ON HUISSIER DE PROVINCE
Le lendemain samedi^ qui est jour de grand marché^ Blaizot se leva aussi bon matin que de coutume^ malgré les émotions de la veille; il allait frapper chez son huissier habituel, M. Tête.
Jamais on ne connut d'aussi gai compagnon que ce M. Tête, qui semblait avoir servi de type à la série de vaudevilles des Jovial.
Tête, petit homme frais comme une pomme d'api, regardait les gens avec ses joues; car ses yeux se per^ daieut entre ses sourcils et deux montagnes roses, veloutées comme des pêches.
De même que ses joues usurpatrices, le ventre avait dévoré les jambes de Tête; il ne marchait plus, il roulait. L'huissier était une petite tonne joyeuse qui parlait et chantait. Aussi exerça-t-il de tout temps son ministère, à Dijon, sans choquer les gens saisis, peu disposés à trouver un huissier aimable.
Depuis longtemps une plaisanterie traditionnelle de la basoche l'avait surnommé Mauvaise Tête, innocent jeu de mots que l'huissier acceptait avec joiç.
et qu'il répétait complaisamment à toutes les filles de la carapagne qu'il prenait pour servantes.
— Je suis mauvaise Tête et bon cœur, leur disaitil en les embrassant dès le début.
Le petit huissier avait en effet bon cœur ou plutôt grand cœur. Madame Tête, en quinze ans, accoucha de quatorze enfants.
Les quatorze enfants moururent tous successivement. Jamais Tète ne fut père plus de trois mois] et il n'en était pas plus chagrin. Les petits cercueils que l'on amena quatorze fois dans la maison ne firent pas couler ime larme sur les grosses, joues du comique huissier.
Ou remarqua seulement dans la ville qu'à ces jours de funérailles. Tête buvait au café deux ou trois bouteilles de bière de plus qu'à l'ordioaire.
Tête avait la réputation d'être le plus fort joueur de piquet de l'estaminet de la Côte-d'Or, Quelques vieillards de Dijon se rappellent encore ces fameuses parties de piquet à trok qui avaient pour acteurs principaux le cafetier, Vincent, chapelier de la rue des Moineaux, et Tête»
Un jour, les trois adversaires arrivèrent ensemble à compter sur la. marque quatre-vingt-onze, résultat bizarre qui n'offre de suprême importance qu'en raison des habitudes tr^quilles de la province.
A cause de ces parties innocentes de piquet, à cause de soa naturel plaisant. Tête était mal vu du tribunal. Un fait plus grave indique pourquoi il n'avait pa$ Vûreille du présidemt : c'est que l'huissier ctoageait
84 L'tISUHIER BLAIZOT.
si souvent de bonnes qu'on voulut y voir des galanteries anti-matrimoniales.
Cependant madame Tête ne se plaignait jamais ; mais M. le président du tribunal fut plus que mécontent de ce qu'une de ses plus jolies servantes avait été engagée au service de Thuissier.
Malgré la fécondité de madame Tête, malgré les parties de piquet, malgré ses habitudes galantes, rhuissier menait les aJQTaires de son étude avec intelligence. Son jeune homme^ ainsi appelait-il son clerc, travaillait dix heures par jour.
La meilleure clientèle de Tétude de Tête était représentée par le bonhomme Blaizot. Aussi, Thuissier Tête prenait-il sa mine grave quand venait le reneuvier.
— Eh bien! Tête, demanda Blaizot, venez-vous faire un tour avec moi?
Faire un tour, dans le langage de Blaizot, voulait dire faire une affaire, ou plutôt faire une saisie.
— Comment donc! monsieur Blaizot, s'écria Tête; je suis tout à vous!..
— Vous me ferez Tamitié, Tête, de poursuivre Cancoin...
— Bah! dit l'huissier, le tonnelier!
— Immédiatement et sans répit.
L'huissier était étonné, Blaizot ayant coutume de patienter pour ses débiteurs de la ville.
— Mais, dit-il, Cancoin est un brave homme... Il faudrait peut-être attendre.
— Lui! honnête homme... Ah! Tête, vous ne le
L URURTGR BLAIZOT. 85
connaissez guère; ils m'ont assassiné hier... Si j'avais des témoins, je les poursuivrais, même au criminel. Ils ont lâché sur moi la femme du brûleur de la Mal- Fichue; un moment j'ai cru que je prenais le chemin du purgatoire, car tout chacun a toujours quelques fautes à expier» je ne me fais pas meilleur que je ne suis; mais les scélérats... Je vais chez eux tranquillement leur réclamer le loyer arriéré. Enfin, ce qui est dû est dû... Si personne ne me paye, demain je n'ai plus qu'à mourir de faim. Pendant que je m'expliquais, la Grelu sort de sa cachette, me saute au cou avec ses ongles. Ils s'étaient donné le mot pour éteindre les lumières, et ils ont profité de la nuit pour crier comme s'ils venaient à mon secours... Je voudrais les voir tous sous la roue. . .
— En effet, dit Tète, l'affaire est grave; je m'en vais faire la signification, le commandement, le récolement et la saisie. Ce ne sera pas long.
— A propos, dit Blaizot, avez-vous terminé l'affaire Picou?
— Terminé? répondit l'huissier; j'ai bien peur que nous ne soyons enfoncés. Picou est parti de la Mal-Fichue, à la suite de l'incendie, sans dire au revoir à personne. On ne sait pas ce qu'il est devenu.
— Eh bien ! il fallait saisir.
— Saisir quoi? dit Tète. Je me suis borné à faire un procès-verbal de carence.
— Diable, dit le bonhomme, pourquoi ne m'avertissez-vous pas? Si je vous prends pour faire mes affaires, ce n'est pas pour me ruiner. Je vous demande
90 L USDRIEA BLAI7.0T.
toujours, qqand un paysan vient chez moi, si je peux lui prêter sans danger pour mes écus, et je me rappelle, comme si c'était d'hier, que vous m'avez dit qu'un billet de Picou était bon.
— Ëcoutez^ monsieur Blaizot, dit ITiuissier, moi je ne peux pas deviner dans Tavenir; si je savais ce qui arrivera demain^ dans huit jours, dans six ans^ je vendrais ma charge d'huissier et je m'établirais sorcier. Tout ce que vous avez prêté du côté de la Mal-Fichue a mal tourné, ce n'est pas ma faute; voilà Picou qui mange tout à boire, qui perd un procès, qui se sauve; voilà Grelu qui brûle sa ferme. Quand vous leur avez prêté, tous ces paysans étaient bons; aujourd'hui le hasard veut que les affaires s'embrouillent, je ne peux pas empêcher ça.
— HeinI dit Blaizot, me voilà à la tête de deux morceaux de papier timbré... ça me fait lourde poche.
Tout en causant aJQTaires, le reneuvier et l'huissier étaient arrivés sur la place où se tiennent les marchandes de volailles et de légumes.
De tous côtés partaient les cris :
— Bonjour, monsieur Blaizot!
A chaque étal, on l'arrêtait, on lui faisait des compliments sur sa santé.
Le bonhomme faisait des aflTaires avec toutes les fermières des environs.
— Je vous quitte, lui dit Tête.
— Boni sourtout ne manquez pas de préparer la saisie Cancoin.
— Tout de suite il sera assigné, dit l'huissier/
Blaizot continuait à se promener dans le marché; tout à coup, il fut heurté violemment par un paysan qui se retourna brusquement.
— Maladroit, s'écria le reneuvier... Mais, dit-il en regardant la tournure du paysan qui avait failli le renverser... je ne me trompe pas?...
Blaizot courut quelques pas.
— Eh! dit-il, vous voilà, Picou 1
Picou, dont le chapeau de paille était fort enfoncé sur les yeux, fut embarrassé un moment.
— Salue bien, monsieur Blaizot î
— Nous ne pensons donc plus à notre petit billet? demanda Blaizot.
— Pardon... au contraire, dit Picou... j'espère être en mesure.
— Comment, vous espérez? mais l'échéance est passée !
— Allons donc, dit Picou, ce n'est que demain ; je suis venu exprès aujourd'hui à Dijon.
— Ah! vous faites erreur, Picou, il y a huit jours que votre billet est échu... Rappelez-vous bien.
— C'est vous, monsieur Blaizot, qui êtes dans votre tort; ces choses-là, c'est sacré : les pauvres gens n'ont que leur honneur...
*- Ah ! Picou, je vous crois honnête...
■— A l'avantage, monsieur Blaisot, dit le paysan; je passerai demain chez vous sans manquer...
Le bonhomme tenait son débiteur et n'était pas fâché de voir s'il pourrait en tirer Quelque à-compte, iBjourm^mei
S8 l'usurier blaizot.
— Demain, dit-il, je ne sais pas à Dijon ; venez donc un peu à la maison, vous boirez bien un verre de vin avec moi. En même temps, je vous montrerai le billet... Pardi, ça n'engage à rien, puisque vous payez demain. Nous nous entendrons pour que vous versiez chez Tête.
Picou suivit son créancier en hésitant.
— Eh bienf comment vont vos aJQTaires à la Mal- Fichue? dit le bonhomme, feignant d'ignorer que le paysan avait quitté le hameau.
— Ça va toujours la même chose, répondit Picou pris au piège... Il n'y a que la ferme de Grelu de moins...
— Est-ce que cet incendie ne causera pas de tort au hameau?
— Du tort? dit Picou... Tous les médecins du monde ne rendraient pas la vie à un mort; on ne trouve pas de diamants au cou d'un cochon... La Mal-Fichue sera toujours un pays abandonné de Dieu ; il aurait mieux valu que tout brûle d'un coup, et nous avec; ça serait fini, on n'en parlerait plus.
— Mais, dit Blaizot, il y avait par là quelques pauvres familles qui vivaient de 14 ferme.
— Ils vivaient sans vivre, ce fainéant de Grelu passait son temps à regarder les nuages.
— Au fait, dit Blaizot, vous êtes témoin dans l'affaire; avez-vous déjà déposé?
Picou parut embarrassé.
— Je ne sais rien, répondit-il... je ne dépose pas.
Qu'ils s'arrangent comme ils voudront au tribunal, on peut bien condamner Grelu sans moi»
— Ah ! vous n'avez rien vu de Tincendie?
— Pas un fichtre !
— Allons, nous voilà arrivés, dit Blaizot; je vais vous faire goûter d'un petit vin de mon clos.
Le créancier et le débiteur entrèrent dans le cabinet; c'était un musée provincial d'un goût particulier.
Des lithographies de Boilly, chose rare à cette époque, ornaient les murs ; elles représentaient différentes expressions de tètes.
Boilly, le Daumier de l'empire, popularisa l'un des premiers la lithographie; mais son œuvre est d'un comique douteux.
Un des sujets, colorié avec soin et encadré plus richement que les autres, accusait cfiez Blaizot d'autres goûts que l'argent : c'était une jeune fille endormie, le buste un peu dévoilé, que trois têtes de vieillards contemplaient avec une avide curiosité.
Une pareille imagerie, d'un libertinage tempéré, ne se trouveraient pas chez un prêtre; elle n'a pas été encadrée par hasard et placée sans réflexion dans un cabinet de travail. L'œil qui aime à s'arrêter quotidiennement devant cette lithographie coloriée trahit d'autres appétits.
L'industrie était représentée par deux bougies. Tune bleu de ciel, l'autre jaune, qui attendaient vainement sous leurs globes, depuis deux ans, l'honneur d'éclairer le cabinet.
La pendule servait d'étagère, et étalait les objets les plus variés, des phénomènes de la nature, tels qu'une noisette trois fois mère, un coquillage dont le nom n'est écrit que dans les tableaux représentant le Lever de la Mariée, des animaux en verre filé.
Les meubles étaient de toutes les époques et de toutes les conditions, signe certain que le bonhomme avait glané dans chaque saisie opérée par Tête.
— Asseyez-vous, dit Blaizot à Picou, pendant que je vais aveindre la fine bouteille.
Blaizot grimpa sur une chaise, se haussa sur la pointe du pied, et atteignit la bouteille; il prit sur la cheminée un gros verre orné, d'une mode antique, et versa quelques gouttes.
— Buvez-moi ça, dit-il à Picou.
Le paysan porta le verre à ses lèvres et fit la grimace^ pendant que le bonhomme riait aux éclats.
— Eh! eh! eh! vous voilà pris comme les autres, dit Blaizot.
Picou jura entre ses dents de la plaisanterie de son créancier; le verre était taillée de telle sorte, qu'en l'approchant des lèvres, le vin, par une ouverture, coulait dans le cou du buveur. Cette farce était encore une des traditions de Blaizot, qui manifestait ainsi son humeur plaisante.
— Ah! vous ne m'y reprendrez plus, dit Picou, qui aurait volontiers tordu le cou du bonhomme.
— Allons, Picou, dit Blaizot, ne nous fâchons pas: je vais vous donner à boire dans un gobelet qui ne fuit pas.
l'usurier blatzot. 91
— Non, dit Picou, je me fiche de votre vin... je ne crève pas de soif; d'ailleurs, le cabaret n'a pas été inventé pour les brebis galeuses,
— On ne peut donc pas rire une goutte? dit le bonhomme... Tenez, voilà mon gobelet d'argent tout plein rasibus; vous me direz des nouvelles de ce vinot; il n'y en a pas de pareil au cabaret.
Pkou but le verre d'un trait, s'essuya la bouche avec sa manche, et ne marqua ni approbation ni désapprobation.
— Maintenant, dit le bonhomme, je vais vous montrer le billet...
— C'est bon, dit Picou, je vous crois.. . je me serai trompé...
— Non, non, dit Blaizot, je veux que vous lisiez vous-même la date.
— Ah! quel homme que vous faites! s'écriaTicou; il faut en passer par tous vos désirs. Mais n'importe, je vous paye demain.
Le bonhomme fouilla dans un carton crasseux, plein de notes, de petits carrés de papier sales et jaunes, et en retira le billet.
— Quand je vous disais, Picou; est-ce clair? Picou prit le billet et le regarda attentivement;
Blaizot tendait la main pour le reprendre.
— Vous pouvez pourtant le garder, ça ne tient qu'à vous, dit Blaizot, dont la main était attirée comme par un aimant vers la petite image du timbre.
— Ah! je veux bien, répondit Picou; vous m'en faites cadeau alors?
— Eh! dit le bonhomme, qui saisit vivement un des coins du billet, j'entends que vous devriez bien le solder aujourd'hui.
— Puisque c'est convenu pour demain, dit Picou. Blaizot s'empara de la moitié du billet que tenait
toujours son débiteur.
— Prenez garde, vous allez le déchirer, dit Picou.
— Rendez-le-moi alors, fit le bonhomme... Vous payerez demain sans manquer, n'est-ce pas?.. Mais vous pourriez peut-être aujourd'hui me donner un petit à-compte.
— Seigneur! dit Picou, que vous êtes soupçonneux !.. Je vous dis que demain vous aurez tout . ..
— Alors lâchez le billet...
Picou rendit le billet à Blaizot, dont la figure s'épanouit tout d'un coup ; il avait eu une sueur froide en songeant à l'imprudence qu'il avait commise de mettre un billet impayé dans les mains du débiteur.
Blaizot remit le billet sur la table et posa dessus une poire pétrifiée qui servait de serre-papier. On entendit quelqu'un marcher dans le corridor qui communique au cabinet.
— Boni dit le bonhomme, c'est la Rubeigne qui ouvre la grande porte pour les fermiers qui vont arriver tout à l'heure.
— Moi, je m'en vais, dit Picou... A l'avantage! monsieur Blaizot.
Il ouvrit la porte du cabinet.
— Vous ne voulez donc rien donner aujourd'hui î dit Blaizot.
Picou re\int sur ses pas.
— Alors, Picou, demain passez chez mon huissier Tète, -vous savez...
— Oh ! je le connais bien, dit Picou...
— C'est que je serais obligé d'agir contre vous, si demain, à midi, les fonds n'étaient pas arrivés à l'élude de Tête.
Picou s'était approché de la cheminée et s'amusait à regarder les curiosités sous globe.
— Quelle drôle d'invention I dit-iU Et en même temps Picou, par un geste rapide, saisit vivement son billet et l'avala.
— Eh bien! cria le bonhomme, qui avait vu ce manège dans la glace.
Picou sortit brusquement, traversa le corridor et courut à toutes jambes.
Blaizot était resté anéanti une seconde ; la surprise que lui causait ce vol audacieux avait fait fléchir ses jambes.
— Au voleur ! cria-t-il, au voleur !
En un clin d'oeil la servante arriva et cria à l'unisson:
— Au voleur! au voleur !
Les deux portes étaient ouvertes ; les voisins entendirent et répétèrent le cri : toute la rue fut en rumeur. On avait vu Picou fuir à toutes jambes. Blaizot sortit de sa maison pâle et défait : la Rubeigne suivait et criait de sa voix la plus glapissante, en étendant les bras vers un point noir qui diminuait à vue d'œil, et qui allait disparaître.
94 l'dsuriek blaizot.
En eflfët, Picou allait s'engager dans une rue transversale, lorsqu'il fut renversé par une voittire de maraîcher qui débouchait de la rue opposée ; il tomba roide.
On se précipita sur lui, et on le porta dans la maison du boulanger.
Blaizot arriva, toujours suivi de sa servante ; le bonhomme se trouva mal en apercevant son débiteur mort.
De minute en minute la foule grossissait autour de la maison du boulanger; le commissaire de police et un médecin qu'on avait été prévenir purent à grand'peine la traverser.
Le médecin ausculta Picou.
— Il n'est pas mort, dit-il.
— Et mon billet î s'écria Blaizot.
Pendant que le médecin saignait Picou, qui n'avait qu'un étourdissement causé par le choc, le commissaire de police faisait un procès-verbal et recueillait la déposition du bonhomme Blaizot.
Picou revint très-vite à lui ; il jura énergiquement en apercevant la figure de son créancier.
— Brigand ! s'écria Blaizot.
— Buvez cela, dit le médecin à Picou ; vous devez avoir besoin de prendre quelque chose.
— C'est vrai , dit Picou ; mon estomac est tout à l'envers.
— Et vous , monsieur Blaizot , dit le commissaire de police, laissez un peu de tranquillité au prévenu.
A peine Picou avait-il bu la potion préparée par le
médecin qu'il soupira, ferma les yeux et fit entendre des gémissements.
— Un vase! s'écria le docteur; baissez la tête.
Le malade fut pris de vomissements. Blaizot sauta de joie ; on venait de recueillir sur le plat la preuve du vol.
— C'est à moi le billet, dit le bonhomme, qui s'élança vers le plat.
— Pardon, monsieur Blaizot, dit le commissaire de police, cette pièce d'accusation ne peut voift être remise ; je vais la déposer au grefie.
Après ces incidents, la gendarmerie fut mandée et transporta Picou à la maison d'arrêt.
Vffl
L£ CLERC ▲MOUREUX.
Tête avait pour clerc un jeune homme nommé François, fils d'une pauvre femme du faubourg. Fr«mçois travaillait comme un nègre, et gagnait quarante francs par mois, somme énorme dans les études d'huissier.
Avec ces quarante francs, François nourrissait sa mère, la logeait, et trouvait encore moyen de s'ha-
biller d'un habit noir, car les relations qui Fappe-^ laient au tribunal nécessitaient une tenue décente.
— François, ôtez vos bouts de manches, dit Tête après sa conférence avec Blaizot.
Toutes les fois qu'il envoyait son clerc en course, rhuissier débutait par ces paroles :
— Otez vos bouts de manches.
François obéit et ploya ses bouts de manches, qu'il rangea dans un coin du pupitre; mais ses bouts de manche^ne semblaient avoir servi qu'à faire reluire davantage les coudes du pauvre habit.
On se serait miré sous les coudes de l'habit.
François se leva lentement ; il paraissait craindre de se faire voir en pied. Qu'on pense à l'effet que devait produire Thabit du gros et court patron sur le dos d'un jeune homme long et maigre ; car tous les deux ans Tète récompensait son clerc en lui faisant cadeau de son vieil habit.
Beaucoup trop large pour la poitrine, l'habit était trop court pour les bras et rappelait cette situation comique des collégiens qui grandissent tout d'un coup, sans parvenir à pousser leurs vêtements dans cette croissance.
La taille arrivait au milieu de l'épine dorsale ; le pantalon, quoique plus convenable, faisait froid à regarder. Forcé de porter du noir, François achetait du lasting, qui est une cruelle étoffe d'hiver. Le reste du costume, le chapeau, le gilet et les souliere étaient tout un monde de misère et de propreté.
Tète expliqua à son clerc l'affaire du tonnelier Can-
t^USURlËR BLAIZOT. 97
coin. François fut plus étonné que son patron en entendant ce nom; il se troubla.
— Eh bien ! ne m'entendez-vous pas, grand Nicodème? dit Tête.
— Pardonnez-moi, Monsieur; et il faudra saisir?
— Vous le savez mieux que moi, et presto encore...
— Saisir Gancoin ! s'écria François qui se parlait à lui-raême, oubliant complètement la présence de ITiuissier.
— Qu'est-ce que vous voyez là d'extraordinaire ? Ah çà, François, vous perdez la tête; je voudrais vous voir courir.
— Ah, mon Dieu ! dit François.
— Je vous demande ce qui vous prend. François, cria l'huissier; notez bien que je vous dirais demain d'aller saisir les meubles du pape, qu'il n'y aurait pas à reculer.
— C'est bon. Monsieur, je vais au tribunal. François partit, la mine décontenancée. Dans la
rue, il regarda si Tête n'était pas à la fenêtre, et prit la rue opposée à celle ([ui conduit au tribunal. Ordinairement le long clerc marchait lentement, les yeux cloués sur le pavé, craignant de rencontrer quelque regard ironique attaché sur ses habits ; mais ce jourlà il courait follement, se heurtant aux volets des maisons, aux étalages des boutiques ; il gesticulait, faisait aller les bras et mimait d'une façon extravagante. Il arriva à la maison du tonnelier et l'entraîna d'une façon mystérieuse.
— Monsieur Caiicoin, lui dit-il, préparez-vous à un fier malheur.
— Encore un malheur! dit le tonnelier; quoi donc?
— Je ne sais comment vous dire... Seigneur !
— Est-ce qu'Alizon aurait été écrasée par une voiture? demanda Cancoin tout ému.
— C'est bien pis, dit François, je vais au tribunal...
— Je comprends ! s'écria le tonnelier ; il y a du nouveau dans l'affaire Grelu... Pauvre femme ! Vous avez bien fait de ne pas en parler à la maison...
— Ce n'est pas encore ça, dit François.
— Que le diable vous emporte I s'écria Cancoin, avec toutes vos gteries, vos mystères... Nom de nom, parlez donc ! je ne crains rien.
François s'engagea dans les mille détours, les mille ruelles du langage, pour expliquer au tonnelier qu'il allait être saisi.
— Je m'y attendais, mon pauvre garçon, dit le tonnelier.
— Vous ne m'en voulez pas? dit Franoçis.
— Moi t'en vouloir, moi qui sais combien tu travailles et la peine que tu te donnes pour soulager ta mère ! Je n'en veux pas non plus à M. Tête ; il faut que tout le monde vive.. Son métier est de se nourrir des malheureuses gens, qu'il fasse son métier. Je n'en veux même pas au bonhomme Blaizot, et, si Dieu lui pardonne aussi franchement que moi, il ira tout droit en paradis.
l'usurier rlaizot. 99
— Mais comment allez-vous faire ? demanda François.
— Ah bah! un jour chasse Tautre. Le boulanger cuira encore demain ; il ne me refusera pas crédit pour quelque temps. Tant qu^on a du pain, on vit bien. Et je suis connu dans Dijon pour un honnête homme, ma femme aussi et mes enfants ; avec ça on trouve de l^ouvrage.
— Vous n'avez donc pas dit tout ça à M. Blaizot ? dit François.
— A lui ! j'aimerais mieux jouer du violon pour les pierres de la cathédrale ! Il est sec comme de Tamadou. Mon pauvre François, son habit de nankin me fait peur : il me fait l'effet d'une peau de tigre. Cours au tribunal et presse mon affaire, que ton huissier ne gronde pas.
— J'ai pourtant l'idée de voir M. BÎaizot, dit François.
— Je te le défends, dit le tonnelier; je te le défends dans ton intérêt comme dans le mien. Ça serait capable de te faire perdre ta place, et, dis-moi, comment nourrirais-tu ta mère?
François secoua la tête tristement.
— Et moi, dit Cancoift, il croirait que je m'humilie, que je me prosterne; d'ailleurs, je lécherais seô souliers que ça ne servirait à rien. Allons, mon garçon, va-t'en... Ne vas-tu pas pleurer maintenant? Mon Dieu que tu es bête!
— Je ne pourrai jamais remplir l'assignation qui vous concerne, dit François en sanglotant.
iOO l'usurier 6LA1Z0T.
— Ah ! le mauvais huissier que tu feras ! dit Gancoin en prenant les mains du clerc. Je te remercie toujours, mais sauve-toi ; voilà ma femme qui nous regarde, elle se doute de quelque chose. Adieu, François.
Le pauvre clerc partit pour le tribunal en s'essuyant les yeux avec un mauvais mouchoir de couleur; il fut tiré de ses tristes réflexions par une fraîche voix de jeune fille qui criait :
— Bonjour, François.
— Bonjour, mademoiselle Alizon, bonjour.
— Vous ne me dites rien, François?
Le clerc d'huissier fut forcé de s'arrêter devant Alizon, mais il n'osa la regarder ; jamais homme ne fut aussi embarrassé de ses bras : il mettait les mains dans ses poches,. puis il les croisait sur la poitrine; enfin il finit parles croiser derrière le dos. Le pauvre garçon était humilié de ses manches d'habit si courtes, et cherchait un moyen de les dissimuler.
— Dieu! François, que vous êtes drôU! dit Alizon en riant.
Les oreilles du clerc rougirent considérablement.
— Mademoiselle Alizon, je suis pressé, dit François en levant sa longue jambe gauche pour courir.
— Je comprends, dit Alizon en souriant ; voilà midi qui sonne, et vous avez peur de manquer votre amoureuse qui sort de la couture.
— Peut-on dire des choses pareilles. Mademoiselle î répondit le clerc, qui devenait pourpre. Vous savez pourtant. •,
L*DSnRIBR BLAIZOT. iOi
— Qu*est-ce que je sais ?
François balbutia quelques mots inintelligibles; il eut le courage de regarder en face la jolie couturière, et il fondit en larmes, laissant Âlizon fort étonnée d'une douleur aussi subite.
— Ce pauvre François I se dit-elle.
LE JUGE D'IMSTRUCTION.
— Les prévenus sont-ils arrivés, demanda M. Romain à son commis?
— Pas encore, répondit celui-ci.
— Veuillez sonner Legros.
M. Romain, juge d'instruction au tribunal de Dijon, était un homme à nez pointu, orné de besicles très-fines. Un pareil nez inquiétait les accusés ; il paraissait entrer comme une vrille dans les consciences. M. Romain, homme intelligent, passant dans la société dijonnaise pour un homme spirituel et sarcastique, était glacial dans son cabinet de magistrat.
Legros, le concierge du tribunal, entra : ce personnage à triple menton, toujours essoufflé, justifiait bien son nom. Attaché depuis trente-cinq ans au par-
t02 l'USUHIER BLAIZOT.
quet de Dijon, il jouissait d'un libre parler, et il s'associait si intimement aux actes et aux condamnations du tribunal, qu'il se servait ambitieusement du nouê.
— Eh bien ! monsieur Romain, dit-il au juge d'instruction, nous allons avoir une belle session.
— Alors, demanda plaisamment M. Romain, vcms condamnez Grelu ?
— Il n'y a pas de doute, dit le concierge.
— En attendant que vous ayez prononcé sur sa peine, préparez les deux sellettes.
— Nous avons donc deux accusés à interroger ? demanda Legros.
— Sans doute : le nommé Picou, dont l'affaire est claire, et le nommé Grelu, qui me tracasse un peu plus.
On entendit les bottes de la gendarmerie qui résonnaient dans le corridor.
— Legros, dites au brigadier de m'amener d'abord le prévenu Picou.
Picou entra, les menottes aux mains, entre deux gendarmes; on le fit asseoir sur une cbaise dans l*ângle d'une petite construction en bois à grilles, qui est spécialement affectée aux prévenus dans les tribunaux français.
Picou avoua avoir avalé le billet.
— Ce n'est pas pour la somme, dit-îl, c'est pour faire une niche à M. Blaizot, qui m'en avait fait un tas d'autres.
Et il expliqua l'innocente farce du verre de vin en-
trant dans le cou du buveur au lieu d'entrer dans son gosier.
— Cependant, dit M. Romain, ce projet était médité; vous êtes venu à Dijon dans cette intention.
— Oh ! non, monsieur le juge ; le père Blaizot le dira bien, s'il ne craint pas (pie la vérité l'étouffé ; c'est lui qui m'a forcé de l'accompagner à sa maison.
— Alors expliquez-moi cette contradiction : M. Blaizot prétend que vous lui avez dit demeurer toujours à la Mal-Bâtie ; cependant il est bien constaté par l'assignation de l'huissier Tête que vous aviez abandonné le hameau le lendemain de l'incendie.
— Tout ça est vrai, monsieur le juge ; je disais à M. Blaizot que je demeurais toujours à la Mal-Fichue, croyant qu'on ne s'était pas encore présenté pour toucher ce que je lui devais.
— Très-bien... Où demeurîez-voiis alors ?
— J'ai un peu roulé dans tous les villages, cherchant de l'ouvrage ; je n'en ai pas trouvé, je suis venu à Dijon.
— Comment avez-vous vécu pendant ce voy?ige t
— J'avais de l'argent...
— Et, demanda M. Romain, il vous en restait encore dans une ceinture de cuir qu'on a saisie sur vous le jour de votre arrestation,.. D'où venait cet argent?
— ^.De mes économies, dit Picou.
— Très-bien... Vous gagniez par jour?
— Dix-sept ou dix-huit sous*
i04 l'usurier blaizot.
— Quelle somme emportâtes-vous en quittant le hameau.
Cinquante-cinq francs.
— Dites-nous en quelle monnaie ; en or, en argent ou en cuivre ?
Pic^u hésita, se gratta la tête.
— Ah ! je ne me rappelle pas— Faudrait une mémoire d'ange pour répondre.
— Le tribunal est très-curieux, dit M. Romain ; voyons, cinquante-cinq francs en cuivre, en sous ou en liards seraient bien lourds...
— Je crois bien, dit Kcou,.. il y aurait la charge d'un mulet.
Ce n'était pas en liards ni en sous, vous en êtes
sûr, prévenu ?
— J'en prendrais à témoin le bon Dieu.
— Votre ceinture en cuir était toute neuve ?
— Oui, monsieur le juge, je l'avais achetée il y aura demain huit jours.
— Il est présumable, dit M. Romain, que vous n'aviez pas acheté une ceinture exprès pour y mettre un double louis ou deux louis.
— C'est encore vrai, dit le prévenu.
— Alors vous avouez n'avoir ni or ni cuivre, c'était de l'argent.
— Je ne l'ai pas dit, s'écria vivement Kcou, pris dans les raisonnements du juge d'instruction.
— Avez-vous connaissance, Picou, d'un quatrième métal?
Picou ne répondit pas.
• l/OSURIER BLAIZOT. 405
— Vos cinquante-cinq francs étaient en argent; il s'agit maintenant de chercher à vous rappeler comhien de pièces de dix sous, de quinze, de trente, de quarante, de cinq francs servaient à former le total.
— Ma foi, monsieur le juge, vous qui êtes si savant, et qui devinez si bien que mon argent était en argent, tâchez de trouver le reste; moi je n'en sais rien.
M. Romain ne jugea pas à propos de relever la malice du paysan; il affirma.
— C'étaient. des écus de cent sous?
— Oui, dit en goguenardant Picou, des écus de cent sous.
— Greffier, dit le juge d'instruction, écrivez que le prévenu avoue que ses cinquante - cinq francs étaient des écus de cent sous.
— C'est pas vrai, s'écria Kcou, c'est pas vrai.
— Ne l'avez-vous pas dit à l'instant?
— Je l'ai dit pour rire.
— Mais je ne ris pas> dit M. Romain en regardant fixement le prévenu; nous ne sommes pas ici au spectacle, rappelez-vous que vous êtes sous le coup d'une condamnation sévère, d'un vol qualifié; et rappelez-vous surtout, prévenu, que des aveux peuvent vous mériter l'indulgence du tribunal... Ce n'étaient donc pas des écus de cent sous 1
— Monsieur le juge, aussi vrai iju'il y a un enfer, que ma langue m'étoufi'e si je ne dis pas comme je me rappelle. C'était de l'argent mêlé.
— A la bonne heure^ dit M. Romain ; reconnaissez-
i06 l'usurier BLAIZOT.
VOUS ce petit rouleau de pièces de trente sous cousu dans de la toile et saisi sur vous?
— Je le reconnais, dit Picou.
— Vous n'êtes pas marié?
— Non, dit le prévenu.
— Vous ne vivez pas maritalement, en concubinage avec une femme?
— Non plus, dit Picou.
— Qui est-ce qui a cousu ce rouleau de pièces de trente sous?
— C'est moi, dit Picou.
— Il est fort bien cousu, dit le juge; les points sont faits très-régulièrement, et une ménagère habile de Dijon ne s'en tirerait pas mieux. Combien y a-t-il dans ce rouleau?
Picou se leva un peu de son siège; mais le juge d'instruction mit la main sur le rouleau afin que le prévenu ne pût pas le voir et deviner le contenu.
— Je n'en sais rien, dit Picou.
— Il est bizarre, dit M. Romain, qu'un homme qui se donne tant de peine pour renfermer des pièces de trente sous ne sache pas ce que le rouleau contient.
— Mettons qu'il y a six francs.
— Est-ce une supposition? demanda le juge d'instruction.
— Il y a peut-être bien dix francs, dit Picou.
— Peut-être n'est pas répondre; voulez-vous que le greffier écrive que vous ne savez pas ce que contient le rouleau ?
L USURIER BLAIZOT. i07
— Non, non, dit Picou ; attendez, qu'il n'écrive pas encore... Si, il y a dix francs.
Le greffier écrivit.
— Vous comptez mal, prévenu... jamais des pièces de trente sous ne peuvent faire dix francs.
Picou jura et sauta sur sa chaise ; le gendarme lui mit les mains sur Tépaule et le contraignit à s'asseoir.
— Un peu de calme, prévenu, dit tranquillement M. Romain. A quoi cela vous sert-il de jurer par le nom de Dieu? vous vous êtes trompé dans votre compte, mais ce n'est pas un crime ; tous les jours il arrive pareille chose. Vous n'êtes pas condamné d'avance pour ignorer ce que contenait ce rouleau cousu avec tant de soin; un moment j'avais cru que vous aviez soigneusement cousu ce rouleau pour payer ce que vous deviez à M. Blaizot; alors il eût été très-naturel d'acheter un sac de cuir pour ne pas perdre votre argent, et de venir à Dijon; mais vous avez déclaré que vous veniez à Dijon pour chercher de l'ouvrage et que votre dette ne vous y attirait nullement. Aviezvous cousu pareillement d'autres petites sommes?
— Je ne sais pas, dit Picou.
— il est singulier que vous ne vous rappeliez rien; combien mettriez-vous de temps à coudre ce rouleau?
— Un quart d'heure, dit Picou.
— Bien !... cela me suffit pour le moment, reprit M. Romain. Greffier, veuillez me passer l'interrogatoire.
Le juge d'instruction se renversa sur son fairteuil et lut attentivement chaque demande et chaque ré-
i08 l'usurier blaizot.
ponse. M. Romain avatt pour système de ne pas bâtir son interrogatoire d'avance; il arrivait dans son cabinet sans s'être préoccupé des faits recueillis précédemment; mais une fois la première question lancée, il se jetait dans la controverse avec le prévenu, avec tout le recueillement du prêtre au confessionnal. Froid en apparence, M. Romain dépensait pour recueillir la vérité autant d'ardeur enthousiaste qu'un de ces pauvres génies méconnus qui s'occupent encore des sciences occultes. Toute la joie du juge arrivant à la découverte du crime ne se manifestait que par un signe que le prévenu ne pouvait deviner : les narines du nez de M. Romain s'écarquiUaient et occasionnaient un léger soubresaut à ses lunettes.
Jamais un prévenu ne fut acquitté quand ces symptômes avaient paru sur la figure du juge d'instruction.
— ffest donc pas fini? demanda Picou au gendarme chargé de le veiller.
Le brigadier de gendarmerie fit un signe indiquant qu'il n'en savait rien ; M. Romain lisait toujours l'acte d'accusation avec la mine ennuyée d'un teneur de livres. Il remit l'interrogatoire à son greflier et continua:
— Connaissez-vous ce sac, Picou ?
Et le juge, en même temps qu'il posait la question, faisait voir un sac en grossière toile bleue. Picou regarda le sac et ne répondit pas.
— Eh bien ! Picou, vous ne le reconnaissez pas ?
— Je voudrais le voir de plus près, dit le prévenu.
L^tSURIËR BLAIZOT. i09
essayant de gagner quelques secondes pour trouver une réponse.
Le greffier porta le sac et le retourna dans tous les sens aBn que Picou fût bien édifié sur la physionomie du sac.
— Non, dit Picou, ce sac n'a jamais été à moi.
— Il a été trouvé, dit M. Romain, dans une petite mare, dite la Mare-aux-Grapoussins, à ime portée de fusil de la Mal-Bâtie.
— Je connais bien la Mare-aux-Crapoussins, dit le prévenu ; mais le sac, je ne Tai jamais vu.
— Il y avait une marque dans le principe, reprit M. Romain, une marque eu fil rouge; on semble l'avoir arrachée.
— Voyons la marque, dit Picou; votre écrivain ne me Ta pas montrée.
— Que vous importe? dit le juge; la grandeur du sac, rétoffe, ne vous suffisent-elles pas pour le reconnaître, s'il avait été à vous?
— Non, dit Picou, le sac n'est pas à moi ; jamais.
— Alors la marque au fil rouge ne vous sert i rien ?
•—Peut-être, dit Picou; puisque vous dites qu'on a trouvé le sac dans la Mare-aux-Crapoussins, ce n'est pas une hirondelle qui l'aura laissé tomber là. Comme les enfants vont bien souvent se rouler là-dedans, il se pourrait qu'ils l'aient pris à leur père; moi, je connais tout le monde des environs; en cherchant bien, avec la marque, je. trouverais peut-être. Je ne demande pas mieux que de vous aider, monsieur le
no l'usurier BLAI20T.
juge, quoique vous preniez plaisir à vouloir m'entortiller.
— VousaveE raison, dit le juge; vous dites donc que les enfants du village vont souvent jouer à la mare?
— Oh! je crois bien, ils se roulent dedans comme des canards, ils se jettent de la boue ; il n'y a rien qui aime plus Tordure que les enfants. Après ça, les mioches pourraient aussi bien avoir trouvé le sac sur la route et TavOir apporté là.. .
— Greffier, faites voir le sac au prévenu. Le greffier s'était levé.
— Arrêtez, s'écria vivement le juge d'instruction qui ne quittait pas des yeux les yeux de Plcou, et qui avait vu un éclair passer sur sa figure en voyant le greffier lui apporter le sac.
— J'étudierai moi-même la marque, dit M. Romain. Brigadier, l'interrogatoire est clos pour aujourd'hui. Reconduisez le prévenu à la prison.
Kcou sortit, non sans avoir jeté un regard sur le jtige, espérant y découvrir quelques traces des sentiments qu'avait laissés l'interrogatoire; mais M. Romain était calme, et sa physionomie ne laissait rifen percer.
Peu après on introduisit Grelu : le fermier, qui sortait de l'infirmerie de la prison, était d'une pâleur mortelle; le gendarme le soutenait sous les bras, car il ne pouvait marcher.
— Comment vous trouvez-vous, Grelu? demanda le juçe d^nstniction.
L'VSDRICIt BIAIZOT. lli
— Mieux, Moasieup, je vous remereie.
— Oa a eu des eoins pour vous^ n'estrce pas?
•^ Oh ! oaousieuF Ronudn, je ne passerai plus un jour sans prier pour les bonnes soBurs de l'hôpital et pour monsieur le euré^ qui ont fait tout ee qu'il est possible pour adoucir ma position.
•r— Vous voyez que la justice n'est pas si durequ'on le eroit; maintenait que vous vpilà en convalescence, il faudrait reconnaître ces soins par des aveux eom^ plets...
— Je ne peux vous avouer, monsieur le juge, un crime que je n'ai pas commis.
— Est-ce que M. le curé ne vous a pas donné le même conseil?
— Pardonnez-moi, monsieur Romain; je lui ai répondu comme à vous. Bien mieux, je me suis confessé, j'ai avoué toutes mes fautes; mais je ne puis pas dire que j'ai brûlé ma ferme, puisque cela n'est pas.
-^ Vous avez demandé à voir vçtre fejnme î
— Oh! je crois bien, ma femme, ipa pauvre femiije! Afc! monsieur Romain, dit le fermier en pleurant, faites que je I4 voie, je n'en demande pas plus : je ne lui dirai rien; elle non plus, je vous le garantis, mais que je la voie... Ça me doopera du courage, ça me remettra la santé.
— Je ne peuy pas satisfaire à votre demande, dit M. Romain. Si vous aviez fait des aveux, le lendemaiU; Je ^oir même, vous auriez pu revoir votre femme; maig, puisque vous persister à nier votre
crime, il faudra attendre à la fin de rinstruction,
— Ah ! Seigneur ! . . . que vous êtes cruel ! dit Grelu .
— Vous sentez-vous de force à supporter une heure d^interrogatoire? demanda M. Romain.
— Je ne sais pas... si vous le voulez... Le fermier s^évanouit.
-— Brigadier, dit le juge d'instruction, emmenez Grelu àrinfirmerie; qu'on lui laisse encore quelques jours de repos... ensuite nous verrons.