant pas de laisser accrochés aux épines des morceaux de sa jupe : seulement elle pressait Tenfant contre son sein pour

qu'aucune brancte ne lui déchirât la figure. La nuit vint. La pauvre femme parlait à son enfant comme à l'ordinaire : elle avait oublié la mort. Elle le berça en lui chantant ces douces monotonies que toutes les mères savent d'instinct. Puis elle se débarrassa de sa jupe, enveloppa Tenfant dedans et le coucha sur ses genoux.

Peut-être eût- elle dormi plus longtemps^ si elle n'eût été réveillée par un triste incident.

Une pie, perchée sur l'arbre au pied duquel la mère dormait, avait tout vu. Cette pie resta tranquille toute la nuit ; mais le matin, ne pouvant plus garder le secret, elle alla réveiller sescompagne&en leur tenant un long discours, à la suite duquel les oiseaux curieux vinrent voltiger au-dessus de la fermière en poussant des cris qui semblaient des commentaires sur l'étrangère et son enfant. Peu à peu, les pies s'enhardirent, descendirent d'une branche, de deux, de trois, de cinq, et arrivèrent au tronc : Tune d'elles s'aventura jusqu'à voltiger au-dessus de la Grelu; les battements d'ailes réveillèrent eu sursaut la mère effrayée. Elle jela un cri, et les pies s'enfuirent à tired'aile.

Alors la triste vérité se lit jour da^fâ le co&ur de la Grelu; elle regarda longuement son enfant et poussa de triâtes soupirs. Elle comprit que son enfant était mort, et elle frissonna ; car elle crut que les oiseaux venaient déchiqueter son cadavre. Jamais mère n'eut aussi grand courage que la Grelu; sa douleur lui donna des forc^. Elle arracha utt jeune arbre déjà

solide^ et se mit à labourer avec achamemeat le gazon.

Quand le gazon fut enlevé^ la mère fouilla la terre avec toute Tardeur d'une taupe, Elle enfonçait se» mains et ses ongles dans la terre humide et la rejetait de côté, A la tombée du jour, la fosse fut creusée. La Grelu se jeta sur Tenfant froid et l'arrosa de S69 larmes; puis elle le prit avec précaution et le coucha dans la fosse.

Quelques rayons rouges de soleil couchant se glissaient dans les éclaircies du bois et atténuaient U vert brillant du feuillage. La Grelu était à genoui près de la fosse fraîchement creusée ;. elle priait Dieu pour Pâme envolée de l'enfant, dont les deux mains étaient croisées sur sa poitrine. Après une heure de prières, la fermière donna un dernier baiser à son enfant; puis elle jeta lentement sur le corps des poignées de terre. Seule, la figure du petit mort, qu'une poignée dç terre aurait suffi à couvrir, resta à Pair ; mais la Grelu, avant d'enterrer son fils, contempla une dernière fois les traits de son visage, et elle couvrit la figure d'herbes et de terre.

Elle eut le courage surhumain de piétiner la terre sur le corps de l'enfant, afin qu'il ne fût pas déterré par les animaux. Alors elle se coucha sur cette tombe, attendant elle-même la mort. La mort ne vint pas; elle envoya la faim, mille fois plus cruelle. Combien de suicidés ont senti, au dernier moment, leurs vêtements tirés par l'instinct de la conservation, qui fait dévier Tarme mortelle l

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N'en est-il pas de même des chagrins les plus vifs, les plus cuisants?

La Grelu erra toute la nuit, déchirant ses vêtements aux branches^ ne trouvant pas d'issue à ce bois, mangeant des feuilles d'arbres. Vers le matin elle arriva sur la lisière, et se jeta avec avidité sur de l'oseille sauvage qui poussait au hasard.

Elle entendit le chant d'un homme qu'on ne voyait pas, et prêta l'oreille à ces sons humains qui lui étaient étrangei's depuis deux jours. L'homme semblait approcher, car sa chanson devenait plus bruyante . Bientôt la Grelu distingua quelques paroles, et elle voulut fuir; mais ses forces l'avaient abandonnée, et elle retomba sur le gazon.

L'homme qui tournait l'angle du bois fut tout surpris de voir une femme presque nue dans un endroit aussi peu fréquenté. Cependant, la peur passée, il s'approcha, la regarda et s'écria :

— C'est la Grelu... Qu'est-ce qu'elle fait là? dit-il en voyant qu'elle était sans connaissance.

Sans parler davantage, il prit sa gourde, la déboucha et en versa quelques gouttes sur les lèvres de la fermière. Cette liqueur réveilla les sens de la malheureuse mère, qui ouvrit de grands yeux effarés. Voyant qu'elle était trop faible pour marcher , l'homme la prit sous son bras et la porta plutôt qu'il ne la conduisit.

II lui faisait des questions sans nombre, auxquelles la Grelu ne répondait pas.

Cet homme était Gueuiilon, que tout le Dijonnais

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connaît. Il fut le dernier représentant de ces bardes populaires que La Monnoye appelait « des chantres forts en gueule. »

Guenillou portait le nom de son costume. Sa gipe, sorte de souquenille large, avait autant de trous qu'une écumoire; les marronnièret de Guenillon C/Onservaient tout au plus la décence; mais, comme il se faisait pardonner sa pauvreté de vêtements par sa gaieté et ses chansons ! Nul ne savait, à vingt lieues à la ronde, autant de chansons, autant de noêls. Jamais un cabaretier ne voulut recevoir un sou de Guenillon en payement de la pitainche (petit vin) qui entretenait sa belle voix. On était trop heureiîx de lui entendre chanter le Coupau, une vieille gaudriole de nos pères, dont Molière seul pourrait donner la traduction.

Guenillon comprenait à merveille toutes les jouissances de la vie; quand il avait débité ses chansons et ses Armonacs borgaignons, il se mettait à table avec cette bonne volonté de mangeur que La Monnoye a si bien dépeinte dans ce couplet ;

Voisin, c'est fait.

Les trois messes sont dites ; Deux heures ont sonné, Le boudin est cuit, Landouille est prête, allons déjeuner.

Si la loi judaïque Défend le lard comme hérétique, Ce n'est pas de même en chrétienté.

Mangeons du porc frais, Mangeons ; j'aurons chance

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D*ètre meilleur catholique,

Plus Je serons friand de goret*.

On peut aimer la grosse boisson et la forte nourri'" fure sans être un malhonnête homme. Guenilloa était la crème des braves gens. D'ailleurs il était poëte et faiseur de chansons un peu brutales. Il comprenait la bonne et franche poésie, la poésie naïve ; mais là n'étaient point ses grandes qualités.

Un imprimeur dijounais voulut faire un traité avec Guenillon pour exploiter les condamnés à mort, sous forme de complainte. Guenillon refusa : il vendait bien les relations de brigands fameux et impossibles, de serpents monstrueux qui étalaient leurs sonnettes fabuleuses sur la moitié d'une grande feuille de papier gris, dit canard ; mais, par un sentiment qu'il est bon d'honorer, il ne consentit jamais à chanter les « dernières paroles du condamné^ ses malheurs, ses repentirs, ses aveux. »

L'hiver, Guenillon se retirait dans son village, près de sa femme et de ses enfants; il composait des chansons et mangeait ses économies de la belle saison. Aux premiers beaux jours, il se remettait bravement en route, le sac au dos, des rames de canards dans le sac, et il allait enchanter les oreilles de ses compatriotes.

Guenillon comprit instinctivement la douleur de la

* Gore^ cochon, de «otfM.

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fermière et la respecta en ne chantant plus. Il avait toujours été tien reçu à la Mal-fiâlie, et plus d'une fois il avait essayé de faire sourire le petit garçon ies Grelu, qui était plutôt mélancolique que gai. Cependant la fermière, même en se soutenant sur GuenîUon, ne pouvait plus marcher; le chanteur se douta qu'elle avait faim. Il s'arrêta, fit asseoir la fermière et débrida son sac.

La Grelu se jeta sur le pain noir qui représentait tout le dîner du colporteur.

— Bah ! dit-il, nous arriverons bientôt à la ferme. Et il reprit le bras de la pauvre femme.

La Mal-Bâtie se voit de loin et se reconnaît à ses grands toits qui dominent les pauvres chaumières environnantes. Par hasard Guenillon leva la tète et remarqua avec surprise Tabsence des grands toits et du pigeonnier.

— Ah ! Seigneur, dit-il, qu'est-ce que je vas apprendre ?

N'osant pas aller plus loin, et très-fatigué d'avoir, pour ainsi dire, traîné la fermière, il frappa à la première cabane dont, par hasard, le loquet ne s'ouvrait pas.

— Qui est là ? demanda une voix du dedans.

— C'est Guenillon , répondit le colporteur, fort étonné de voir un paysan qui fermait sa porte.

La chaumière s'ouvrit et laissa passer la tête du paysan Picou, qui poussa un cri de terreur plutôt que d'étonnement en voyant Guenillon accompagné de la fermière. A vrai dire, cette pauvre femhie était

si pâle, si défaite, et ses vêtements si mal accoutrés, qu'elle semblait revenir de l'autre monde.

Picou, superstitieux comme beaucoup de paysans, croyait réellement que la Grelu avait été brûlée dans rincendie de la ferme.

— Allons, lui dit Guenillon, ouvre ta porte grande ; quand tu resteras là comme un flandrin à nous regarder, tu vois bien que la fermière est malade.

Picou fit la grimace : il n'avait pas la mine d'un homme qui aime à rendre service; cependant il céda aux instances de Guenillon en l'aidant à déposer la Grelu sur un mauvais grabat fait d'un matelas de feuilles sèches et d'une mauvaise couverture.

— Raconte-moi donc ce qui est arrivé à la ferme? demanda le colporteur.

— Je sais rien, moi, dit Picou.

— T'en sais toujours plus que moi, Roussin, dit Guenillon, qui n'aimait pas le paysan et qui se plaisait à rémoustiller en lui donnant un sobriquet que la couleur de ses cheveux motivait.

— Ah ! nom de gu I si j'avais su que tu venais ici pour m'embarguigner, je n'aurais pas ouvert ma porte, va.

-^ Aussi, dit Guenillon, faut toujours te prier

pour mettre ta langue en train Où est-ce qu'est

Grelu?

— 11 est àTombre à la prison de la ville.

— En prison ! s'écria Guenillon Et pourquoi

donc?

Alors, pressé de questions, Picou entra dans quel-

l'usurier rlaizot. 4"»

ques détails sur l'incendie, s'étendit sur la visite des juges et sur la culpabilité certaine du fermier.

— On lui coupera le cou, dit-il comme conclusion; et il ne Taura pas volé.

— Comme tu y vas ! dit Guenillon. Je suis sûr que Grelu sera acquitté.... C'est un brave homme.... Il n'est pas possible qu'il ait mis volontairement le feu à la ferme, à moins que ce ne soit de chagrin.

Picou fit la moue.

— Ah çà, dit le colporteur, tu lui en veux donc beaucoup à ce pauvre Grelu.... Il faut avouer que tu est un fier racunier....

— C'est bien fait, dit Picou, le mal retombe toujours sur la tète des mauvais. Est-ce qu'il ne m'a pas fait passer dans le pays pour un voleur ?

— Et qu'il n'avait pas tort, dit le colporteur ; j'aimerais quasiment mieux voir dans ma basse-cour un renard que toi. Pourquoi aussi que tu allais lui dérober ses poules ?

— C'est pas vrai, dit Picou.

— Dame, il i)arait que le tribunal de Dijon a jugé que c'était vrai,* puisqu'il t'a condamné à huit jours de prison.

— M'en parle pas des juges; il condamnent à tort et à travers. Ils se disent : un pauvre paysan de plus ou de moins, que qu'ça fait.... Va, je les ai toujours sur le cœur, leurs huit jours de prison. Et c'est pas à eux que j'en veux le plus....

— C'est à Grélu, dit Guenillon; écoute donc, tu volais son bien : car enfin, des poules, c'est du bien

comme de la terre..., et, Dieu merci, le fermier a fait tout ce qu'il a pu au tribunal pour t'empècher d'être condamné.

— Laisse donc, c'est un faux.... Il m'a dénoncé en dessous main, et puis, devant les robes noires, il a fait l'hypocrite*... le gredin!

En disant ces mots, Picou montrait le poing; sa colère, réveillée par le colporteur, s'attisait comme si on eût souflQé dessus. Ses cheveux roux prenaient une teinte rouge. Défiez-vous des roux ! surtout de ceux-là qui ont sur les joues de petites excroissances de chair, où la méchanceté tapie a donné naissance à de petits bouquets de poils sinistres.

Picou, qui n'avait ni barbe ni moustaches à cause de son tempérament lymphatique, rasait soigneusemept, contre l'habitude des paysans, ses lèvres et son menton; mais il semblait entretenir avec jouissance ee» poils longs, sales et inégaux, jetés sur ses joues comme par hasard, et qui semblaient de mauvaises herbes semées par le vent, et qui s'accrochent sur le pireuiier mur venu. Tout en parlant, Picou trouvait un certain plaisir à y suspendre ses mains, à friser ces quatre poils, ainsi que d'autres caressent une belle barbe.Lesyeux vitreuxdece paysan étaient traversés de points verts, des gouttes de fiel. Aussi, quand il parlait et que la peau de son masque mobile mettait en mouvement les bouquets de poils, Picou était d'une physionomie odieuse et criminelle.

— Eh bien ! Picou, dit le colporteur, je te laisse un moment, j'ai à voir quelques-uns des voisins.

— Tu ne Jes trouverais pas, dit Picou.... ils sont aux champs.

— J'irai aux champs, reprit Guenillon .. Dis donc, je peux coucher cette nuit avec toi?

— Et dans quoi? dit Picou.

— Pardienne, nous étendrons une botte de foin par terre; n'aie pas peur, va, je ne te causerai pas d'embarras. Demain matin, an petit jour, je pars pour

Dijon et j'emmènerai la fermière Faut croire

qu'elle ira mieux... Tâche point de la réveiller surtout.

Guenillon s'en alla aux champs, et rencontra les pauvres habitants de la Mal-Bâtie, qui lui racontèrent, les larmes aux yeux, le peu qu'ils savaient sur le désastre. Ces gens ne trouvaient une faible occupation qu'à l'aide de la ferme; et l'incendie, comme dit l'un d'eux, leur ôtait le pain de la bouche.

— Sarquerdieu ! dit le colporteur, Picou en sait plus long que vous sur le feu !

— C'est drôle, répondit une femme, il est arrivé en même temps que nous au feu, à moins qu'il n'en invento; faut se méfier de ses histoires, voyez-vous.

— Moi, dit un paysan, en une minute j'ai eu tout dit au juge; maïs Picou a resté, pour le moins, trois quarts d'heure.

Le colporteur mangea la soupe avec ces braves gens, et retourna,, vers le soir, à la cabane de Picou, qui était assis, fumant sa pipe. Guenillon tira de sa poche un vieux tronçon de pipe presque sans tuyau, et se mit à fumer en face du paysan. Tous deux

étaient plongés dans cette béatitude qu'éprouvent les véritables fumeurs; seulement, de temps à autre, Guenillon regardait Picou d'une façon indifférente, ce qui semblait contrarier le paysan.

Le marchand de chansons rompit le premier le silence.

— A quoi que tu penses quand tu ne penses à rien ? dit-il plaisamment à son compagnon.

Picou ne répondit pas à cette facétie.

— Je gagerais une chopine que tu penses au feu ? — T Eh ! dit Picou d'un ton de colère, tu me scies avec

ton feu... Qu'est-ce que ça me fait à moi? J'ai bien assez à m'occuper de mes affaires.

— Je conjprends ça, dit Guenillon, on a souvent des affaires plus embrouillées qu'on ne croit.

— Çà, dit Picou, vas-tu bientôt cesser tes propos! Qu'est-ce que tu as l'air de parler d'affaires embrouillées?

— Rien, Roussin, je parle en général ; tant pis pour celui qui relève la pierre, c'est qu'elle lui a fait mal.

— Je ne te comprends pas, dit Picou, inquiété par les paroles mystérieuses du colporteur; tiens, je vas me coucher, demain matin faut que je sois dès quatre heures aux champs, et j'ai juste le temps de faire mon somme.

— Je me couche aussi, dit Guenillon; auparavant, je vais voir si la Grelu n'a besoin de rien pour cette nuit.

La fermière, épuisée par la fatigue, dormait pro-

fondement. Cependant son sommeil était agité, sa respiration précipitée le prouvait. Le marchand de chansons revint vers Kcou, qui s'était déjà étendu sur la paille. Dans ce moment le soleil donnait une teinte de feu aux pauvres murs de la cabane du paysan • Picou avait les yeux fermés.

— Tu dors, Picou? demanda le colporteur.

— Oui, je vas dormir, laisse-moi en repos.

— C'est qu'on dirait qu'il y a des flammes ici. Ces quelques mots firent tressauter sur la paille le

paysan, qui regarda.tout à coup fixement Guenillon, et s'écria :

— Oh! mon Dieul pardon...

Il s^arrèta brusquement, et reprit tranquillement :

— Ce n'est pas vrai, menteur de Guenillon, c'est le soleil... Que tu es bête de me faire des peurs pareilles!

— Tu as demandé pardon à Dieu, tout à Theure; pourquoi?

— Moi? dit Picou en feignant la surprise.

— Certainement, toi, Roussin.

— Je ne me le rappelle déjà plus... Et puis, quand ça serait, rien de plus naturel; tu cries au feu : il y a déjà eu le feu la nuit passée ; ça serait pire qu'un sort jeté sur le pays. 11 y a bien de quoi avoir peur.

— Tu as raison, Picou, dit le colporteur en s'étendant près du paysan sur la paille; vas, dors tranquillement sur tes deux oreilles, et n'aie point peur du feu; des accidents ne se voient point tous les jours, et, à moins que quelqu'un ne s'amuse à nous faire rôtir

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cette nuit... il y a des geus tnéchaats partout... nous nous lèverons demain bien portants.

Picou, pour écl^pper aux discours de Guenillou, ne répondit p^s. De son côté, le marchand de chansons cessa de parler; et bientôt le calme le plus profond régna dans la cabane du paysan. Ou n'entendait d'autres bruits que ceux causés par les ronflements réguliers du colporteur, aussi réguliers que le tic-tac d'une horloge.

Deux heures à peine s'étaient passées que Picqu se leva avec précaution du méchant grabat qu'il partageait avec le colporteur; il étendit d'abord les mains par terre pour être sûr de ne pas rencontrer de fétu de paille qui aurait pu grincer en s'écrasant sous ses pieds. Quand il fut sur ses pieds, il s'arrêta quelques instants, étudiant la régularité de la respiration de Guenillon ; puis il marcha droit vers la fenêtre. En ce moment la lune illuminait la partie de la chambre où était situé le lit du colporteur.

Ce brave homme, qui avait passé une rude journée, dormait de ce bon sommeil qui annonce une âme tranquille; ses grosses lèvres rouges étaient à demi ouvertes et devaient laisser passer un soui&e pur comme son cœur. Picou, les dents serrées, la figure blême, semblait jaloux du repos de Guenillon.

Le paysan alla vers une armoire boiteuse qui renfermait toute sa défroque : une blouse, un pantalon de toile, un bissac. Il s'habilla lentement pour ne pas réveiller le dormeur; entre chaque vêtement il laissait un moment de repos. La toilette, quoique inter-

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rompue, fut vivement faite. Dans un coin de la chambre était un four abandonné; Picou ôta avc(ï beaucoup de peine le couvercle de ce four et s'y glissa comme un serpent; mais à peine était-il entré dans le four, qu'il en sortit pour prendre au mur une petite hache destinée à fendre le bois ; il p*ut alors plus satisfait, et se remit en mesure de s'introduire dans le four.

La paille cria, et Guenillon se retourna; Picou fit un bond et accoi^rut vers le lit, la hache levée. Il croyait que le colporteur était réveillé; mais il s'aperçut que son alarme était fau sse et il continua ses recherches. A peine était-il dans le four qu'on put entendre, au milieu du plus grand calme, un bruit d'argent. Picou reparut à l'iustant, tenant dans ses bras un sac, qu'il serrait contre lui comme s'il avait renfermé toutes les richesses du Pérou.

11 alla doucement vers la porte, souleva le loquet avec mille précautions, et l'ouvrit de façon à ne pas faire crier les gonds, puis il disparut.

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LA PK180M.

Aussitôt après son arrestation^ Grelu fut conduit à la prison de Dijon et mis au secret. Le fermier se laissa mettre les menottes comme s'il eût été privé de toute sensibilité; il ne parlait pas^ et regardait les guichetiers sans paraître les voir.

Il comparut devant le juge d'instruction, et répondit, par un signe affirmatif de tète, à toutes les questions qu'on lui posait; il avoua son crime à la première interrogation, et signa le papier qu'on lui présenta sans le lire.

Le secret est un cabanon sous terre, une petite cave humide où le jour pénètre à peine par un étroit soupirail grillé qui tire quelque lumière du préau. C'est là que fut enfermé Grelu. Pour lit, il eut une botte de paille, encore toute froissée par le dernier condamné sorti de là pour aller à la guillotine.

Les murs de ce cachot ne portaient pas même les ornements ordinaires des prisons, ces sortes d'illustrations grossières et cyniques que produit le désœuvrement des accusés; car ce cabanon était de ceux où

l'usurif.r RKAIZOT. o3

on u^enlre qu'accusé ou coudaïuné. Les accus*^s habitants de l'endroit étaient presque condamnés d'avance. Seuls, les gros crimes y logeaient, et ils n'y logeaient que bridés. Peut-être préférera-t-on bouelés; les deux mots se valent, et indiquent d'une façon assez significative la privation des bras-ou des jambes pour qu'il ne soit pas nécessaire de les expliquer.

Grelu fut assis par deux geôliers sur la paille, et resta sans dire un mot pendant cinq heures, les mains sur sa poitrine. Il avait les yeux tournés vers le soupirail, et regardait avec convoitise les quelques miettes de jour qui n'entraient qu'à regret dans ce lieii humide. Peut-être pensait-il en ce moment à sa ferme brûlée, à son enfant mourant, à sa femme désolée, au paysage sablonneux de la Mal-Bâtie !

Après quelques heures de torpeur, il se remua et essaya de changer de position. Le malheureux fermier devait être brisé de fatigue; mais il est difficile de se retourner quand les jambes sont séparées par une barre de fer, et que les mains sont jointes par des poucettes. L'accusé n'a qu'une position à garder : rester immobile couché sur le dos; il lui est impossible de se délasser en s'appuyant tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le côté droit.

— Ma pauvre femme! s'écria Grelu Oh! mon

Dieu, vous qui me voyez et qui m'entendez, je m'accuse d'être la cause de tous nos malheurs.... Je me suis laissé aller au découragement au lieu d'avoir travaillé ferme. Je suis bien puni, mais je le mérite, ô mon Dieu! Faites seulement que ma femme ne soit

"^4 L*USURIKR CLAIZOT.

pas trop malheureuse et qu'elle ait le courage de supporter Padversité comme je la supporte...

Grelu eti était là de sa prière, lorsque des grincements aigus de la serrure lui annoncèrent un visiteur. C'était le geôlier.

— Eh bien? dit celuî-ci, comment vous trouvezvous dans votre petit local 1

— Pas bien, dit Grelu en secouant la tête.

— Il faut prendrai, patience; dans une huitaine, quand l'instruction sera terminée, on vous changera

d'appartement Vous verrez comme vous serez

bien ; c'est un palais à côté d'ici. Il faut avoir mangé longtemps du pain noir pour savoir jouir du pain blanc ; vous aurez quasi un vrai matelas, avec de la vraie laine, pourvu toutefois que vous ayez quelque monnaie en poche.

— Je n'ai pas d'argent, dit le fermier, et, si j'ea avais, je le ferais passer tout de suite à ma femme.

— Bah ! dit le geôlier, vous êtes encore bien bon de penser à ceux qui sont au soleil.... ou à la pluie. Je n'ai guère connu de prisonniers pareils à vous ; ceux qui ont un peu de monnaie la boivent, rien que pour se remonter le moral; aussi ils sont pleins de joie après. Ils vous chantent des chansons comme des chardonnerets; Us oublient la cage, ils oublient les juges : j'en ai connu qui oubliaient monsieur coupetête.

Grelu aurait voulu que le geôlier bavard le laissât à ses réflexions au lieu de se livrer à ses propos grossiers.

— 11 n'y en a qu'un, continua le geôlier, qui est

continuellement triste dans noire paroisse... C'est un imprimeur, un libraire, un marchand de papiers, je ne sais quoi, enfin, qu'est enfermé ici pour dettes. Ça n'a pas un sou vaillant, et ça fait le fier; monsieur ne parle pas aux prisonniers ; il me répond à peine, ce Lrigand-là, comme s'il n'était pas aussi coupable que les autres..,. Est-ce qu'il n'a pas fait tort d'argent à beaucoup de gens ? que ce soit eu volant ou en dansant, c'est toujours la même chose. Il écrit toute la journée sur ses petits carrés de papier..... à quoi que ça lui sert? je me le demande. Si encore il avait pris un logement à la pistole, mais rien; il serait désolé, l'homme à la dette, de me faire gagner un liard.... Vous ne yous douteriez pas comment il passe son temps : à apprendre à lire aux jeunes détenus. Il faut en avoir du temps de reste, de s'occuper de ces beaux pages, qui finiront au bagne. Ça leur servira, hein, aux galères, de connaître leurs lettres.,.. Encore, si on marquait de notre temps, ils auraient la satisfaction d'épeler sur leurs épaules. M. le préfet est bien bon de croire à ce ladre d'imprimeur, qui fait mourir de chagrin les gens qu'il a ruinés... M. le préfet est venu l'autre jour visiter la maison; il a interrogé tous les prisonniers; l'imprimeur l'avait tellement enjôlé, qu'il avait l'air de le plaindre.... Je crois. Dieu merci, que M. le préfet lui a fait des compliments sur ses leçons de lecture. Eu sortant, il m'a recommandé d'avoir des égards pour lui. Je t'en donnerai, va, des égards, que je me suis dit..,. Il aime à fumer, l'imprimeur, ça le distrait; mais il y a un arrêté qui

n6 L'uSUniFU RLAIZOT.

défend dft fumep dans la prison.... on peut mettre le fen ; et pnis ça amuse trop : si on était ici comme chez soi, amenons les violons alors. Tout le monde voudrait demeurer en prison ; parbleu, il y a assez de feignants sur la terre qui seraient heureux d'être

nourris, chauffés, logés, blanchis Mais j'ai mis

ordre à tout; j'ai empêché le tabac d'arriver jusqu'à riiuprimeur. Ah ! j'ai été vengé. Notre homme est devenu deux fois plus triste qu'auparavant.

— Ce que vous avez fait là est mal, dit Grelu, et vous ne devriez profiter de votre position que pour tâcher d'adoucir le sort des malheureux prisonniers.

— Ma parole, vous me faites rire, dit le guichetier; vous parlez là comme un curé. On ne dirait guère, ma foi, que vous êtes au secret; si je ne voyais pas clair, je croirais que je suis à confesse, et que la robe noire tâche de me rappeler mon Pater.

Le fermier fit un brusque mouvement; il avait oublié ses fers, il aurait voulu se lever pour jeter le misérable à la porte.

— Laissez-moi, dit-il. Si vous venez ici pour faire entendre vos injures contre les prêtres et contre les malheureux, je ne suis pas disposé à vous entendre.

— Ah ! c'est comme ça que vous êtes aimable ? dit le guichetier; eh bien ! on vous en donnera de la conversation.... A partir d'aujourd'hui, je n'ouvre plus le bec. Nous verrons combien durera votre envie de causer avec les murs.

Là-dessus le geôlier s'en alla.

LA FAMILLE CANCOIN.

La boutique du touQelîer se trouve dans la rue Cadet, une des plus étroites rue de Dijon. On voit tout de suite que les gens riches de la ville n'habitent pas là. Mais^ si les maisons n'ont pas un aspect riche^ deux grands ormes verts qui sont plantés près des barrières, car les voitures n'y passent pas, donnent un aspect tout joyeux à ces habitations de pauvres gens.

Un grand puits est devant la maison du tonnelier; la corde est suspendue à une admirable grille de fer du dernier siècle. Autour du puit, une grande quantité de sable blond permet aux enfants du voisinage de faire la cutimbU (la culbute).

Alors la rue, triste et calme, est égayée par les cris joyeux de tous les marmots; de temps en temps une tète de femme paraît aux fenêtres : c'est une mère qui veille sm* son enfant, et qui ne peut s'empêcher de l'admirer dans ses ébats.

La Cancoin sortit tout à coup de sa boutique enfumée, où le jour se perdait dans le ventre de vieux

58 LUSURIËR BLAUOT.

tonneaux rougis et dans les profondeurs plus neuves de grandes cuves.

— Allons, les enfants, dit-elle, à la papote/

La tonnelière tenait dans sa main une vaste gamelle remplie de bouillie biancie dont l'odeur fit lever en ràir tous les petits nez roses.

La mère Cancoin était de cette race de grandes et solides femmes qui vous donne envie de goûter de leur cuisine. Ces grosses personnes à plusieurs mentons n'ont jamais laissé le chagrin se loger dans les plis et dans les fossettes de leur cfcair. A la bonne heure, la joiel Voilà le meilleur des fards 1

Les enfants s'étaient groupés autour de la CaacoirL et recevaient, chacun à son tour^ une éjiorn:><d cuille-rée de papote, dont quelques gouttes s'égaraient sur leurs joues, dans leur cou; mais ils n'y regardaient pas de si près.

Cancoin apparut au bout de la rue, en costume de travail, ses marteaux passés dans sa ceinture; il avait la mine chagrine.

— Qu'est-ce que tu as, mon homme ? dit la tonnelière. Est^^ que l'affaire du fennier s'csmbrouillerait?

— Ce n'est pas ç^; le pauvre k>mme esl assez à plaindre.... Mais il s'agit d'Âlizon.

— Quoi, Alizon? dit la Cancoin; qu'y a-t-il ?

— Il y a que notre fille est grande^ jolie, et qu'il faut la surveiller.

— Est-ce qu'elle aurait doiméà parleir?

— Je ne sais pas, je ne veux pas savmr ; seulement

l'uSORIEK BLAIZUT. 5H

le voisin Chatoire m'y a fait penser aujourd'hui : il paraîtrait qu'à sa couture elles ont toutes un amoureux ; quand je dis amoureux, je suis bien honnête. Si Alizon remarquait un brave ouvrier, un garçon honnête, je la laisserais faire, parce qu'enfin on esi jeune ou on ne l'est pas. Nous deux, femme, nous nous sommes connus de la sortjg, et nous nous en sommes bien trouvés; mais on me dit que des jeunes gens riches^ des avocats, des clercs d'avoué, des commis de boutique, attendent tous les soirs à la porte de la couture, et ça ne me va pas.

— Je le crois bien, dit la Cancoin.

— Je ne veux pas qu'Alizon devienne une fille

débauchée, une gaudrille Je lui tordrai le cou

plutôt.

— Allons, mon homme, voilà que tu exagères* aussi. Alizon est une brave fille incapable de mal agir; parce qu'on t'a dit un mot en l'air, ce n'est pas une raison.

— C'est égal, dit Gancoin, il vaut mieux prendre des précautions : la jeunesse se laisse si vite tourner la tète; il ne faut qu'un moment. Quel mauvais exemple pourtant, si Alizon se laissait entraîner à mal I ses pauvres petites sœurs le sauraient plus tard. Quand une brebis a sauté le fossé, toutes y passent.

— Tiens, au fait, la voilà, dit la tonnelière ; demande-le-lui plutôt à elle simplement.

— Elle est avec quelqu'un, reprit Gancoin* Alizon venait de paraître à un bout de la rue

60 l'usurier BLAIZUT.

Cadet, donnant le bras à une grande femme pâle et souffrante, qui s'appyuait aussi sur le bras de Guenillon.

— C'est la fermière! s'écria Cancoin. Comme elle a Pair exterminé! Vite, femme,prépareun lit pour elle.

— Bonjour, Coincoin, dit Guenillon, je vous amène la femme à Grelu. ■

— Et vous avez bien fait.

— A-t-elle besoin de manger quelque chose, de boire un peu ? dit la tonnelière; car elle a la mine à Tenvers.

— Non, dit Guenillon, nous sommes venus en voiture de la Mal-Fichue ; elle est abattue, mais seulement de chagrin.

— Eh bien ! je vais préparer un lit pour elle , dit la tonnelière.... Vous mangerez bien la soupe avec nous, monsieur Guenillon.

— Oh ! v'ià bien de la gêne que je vous donne.

— Mais non.... sans façon.... Cependant, je vous préviens qu'il n'y a pas grand'chose à dîner.

— Parbleu! dit Guenillon, ne dirait-on pas que je suis un prince, et qu'il me faut des assiettes d'argent? Un peu de pain, du fromage, me voilà heureux, avec des amis pour trinquer.

La tonnelière emmena la Grelu , qui continuait à garder un silence profond, plus chagrinant que ses larmes. Alizon aida sa mère. Pendant ce temps, le colporteur interrogeait Cancoin sur ce qu'il avait vu la nuit de l'incendie, et sur ce qu'il savait de l'arrestation du fermier.

l'uSUKIËK BL.IUOT. M

Caacoin s'étendit longaeaient sur Pincendie, et raconta à Guenillon les charges nombreuses qui accablaient Grelu. A son tour, le colporteur dit comment il avait trouvé la fermière dans les bois et son grand désespoir.

— Mais l'enfant ? demanda Cancoin.

— Je n'ai rien pu tirer de la bouche des paysans rapport à l'enfant. 11 aura été brûlé.

— Que non, dit le tonnelier. Je l'avais déposé sur ITierbe à côté de sa mère ; après le feu, on ne les a plus trouvés ni l'un ni l'autre.

— Ah! dit Guenillon, je ne savais pas; je retournerai alors dans quelques jours à la Mal-Ficbue, et j'essayerai de le retrouver.

La tonnelière vint avertir que le dîner était prêt; et tous se préparèrent à manger. Guenillon, après la soupe, par ses propos joyeux, fit oublier à Cancoin ce qu'il s'était prorais de dire à Alizon.

— Ah ! dit Cancoin, que vous êtes heureux d'être toujours aussi remargôtore (enjoué) !

— Il faut savoir prendre la vie ribon-ribaine; ma foi, j'aurais les yeux trop rouges si je m'inquiétais de demain. Vive la joie ! dansons la tricotée, jetons nos sabots par-dessus les moulins. Tout ça n'empêche pas de compatir aux peines des autres, bien du contraire; seulement je dis que les hommes sont des lâches, et que s'ils me ressemblaient, ils chanteraient tous : « Vive la joie ! »

— Votre femme doit être bien heureuse, dit la Cancoin.

— Eh non ! c'est ce qui vous trompe. Ah ! je n'ai fait qu'une bêtise dans ma vie, c'a été de prendre femme, surtout celle-là. Avec uù autre homme, elle le forcerait a enterref sa joie dans ses souliers. î)'abord nia femme est ffiaigrie ; je crois, t)ieu mei*ci, qu'elle est jalouse de ma graisse : comme s'fl n^y eu avait pas pour* tout ïe motîde ! Eh bien ! non, elle se figure que le boni Ùieu a décidé, dans sa caboche, qu'il devait y avoir seulement taïï< de livres de graisse pour l'homme et pour la: femme, et que moi j'ai tout pris sans lui en laisser. Enfin, ïna femme a une voix pointue comme ses os. Quand je suis au cabaret, dans l'hiver, à boire une bonne pinte avec les amis, et que j'entends : c< Guenillon, faîûéaftt, paresseux, » il me semble quon m'a jeté du vinaigre dans mon vin. Elle n'est jamais contente de rien. Quand j'ai fait ma campagne et que je rapporte quelques sous, tous croyez qu'elle va me sauter au cou.,.. Jamafisf Elle se lamente! elle fait des comptes de Robeft-raon-oncle pour deviner cofnbien j'ai pu boire de pintes. Et puis elle me dit : « Travaille, fais des chansons, puisque tu ne sais pas d'autre état, lâche. » Ah ! la ^maupiteuse !

— On ne se douterait jamais de ça, à vous voir, dit le tonnelier.

— N'est-ce pas ? reprit Guenillon. Ma femme croit qu'on fait comme ça des chansons au coin de son feu, toutefois quand il y a du feu. Eh non ! il faut le vin, il faut le cabaret, Û faut les amis : alors ça coule, les vers ça vient tout seul; mais aussi, quand madame

l/USURIER RLAIZOT. 63

G^e^il}i)^ mç fait trop aller de guingoi (4e travers) je lui administre ourles épaules une petite chanson avec des arpbets qui ne gerveot pas au violon. Ehl vive la la joie ! Alors ma femroe devient aimable pour une huitaina.

Et, sans se le î^ire demander, Goenillon entonna le chant :

Les pauvres lavandières.

Au son de leur haltoir, En chantant à la rivière^ La tôte au vent, les pieds mouillés ; Nous, devant |e feu.

Pour le mieux.

Chantons-en jusqu'à minnit.

Les enfjints de Cancoin s'étaient formés en groupe autour fie Guenillon, et écoutaient avec grand plaisir ces poésies naïves, qui prenaient ijn caractère tout nouveau daus la bouche du chanteur.

— Ah! dit-il, les enfants, ça vous amuse. Je m'en vais vous donner quelque chose Cj;ui vous ira encore mieux.

En même temps il alla chercher son sac déposé dans un coin, le déboucla, et en rapporta des images d'Épinal, qui représentaient la Passion. Encore quelques années, et il ne restera plus rien de ces curieuses images en bois dont les tailleurs ignorés sont enterrés depuis langtemps. Les vieux; bois de Timprimerie de Pellerin, après avoir tiré des milliards d'exemplaires, ont fini par perdre tous leurs traits.

L'image à deux sous n'est pas morte tout à fait, mais elle a perdu ses charmes; elle s'est faite moderne. Les Juif errant y les Enfant prodigue^ les Damm et Henriette qui ont été regravées n'ont rien de naïf, rien de particulier. Leur devancières faisaient songer à Albert Durer, aux vieux maîtres allemands ; les modernes images à deux sous rappellent en laid l'horrible commerce lithographique des marchands de la rue Saint-Jacques.

Guenillon rapporta une immense image qui représentait la Passion. Aussitôt les petits enfants se rapprochèrent de lui : les uns montaient sur les bougeons de la chaise pour mieux voir; les autres montraient du doigt le groupe qui leur plaisait le plus. Tous ouvraient de grands yeux.

Après avoir étalé ses imageries coloriées, où le profane coudoyait le sacré, telles que le Miroir du pécheur et le Jardinier galant, le Royaume des cieux et l'Arbre d'amour^ les Sept Péchés capitaux et Isabeau et Colas, Guenillon s'arrêta et dit :

— J'en ai gardé une pour la bonne bouche. C'est la plus belle; vous n'en avez jamais vu de pareille.

— Oh! montrez voir, s'écrièrent les enfants, séduits par le plaidoyer du colporteur.

— Éb. bienl il faut que vous deviniez le sujet rien qu'à l'image....

— C'est Jacquemart! cria avec enthousiasme toute l'assemblée.

— Madame;, Jacquemart aussi!

— Ils ressemblent bien les Jacquemart.

l'osurirr rlaizot. 65

— Vois-tu la grosse pipe de M. Jacquemart ?

— Et puis les marteaux.

— Mais on ne voit pas le petit Jacquemart^ demanda avec anxiété un des enfants.

En eflTet, cette image était de nature à provoquer la joie de la famille Cancoin; caria peinture brutale de rimage, sortie des imprimeries de Strasbourg, rendait avec une grande vérité les statues coloriées de l'horloge de Notre-Dame de Dijon.

Quoique originaire de la Flandre, Jacquemart est en grande religion chez les Dijonnais. On sait que le duc de Bourgogne enleva cette horloge aux habitants de Courtrai, pour les punir d'avoir refusé de rendre à Charles VI les éperons dorés des chevaliers français tués sous ses murs, en 1312.

Depuis celte époque. Jacquemart et sa femme ont été naturalisés Dijonnais; ils ont conservé le costume flamand^ mais leur cœur est tout français. Ils frappent les heures à Dijon avec le même zèle qu'à Courtrai. Aussi Changenet, un vigneron poëte du xvi« siècle, a-t-il chanté les vertus et bonnes mœurs du ménage Jacquemart en vers francs qui encadrent d'ordinaire les gravures de Strasbourg.

Guenillon chanta cette poésie sincère, qui laisse bien loin toutes les combinaisons mathématiquement rhythmiques des poésies dites lyriques :

Jacquemart de rien ne s'étonne:

Le froid de l'hiver, de Fautorane, Le chaud de l'été, du printemps,

66 î/usgniER BLAIZOT.

Ne Font su rendre mé^onl^iit.

Qu'il pkuve, qu'il q^ig^, qu'il grftle, Il a sa tète dans sq^ boauet Et les deux pieds daus ses souliers.

Il ne veut pas sortir de là.

Gueniilon dit tous les naïfs couplets du vigneroa ChangeHet, au grand contentement des Cancoin. Mais il fut interrompu par un des garçons qui avait déjà demandé des nouvelles du petit Jacquemart, et qui répéta sa question.

Il est bon de dire aujourd'hui qu'on voit, à l'église de Dijon, un petit enfant tout nu qui est char^^é de frapper les quarts d'heure, les demies et les trois quarts sur de petites cloches appelées en patois Anâellei. Le graveur en bois qui a taillé les images de Strasbourg a eu un vif sentiment de l'art : il a supprimé le flis de Jacquemart. Et il a eu raison; car ee petit dénudé a été rajouté au Jaccomachiardus vers le commencement du seizième siècle.

Gueniilon n'en savait pas si long en archéologie :

— Ma foi, dit-il, on a retiré le petit Jacquemart parce qu'il avait trop froid.

— Mais, dit un des fils à Cancoiû, poussant son raisonnement jusqu'au bout, qui est-ce qui sonnera sur la dindelle?

— Madame Jacquemart, répondit sans hésiter Gueniilon, qui, sans s'en douter, détruisait, par cette réponse, tout le savant mécanisme de l'horloge.

— Malheureusement, dit Cancoin, ce n^est pas con-

L*USÏTRIER BLAIZOT. 67

signé dans vplre çl^ançon^ que madame Jacquemart a perdu le mois dernier sa boucle d'qreille. C'est un fier anneau, allez ; en tombant, il a fait un trou dans le toit 4u savetier Giv^t.

-r-Bon ! dit Guenillon. Et qu'est-ce qu'a dit de ça M. Jacquemart?

— Ma foi! dit Cancoin, je n'en ai pas eu connaissance; vous savez que Jacquemart n'est point causeur, et qu'il se ferait tuer plutôt que d'ôter sa pipe une niinute de ses dents. Après ça, on a retrouvé la boucle d'oreille dans unie vieille botte de la boutique à Givat; et c'a été quasi une fête quand on l'a enfilée dans l'oreille de madame Jacquemart.

A peine Cancoin avait-il commencé l'histoire du ménage Jacquemart, que le bonhomme piaizot entra. Il avait quitté sps habits printaniers, et apportait Thiver dans les plis de sa vaste redingote.

— Oh ! oh! dit-il, nous sommes en nombreuse société.

— Eh ! oui, monsieur Blaizot, à votre service, répondit le tonnelier. Femn^e, apporte une chaise.

— Je ne veux pas vous dérçuiger, dit le bonhomnae. Je n'ai qu'un mot à vous dire, monsieur Cancoin.

Le tonnelier savait d'avance le mot du bonhomme; mais il l'engagea à s'asseoir, reculant ainsi le plus qu'il pouvait une explication s^vec sou terrible créancier. Il espérait aussi que la présence d^ son propriétaire lui fournirait peut-être quelques bonues raisous pour s'excuser du retard du payemeut,

— Comment vont les affaires? dit Blaizot.

^$ L'rSlTniEP. BLAIZOT.

— Dame, monsieur Blaizot, vous savez, pas trop hien ; je voudrais pouvoir dire tout à la douce.

— C'est vrai, dit le reneuvier, que l'argent devient bien rare à Dijon... On n'entend plus parler que de faillites. Ce n'était pas comme ça dans le temps. Aussi les marchands font tout leur possible, ma parole, pour arriver là. Us mettent tout leur argent en pas de porte... Je vous demande si leur marchandise en est meilleure.

— Vous n'avez pas tort, dit le tonnelier.

— Tâchez de voir, reprit Blaizot, que je commande une redingote d'hiver à tous les tailleurs qui arrivent de Paris, et qui voudraient nous faire croire qu'ils ont été coupeurs chez le tailleur du roi... Graine à niais, tout ça!... Moi, j'avais le petit Carré, qui me faisait une redingote qui durait des six ans; on n'en voyait pas la fin. . Du drap solide et beau; il y avait

la qualité et la quantité Eh bien! aujourd'hui,

mon petit Carré est mort, jamais je ne trouverai à le remplacer. Malgré son honnêteté, il a laissé quelque chose à sa veuve. Voilà ce que j'appelle le bon commerce; mais aussi le petit Carré n'avait pas une boutique avec six ouvriers fainéants; il n'encadrait pas les carreaux de sa boutique dans des tringles de cuivre doré. Aurait-il ri, ce pauvre petit Carré, ri de pitié, en voyant le nouveau tailleur qui vient de se loger sur la grande place, et qui vous a mis à sa porte un portrait à l'huile de grandeur naturelle, habillé comme un prince, plein de chaînes d'or !•.. N'est-ce jms une dérision? Le plus souvent que j'entrerai là-

î/USURIER BLAIZOT. 69

dedans ! Je me dirais avant : Blaizot^ songe que ce portrait-là a coûté bigrement d'argent, et^ju'on va te Yoler au moins deux aunes de ton drap pour payer un pied de peinture.

— Je Tai vu tantôt pour la première fois, le portrait, dit Alizon; il y avait beaucoup de monde amassé pour le regarder.

— Plus de curieux que d'acheteurs, dit Cancoin.

— Savez-vous, dit Blaizot, que vous avez là une belle fille, comme il n'y en a guère à Dijon? J'ai été tout étonné, moi, quand elle est venue dernièrement chez moi... Elle a Tair sage, au moins.

Cette dernière phrase réveilla chez le tonnelier le souvenir de la conversation de l'après-midi ; il fronça le sourcil.

— Vaudrait mieux, dit-il, qu'elle ne fût pas si sage!

Alizon rougit et du compliment de Blaizot et du ton de voix de son père.

— Non-seulement, ditGuenillon qui n'avait pas soufflé mot depuis l'entrée du reneuvier, elle en a Fair et la chanson. Ça se voit bien dans les yeux, allez. Moi qui courè tous les villages, les foires, je me connais en filles, et je peux leur dire hardiment, sans être sorcier : Toi, t'as un amoureux; toi, t'en as deux ; toi, t'en as six.

— Oh ! oh ! six, dit Blaizot en ricanant.

— Allons, Alizon, monte à ta chambre, dit le tonnelier, il est temps. Et toi, femme, va coucher les mioches qui s'endorment.

70 i/dsurier blaizot.

En effet, depuis Tarrivée de Blaizot, les enfants avaient paru intiijdidés et s^étaient réfugiés les uns dans le giron de la tonnelière , les autres sur leurs petites chaises, où ils n'avaient pas tardé à sommeiller. Madame Cancoin obéit à son mari et sortit.

— Je n'aime pas, voyez-vous, Guenillon, dit le tonnelier, qu'on parle trop librement d'amour et d'amoureux devant les jeunes ^Ueg en âge de comprendre. Ça leur donne des idées.

— Bah ! dit Guenillon : au contraire, vaut mieux en parler ouvertement que d'avoir Tair i'en faire up mystère. Si vous êtes trop sévère, votre fille n'osera jamais vous rien dire. Et il faudra bien qu'un jour Alizon s'amourache de quelqu'un; vous ne pouvez pas l'empêcher, c'est dans l'air, c'est dans la nature. Je ne dis pas qu'elle tournera mal, que le bon pieu l'en préserve ! ipais, là, un amoureux qui sera bon pour le mariage, voilà ce que je demande. Eh bien ! tant mieux si vous le savez, vous y veillerez, vous connaitT'ez le jeune hon^me, vous l'inviterez à venir chez vous; nos deux amoureux sortiront Ijb dimanche, avec leurs bpaux habits; il3 iront sauter à la danse, et puis ils rentreront bien fatigués; en chemin, à votre porte^ vous n'empêcherez pas qu'ils se donnent un petit baiser. Et voilà votre fille heureuse toute la semaine, travaillant à coudre et repassant daps 3a tête les moindres mots que son amoureux lui aiir^ dits. Vous n'y voyez point de mal, pas vrai ?

— Non, dit Cancoin.

— Tandis que si vous kronchez et si vous dressez

l'dsu'riee blaizot. 71

les oreilles, comme un cheval emporté, au moindre mot d'amour, Alizon n'en parlera jamais. Elle aura raison ; elle le dirait peut-être à sa mère, mais elle aurait peur que k maman Cancoin, une fois la tète sur Toreiller, ne régalât le père Caucoïn de Taventure. Alors, elle prendra un amoureux tout de même, mais tout se passera en tapinois, pour que vous ne le sachiez pas. Vous ne Connaîtrez pas le jeune homme, vous ne saurez pas d'où il vient ni où il va, si c'est un bon ou un mauvais sujet. Au lieu de le voir le dimanche, elle le verra dans la semaine. Le fruit défendu est si bon, que les deux amoureux se rencontreront six fois dans la huitaine. Par exemple, ils n'iront pas à la danse; ils s^en garderaient bien. Tout le monde se voit, se connaît; il y a toujours des âmes charitables qui vous en avertiraient. S'ils ne vont pas à la danse, où iront-ils? Un beau jour, Alizon reviendra, pâle, pleurant, les yeux rouges même, et elle vous avouera...

— Allez au diable, Guenillon, dit le tonnelier, avec vos suppositions de malheur.

Blaizot écoutait attentivement le pour et le contre de ce nouvel avocat.

— 11 n^a peut-être pas tort, dit-il au tonnelier.

— Au fait, mon brave Guenillon, je vous demande pardon de m^être laissé emporter : vous êtes un homme prudent; vous avez assez roulé les chemins pour amasser de l'expérience. Je suivrai vos conseils; dès demain il faut qu'Alizou se confesse de son amoureux, bon gré mal gré.

— Voilà encore la dureté qui vous reprend, dit GueniUon; vous n'y êtes pas. Soyez bon comme à l'ordinaire; ])arlez doucement à Alizon; elle est brave fille, je gage qu'elle vous dira tout.

Blaizot se leva tout d'un coup et dit au tonnelier :

— Je m'en vais aussi : il se fait tard... Venezvous, monsieur Cancoin, que je vous dise un petit mot?

— Il n'y a pas de danger, monsieur Blaizot; vous pouvez tout dire devant GueniUon : c'est un ami.

Le tonnelier se rattachait à ce dernier brin d'espoir; il pensait que la présence d'un témoin gênerait ua peu son propriétaire et rendrait l'explication plus amiable.

— Comment se fait-il, dit Blaizot, que vous, monsieur Cancoin, qui vivez modestement, qui faites tranquillement vos petites affaires, comment se fait-il que vous vous fassiez autant tirer l'oreille pour régler notre petit compte 1

— Hé, monsieur Blaizot, petit compte, petit pour vous, mais gros pour moi... Je suis désolé, croyez-le bien, de ne pouvoir acquitter cette malheureuse dette; mais je n'ai pas eu grand ouvrage cette année : la vigne n'a pas donné, on ne m'a nécessairement pas commandé de tonneaux.

— Vous concevez, dit Blaizot, que je ne peux pas entrer là-dedans; si tous mes locataires m'en disaient autant, alors vaudrait mieux ne pas avoir de maisons.

— Je le sais bien, monsieur Blaizot. Aussi ça me tracasse ferme de ne pas être en mesure. Ma femme

L'DSURIER BLAIZOT. 73

est accouchée il n'y a pas longtemps encore d'un petit nouveau : tout ça mange^ les grands comme les petits. Tous les jours Fappétit s'agrandit avec la bouche, et la nourriture ne tombe pas du ciel.

— Il faudrait pourtant trouver un moyen, dit Blaizot. Je ne suis pas riche, moi; j'en entends qui disent que je remue des louis à la pelle. Je voudrais les voir à ma place, ceux-là; il est facile de vous faire millionnaire de réputation. Dans ce moment-ci, je retranche sur ma nourriture pour aller; les rentrées ne veulent pas rentrer... L'argent est timide, il se cache, on ne le voit plus. Je sais le chagrin qu'on a de donner la volée à des pièces de cent sous en cage; ce sont des oiseaux sauvages qui ne reviennent jamais, et c'est le diable pour en avoir d'autres. Mais il faut se faire une raison. Celui qui doit, qu'il se coupe plutôt un membre que de ne pas payer.

— Cependant, dit Guenillon, supposons que je sois joueur de violon et que je vous doive : vous serez donc bien avancé si je me coupe la main gauche et que je vous la porte?

— Il n'est pas question de violon ni de main gauche, monsieur le plaisant, dit Blaizot, qui fut blessé de l'intervention de Guenillon; je veux dire qu'on doit se remuer, se mettre en quatre, faire l'impossible pour payer ce qu'on doit, si on est un homme d'honneur.

— Je suis un homme d'honneur I s'écria Cancoin.

— Sans doute, dit Blaizot ; mais, quand mes deux termes seront payés, vous le serez bien plus. Mainte-

nant, nous perdons notre temps à discuter sur les mots; quand est-ce croyez-vous me payer? Gancoin hésitait et ne répondait pas.

— Eh hien, je désirerais une réponse, monsieur Gancoin.

— Mon Dieu, dit le tonnelier, vous savez, monsieur Blaizot, que je vous avais fait prévenir par Alizon que^ je payerais tel jour...

— Oui, et vous ne m^avez pas payé...

— Voilà pourquoi, dit Gancoin, je n'ose plus vous donner une date certaine; il arrive tous les jours des événements qui changent la position d'un homme et qui contre-carrent tous ses projets.

— Voilà bien des phrases, dit le reneuvier, mais pas d'argent au bout.

— Que voulez-vous, monsieur Blaizot, je vous payerai le plus tôt possible.

— Ah ! le plus tôt possible, dit en sautant le boahomme, le plus tôt possible! Ce n'est pas dans le calendrier. Je ne connais pas saint Le-plus-tôt-possible; c'est le frère de saint Jean-va-te-promener... Mais je n'entends pas de cette oreille-là. Dites-moi plutôt : Je vous payerai la semaine des quatre jeudis; faitesmoi un billet pour le Irente-six du mois... Ah ! le plus tôt possible! Ça n'a pas de cours dans le commerce, une monnaie pareille! Adieu mon argent, alors... Vous vous imaginez donc, monsieur Gancoin, que je suis de ceux qui croient qu'on attrape des hirondelles en leur mettant un grain de sel sur la queue!... Le plus tôt possible ! Je ne suis point un grapignan (pro-

curenr), mais, ma foi, il vous faudra trouve: des espèces plus sonnantes.

— Cependant, monsieur Blaizot...

— Cependant ne me suffit pas, mon brave homme.

— Vous savez...

— Je ne sais pas, dit le bonhomme Blaizot, je ne sais rien, je ne veux rien savoir; je sais que mon terme n'est pas payé.

— Diable ! dit Cancoin en frappant énergiqaement de son poing sur la table, si vous ne voulez pas r *.coûter, faites ce que vous voudrez.

— Parlez, alors, mais parlez bien, dit Blaizot un peu radouci par Temportement de son débiteur.

— Je vous avais fait dire par Alizon que j'allais à la Mal-Fichue livrer une commande de tonneaux, et que je reviendrais avec de l'argent. Est-ce de ma faute si ce pauvre Grelu est ruiné, si dai ^a nuit où j'arrive la ferme brûle ?..

— En voilà une autre bonne paye ! s'écria Blaizot... celui-là, il me fait tort de plus de deux mille francs... Ah ! le scélérat ! il brûle sa ferme lui-môme... On n'a pas idée d'une invention pareille. Il pouvait bien s'en aller; il aurait demandé l'aumône; il se serait fait pauvre : ils ne sont pas déjà si malheureux, les pauvres !... Mais au moins il aurait laissé sa ferme debout. Point ! Le satané a tout mangé; il ne lui restait plus la valeur d'une épingle... il se dit ;^Je veux que mes créanciers perdent tout; et il met le feu, le misérable, à sa ferme ! Ça ne valait pas grand'chose , c'est vrai ; mais, quand je n'aurais eu que dix du cent.

76 l'usurier RLAIZOT.

* il y en a assez pour se consoler... Ah ! le tribunal va arranger son affaire. 11 n'en sera pas quitte à bon marché^ ce maudit Grelu !

— Eh bien, moi, dit Guenillon à Blaizot, je vous ai laissé parler tout à votre aise; je ne vous connais pas; mais je dis que vous êtes dans votre tort de parler ainsi. Grelu était un honnête homme.

— Un coquin, dit Blaizot.

— Oui, un brave et digne homme !

— Un misérable I s'écria Blaizot, qui frappait du pied et que ces contradictions irritaient.

— Et je ne souffrirai pas, dit Guenillon en se levant et en s'approchant du reneuvier, qu'on l'insulte devant moi avant que les juges n'aient donné leur opinion.

Blaizot ricanait et haussait les épaules, quoi qu'à un moment la peur le prit en voyant Guenillon se lever et dérouler sa haute taille.

— Est-ce que tout le pays ne l'accuse pas? dit Blaizot. Est-ce moi qui ai inventé ça ? D'ailleurs la justice ne se trompe pas; quand un homme est au secret, c'est qu'il y a des motifs. Les innocents ont une langue; ils n'ont qu'à parler.

— Je mettrais presque ma main au feu que c'est Grelu qui a brûlé sa ferme, dit Cancoin, et ça me fait d'autant plus de peine que je l'estime.

— Parbleu, c'est sûr, reprit Blaizot, Grelu est condamné d'avance; il ira aux galères, et avant il ira au tabouret...

On appelle en province s'aneoir sur le tabouret, être exposé, assis, lié au poteau.

L'usrniBn blaizot. 77

— C'est mal, dit Guenillon, des propos pareils!

— Oui, continua Blaizot, fort de Topinion qu'avait émise le tonnelier, le Grelu dînera à la table sans nappe.

Cette autre expression ipopulMeJa table sans nappe, est d'une vérité trop cruelle pour ne pas faire deviner à l'instant le parquet de Téchafaud qui sert aux expositions.

— Malheui'eux ! c'est vous qui avez perdu mon mari, s'écria tout à coup une voix qui partait du fond de la chambre.

Les trois hommes tressaillirent en entendant cette voix. A ce moment, la lampe suspendue à la cheminée par son manche recourbé de fer ne donnait plus qu'une imparfaite lueur ; la mèche noircie faisait tous ses efforts pour avaler quelques larmes d'huile. La flamme vacillait et éclairait tour à tour les trois têtes de Guenillon, du tonnelier et de Blaizot, qui causaient ensemble.

Le fond de la chambre ne recevait aucune lumière; par hasard le reneuvier Blaizot se trouva éclairé par la lampe mourante ; la voix l'avait terrifié et rendu plus jaune que le parchemin. Sa figure s'était plissée de mille nouveaux plis, et dans chacun d'eux logeait un rayon de terreur.

— C'est la fermière ! s'écria Guenillon.

— Elle se sera réveillée et aura entendu le nom de Grelu, ditCancoin. Il faut la recoucher.

Comme il allait se lever, une main se posa sur son épaule et le força de s'asseoir. C'était la main de la

fennière. Une main maigre, hâve et décharnée, qui sortait des manches larges d^une chemise de toile grise.

La fermière, depuis l'incendie de la ferme, avait changé de telle sorte qu'elle était devenue méconnaissahle. Les larmes avaient fait des caves de ses orbites; un ruban noir accusait en demi-cercle la paupière inférieure. Le nez, quoique toujours d'une belle forme^ avait pris, en s'allongeant, im accent cruel. Le rouge joyeux s'était envolé des lèvres de la Grelu, et avait envoyé, pour le remplacer, un sang pâle et funèbre.

La fermière arrivait, les yeux inquiets et remuants ; ils semblaientvouloir s'élancer sur le reneuvier Blaizot.

— Rends-moi mon mari, lui dit-elle.

Cancoin, craignant qu'elle ne se jetât sur Blaizot, lui avait pris les mains; mais elle était pleine de force, et se serait échappée des étreintes du tonnelier sans l'assistance de Guenillon.

— Voyons, madame Grelu, dit-il, voyons...

— Tu l'as fait aller aux galères, mauvais homme, mon pauvre Grelu... Il ne me restait plus que lui sur la terre... L'enfant est mort... Ah! dit-elle en se débarrassant des deux hommes qui la tenaient.

— Prenez garde... prenez garde, dit Blaizot tout tremblant en se recoquiUant sur sa chaise, prenez garde!

— Ma femme, ma femme ! appelait Cancoin.

— Cœur indigne, s'écriait la Grelu en lançant des regards de flamme à Blaizot, lâche, tu as ruiné le village... c'est toi qui as mis le feu à la ferme, c'est toi.

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carcasse sans pitié... Je voudrais te voir manger par les loups dans les champs quand il tombe de la neige . . . Et^ vrai, je rirais le lendemain en voyant ton sang de chrétien qui remplirait les ornières.

— Tenez-la bien, dit Blaizot dont la voix haletait.

— Quel tapage vous faites ! dit en entrant la tonnelière, qui n'aperçut pas d'abord la Grelu.

Cancoin, en entendant sa femme, voulut lui faire signe de préparer de l'eau pour calmer les nerfs irrités de la fermière; il la lâcha. Celle-ci profita de ce moment de répit et s'élança d'un bond sur le bonhomme Blaizot. La lampe tomba et s'éteignit.

On n'entendit plus que des cris et des hurlements de rage.

— Ah! elle m'étrangle, au secours! criait le malheureux reneuvier, qui sentait entrer dans les chairs de son cou sec les dix ongles de la Grelu.

Dans un mouvement de rage, la fermière fit tomber de sa chaise Blaizot, et tous deux roulèrent sur les pavés de la chambre. Guenillon s'était précipité sur la fermière et essayait de lui faire lâcher prise. Cancoin courait par la chambre et maudissait sa femme de ne pas apporter de lumière. Les enfants, réveillés par ce tapage, pleuraient. Les voisins, qui n'avaient jamais ouï de semblables bruits dans le ménage tranquille du tonnelier, frappaient à la porte.

Enfin madame Cancoin reparut avec une lampe nouvellement arrosée d'huile, et trouva la chambre tout en désordre. Guenillon serrait dans ses bras nerveux la Grelu, en détournant la tète pour ne pas at-

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traper les coups de poing dont elle remplissait Pair. Blaizot était étendu par terre et s'écriait :

— Je suis mortl.. je suis mort !

Cancoin le releva. Les vêtements du bonhomme étaient indignes d'être offerts au plus pauvre des fripiers. La redingote semblait avoir été déchiquetée par un corbeau à jeun.

— Voyez mon cou, dit-il, je ne peux plus parler; elle m'a étranglé, la criminelle.

— Oh ! ce n'est rien, dit Cancoin; il n'y a que de petites égratignures.

Blaizot se tâta le cou et frémit en sentant sa peau éraillée par les ongles de la fermière.

— Elle est plus calme maintenant, dit Guenillon. Madame Cancoin, veuillez, je vous prie, à ce qu'elle ne manque de rien. Frottez-lui les tempes de vinaigre... Brûlez une plume sous son nez.

La fermière était sans connaissance. On l'assit sur une chaise et on la frictionna de vinaigre.

— Oh ! s'écria tout à coup le petit vieillard qui se palpait tous les membres pour en faire l'inventaire, je sens froid à ma jambe gauche... le sang doit couler!.. Oh! je me trouve mal.

Il se laissa tomber sur une chaise. Guenillon alla à lui, prit une de ses mains et frappa de sa large main dans celle du reneuvier, qui revint à lui immédiatement.

— Avez-vous visité ma jambe î demanda-t-il tout tremblant.

— C'est peu de chose, dit Cancoin ; seulement, dans

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la lutte, votre culotte s'est débouclée, et je cherche après votre bas et votre soulier qui se promènent bras dessus bras dessous je ne sais dans quel coin... Bon! voilà le soulier.

— Je la ferai condamner aussi, dit Blaizot, pour m'avoir étranglé...

— Je vous conseille, dit Guenillon, de n'en rien dire.. . c'est un peu votre faute que les choses se soient passées de la sorte.

— Ahl de ma faute! on verra... Vous vous entendiez tous, .. Qu'elle idée ai-je eue de venir ici ce soir! J'aurais mieux fait de ne jamais réclamer mon argent par la douceur.

— Monsieur Blaizot!... dit Cancoin.

— Bon, bon, je ne me laisse pas prendre à vos protestations... Vous entendrez parler de moi...

— Voilà votre bas, dit le tonnelier; mais il est tombé dans l'huile.

— A bientôt!... Je ne veux pas de mon bas, dit le bonhomme Blaizot, qui sortit furieux en fermant rudement la porte.

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