L ATKLIER DE MADAME PAINDAVOINE
Sur la place des Orfévriers on remarque une vieille maison, plus élevée que ses voisines; au dernier étage, qui forme pignon, se voit une singulière peinture à fresque, qui est d^un joyeux peintre d'enseigne ignoré.
Cette fresque représente un long balcon sur lequel se promènent de jeunes souris; derrière un balustre apparaît un gros chat, les prunelles pleines de feu, le corps gonflé d'une joie cruelle, les poils inquiets. Ce sujet, peint à la colle depuis une soixantaine d'années, s'en va tous les jours^ dévoré par la pluie; il
est devenu pâle et n'a plus que peu d'années à briller; malgré tout, on le cite aux voyageurs, qui s'en reviennent assez désappointés d'avoir visité la Maison au Chat.
Au premier étage est un grand tableau représentant un homme vêtu à la modo de 1818, avec des manches à gigot et jouant de la pochette. On lit : PAINDAVOINE, élève de Lefèvre, professeur de danse et de musique.
Au rez-de-chaussée, les rideaux sont tirés et ne laissent voir que des gravures de modes, non pas des plus modernes. C'est l'atelier de couture de madame Paindavoine, la couturière de Dijon a qui habille le mieux. »
Alizon travaillait dans cette importante maison, qui n'occupait pas moins de dix ouvrières, appointées à douze sous la journée. Elle revint à une heure de Taprès-midi, toute émue des pleurs du clerc de Tète; elle n'avait pas osé en parler au tonnelier, qui déjeuna avec ses enfants sans dire un mot.
La sœur de François travaillait aussi chez madame Paindavoine, et confiait ordinairement ses petits secrets à Alizon; celle-ci n'hésita pas à lui demander la cause de la douleur du clerc d'huissier.
— Mon frère, dit Françoise, est un drôle de garçon, il n'est pas bâti comme les autres; du reste, il ne me dit rien : il a été élevé au collège, il a peutêtre peur que je ne comprenne pas.
— Est-ce qu'il serait fier?
— Oh ! fler, jamais ; il est sauvage par timidité,
H4 l'USDIIIBR BLAIZOt.
voilà tout. Il étudie la nuit à faife tfembler^ il ne doFt pas trois beures; et encore, la moitié du temps il ^'étudie pas^ il copie des rôles pour la recette : ça lui rapporte à peu près vingt-cinq francs par mois^ qu'S donne tout à maman.
— Le bon garçon ! dit Alizoû.
-^ Veux^tu que je te dise pourquoi il se sauve orditiairement quand il te voit? c'est pat^e qu'il est mal habillé; il a honte de lui, des lubies I Quelquefois il m'a demandé si tu ne te moquais pas de lui.
— Et pourquoi ça? dit Alizon.
— Ah! c'est que tu as un petit air moqueur, sans le skvoit.
— Eh bien, Françoise, la première fois' que je le rencontrerai, je lui dirai bien le contraire.
— Ne t'en avise pas, ma chère Alizon; s'il se doutait que je t'ai répété cela, il ne me reparlerait plus...
— Avez-vous bientôt fini, chuchoteuses? s'écria madame Paindavoine, grande personne sèche et maigre, qui trônait comme une impératrice sur une chaise haute. Quand la langue pique, Taiguille ne pique pas. Je vous demande ce qu'elles peuvent se conter de si intéressant... Allons, Françoise, racontemoi ta petite histoire, que ces demoiselles en profitent.
Françoise ne répondit pas^
— Voyez-vous? maintenant que je la prie de par*- 1er, elle se tait.
Heureusement pour Françoise et Alizon, qui étaient
l'usuhibr blaizot. 115
toutes confuses^ ou entendit au dehors une voix grèle qui criait :
— Peut-on entrer, madame Paindavoineî
— Oui, dit la maîtresse couturière.
Alors apparut une singulière caricature, qui n^était autre que M. Paindavoine, professeur de danse. Ses insignes étaient renfermés dans un sac de serge verte qui laissait dépasser un archet menaçant. M. Paindavoine marchait comme les zéphyrs de TOpéra; ses jambes étaient pleines de coquetteries audacieuses et de séductions. M. Paindavoine ne fit qu'un bond de la porte auprès de sa femme.
— Mimiche, dit-il, en lui baisant la main.
— Ah ! qu'il est léger, le monstre ! s'écria madame Paindavoine.
— Mesdemoiselles, dit le maître de danse, vous savez que j'ai organisé un bal à votre intention ?
— Oh ! merci, monsieur Paindavoine.
— Seigneur! dit la maîtresse couturière; Charles, que vous avez la langue subtile 1 nous étions convenus de ne pas en parler sitôt.
— Eh bien ! Mimiche, battez-moi de votre douce main, je l'ai mérité, dit le maître de danse en se posant devant sa femme dans l'attitude d'un berger suppliant.
Ces fausses querelles matrimoniales mirent les élèves couturières en bonne humeur ; surtout il fallait voir le petit corps du maître à danser, et sa grosse tète, auprès de la longue et sévère taille de madame Paindavoine.
H6 l'usurier Bf.AIZOT.
C'est pour Noël le bal, Mesdemoiselles, dit le maître de danse... On sautera jusqu'à la mort des jambes , n'est-ce pas Mimiche ? Et je vous exécuterai le fameux pas de Lefèvre, de Dijon, celui qu'il eut l'honneur de danser devant le roi dans le ballet d'^'lizida ou les Amazones.
Ce Lefèvre, dont M. Paindavoine mettait toujours le nom en avant, était un simple figurant à l'Opéra ; mais il arrive que les annuaires provinciaux, fort au dépourvu de célébrités, enregistrent avec un soin puéril les noms de tous les habitants de petites villes qui ont signé une fois leur nom, soit sur la première page d'un livre, soit sur une afBche de spectacle. Quand M. Paindavoine racontait les hauts faits de Lefèvre, il était difficile d'arrêter son enthousiasme.
— Allons, monsieur Paindavoine, dit sa femme, accoutumée à cette manie, il est temps de courir à vos leçons... J'ai des robes à essayer aujourd'hui, et il ne serait pas convenable pour vous d'être remarqué au milieu des ouvrières.
— Je suis à vos ordres, Bibiche , dit le maître de danse.
— Monsieur Paindavoine, dit une ouvrière, faitesnous donc le salut de Lefèvre.
Monsieur le maître de danse, flatté de cette invita-^ tion, partit en faisant subir à son chapeau et à ses jambes mille contorsions distinguées.
L'CSCniER BLAI7.0T. 417
GOMMENT LA FAMILLE CANGOIN PEIT LA PLACE d'une RELIQUE,
Un matin, Guenillon qui, depuis huit jours, roulait la campagne à vendre ses chansons, fut tout ébahi en arrivant à la maison des Caucoin. Sur la porte était placardé : Maison d louer.
— Oh ! dit-il, le vieux pillard de Blaizot a fait des siennes.
Il demanda aux voisins ce qu^étaient devenus le tonnelier et sa femme. Mais, avant que d'obtenir une réponse, il eut à écouter les plaintes et doléances des braves gens de la rue Cadet. On se répandait en imprécations contre le reneuvier ; on le maudissait. Si Blaizot eût entendu le quart de ces plaintes , il eût tenu quitte Gancoin des termes échus ; car sa réputation devait être écorniflée de ce qui se disait relati- ^vement à la saisie.
— Ah ! mon brave homme, disait à Guenillon une cardeuse de matelas, occupée dans ce moment à secouer la laine au bout de longues baguettes, c'était à fendre le cœur que ^e voir la pauvre Gancoin quitter
une maison qu^elle habite depuis bientôt trente ans, avec ses trois enfants, dont le plus petit, qu'elle portait sur le dos, ne peut pas marcher à cause de ses anjaulures !
— C'est tout de même vrai, continuait le matelassier, celui qui a dit: Cent ans bannière, cent ans civière. Vous vous exténuez le corps pour donner un morceau de pain à vos enfants ; vous travaillez jour et nuit ; vous vous privez d'un Vetre de vin pour mettre ensemble les deux bouts ; tout d'un coup le propriétaire arrive, qui vous flanque tout nus dehors pour une malheureuse somme.
^ A quoi que ça sert d'élve honnête ! disait Ma* rioù le fripier. Moi, j'aurais mieux aiïné mettre la tête sur le billot que d'achetôi* un meuble saifeî chez Cancoin. Ça doit porter malheur. Ah ! si tous les revendeurs étaient comme moi , ils ne mettraient pas Une àtnôtt d'enchère sur les objets que là fflahi de rhuifesiet a touchés. Alors lès propriétaires, voyatit leurs meubles traités comfue des JUdas Iscariôte, t'é^ garderaient à deux fois aVant de faire de là peine â un bonnëtè homme.
— Où demeurent-îis â cette hëUté î deniaUda Guenillon, (Jae ces révisions du Code n'éclairaiétlt pas.
— C'était Alizofi qui me faisait p&inè, te^itit la hiâtelassière ; de grosses larmes coulaieût de seS Jeux. Il faut dire aussi que le pète est ttop rigide. Pendant trois Jours il a eu le temps d'ënlportel* ùri tas de petites choses qui sél'vent daùs les liiétiagës; il h'a pas toUlu... C^est trop flëi* de sa part. Jô de dis ï)as (^tt^ii
, l'GSHRIBH BLAIZOT. li!»
faUatt àétournsr les nieubles ; pour mon compte je le ferais si je pouvais, et j'aurais raison. Mais M. Cancoin a décidé que les robes d'Alizon, avec quoi elle s'habille le dimanche, devaient rester eu gageries, eomiùe ils disent. Cette jeunesse, avec une petite méchante robe d'à tous les jours, ne se sentait guère à
la fête.
-.. Bon, dit Guenillonj dites-moi où ils demeu-
reW* , , , „^
— C'est pourtant la fermière de la Mal-Fichue qui
leur a porté malheur. Il ne s'agit pas de faire 1« bien, dit la cardeuse » il s'agit de le faire à propos, parce que souvent le bien se tourne contre vous. Voilà que le mari est eA prison et qu'on dit partout dans la ville qu'il n'y aura pas de choses atténuantes ; la grande pâle qu'Us nourrissent à rien faire est peut-être bien aussi dans le complot.
— Ah çà, vieille bavarde, s'écria Guenillon, avezvous fini de barguigner de votre langue î
Les baguettes de coudrier qui secouaient la poussière s'arrêtèrent à ce mot du marchand de chansons • elles se tinrent droites d'abord et commencèrent à décrire une courbe dontle point d'arrêt pouvait bien être les épaules de Guenillon.
Eh bien ! femme, dit le matelassier. Les baguettes se redressèrent prudemment, mais pour retomber avec colère sur la laine du matelas.
Voilà une heure, dit Guenillon, que je vous demande où sont les Cancoin, et vous me racontez un tas d'afeires qui ne sont pae de mon besom.
1Î0 l/tSURIRR BLAIZOT.
— Vous vonipz li^s voir? demanda la matelassière.
— Oui, je les cherche .
— Fallait donc le dire, dit la matelassière.
— S'il n'y a pas vingt fois que je le demande, il n'y en a pas une.
— Voyez-vous, continua la cardeuse de matelas, ce malheup-là m'a frappée. Ça peut arriver à tout le monde. Il n'y avait que M. Cancoin qui avait l'air résigné : c'était lui qui soutenait la fermière, qu'on ne m'ôtera pas de la tète que...
Guenillon poussa un juron énorme.
— Ah ! la pie borgne qui recommence ! Nom d'une pipe ! je ne connais pas d'avocat qui ait une loquence pareille.
Heureusement le fripier Marion vint mettre un terme à ces petites discussions.
— Connaissez-vous, dit-il au colporteur, l'église Saint-Béat?
— Ma foi non ! dit Guenillon.
— C'est que les Cancoin demeurent dedans.
— il est donc sacristain ? demanda plaisamment Guenillon.
— Eh ! non, c'est une église abandonnée où il mettait le surplus de ses tonneaux.
— Bon, dit Guenillon, je vois ça, ce n'est pas loin de la rue de Brosses.
— Précisément, dit le fripier.
— En ce cas, bonjour, je suis pressé.
Tout près de la rue de Brosses, qui a pris son nom
l/USURIER RLAIZOT. <2i
du fac»^tieux premier président au parlement de Bourgogne, est une église abandonnée qui n'est pas la seule dans Dijon. Des unes on a fait des magasins de fourrages, des autres des marchés publics. Ainsi dans beaucoup de provinces, depuis la révolution, ont été démolis, pour faire place à Pindustrie, des monuments sur lesquels Tart n'a guère à pleurer. Nous sommes étonnés aujourd'hui , en voyant d'anciennes gravures de petites villes, de ces quantités de flèches ' dans l'air; ce ne sont que cathédrales, églises, couvents, chapelles, maisons de dévotion, établissements monacaux qui portent de grandes ombres ou écrasent les petites maisons des bourgeois, les boutiques obscures des marchands, les échoppes des ouvriers.
Par un singulier retour, l'ouvrier, aujourd'hui, peut demeurer dans une église.
Cancoin, chassé de sa petite maison, avait à sa disposition la chapelle de Saint-Béat.
Mais le brave tonnelier ne pensait guère à ces antithèses : il trouvait le nouveau logement froid.
GuenlUon ouvrit sans difficulté le petit loquet de fer qui branlait dans une vieille porte noire ornée de dessins formés par de gros clous, et il aperçut la grande salle haute et froide, avec ses fresques naturelles et ses fresques pintes par les hommes.
Les fresques des peintres morts étaient en mauvais état. Le temps est quelquefois intelligent : il détruit les mauvaises œuvres. Ce qui restait des anciennes fresques donnait raison à la destruction, mais les fresques naturelles, peintes par l'humidité en ca-
122 i/i^SibRiÈk iliUzDT.
maïeui TerSâtres^ et qtii feintaient des nuaiges sans foriiies ârrtiéëè, fies caîteà géographiques de pays iflconiiiis, raènaçàiëùt de se propager abondamment.
Près du mut du fond était uile petite échelle courte qui conduisait à Une ottVerture obsduw. Là avait été jadis la châsse du saint. Cauêoln Tatait convertie en appartement.
A dMte était disposé tout le matériel de la tonnellerie qui n'atait pas été saisi J à gattohè Gueuillon reînài*quà deë tonneaUx disposés dans uu certalfi ordre* Il y eu isttait oiil(| rangés â la Suite les uns des autres et solidement calés. De chacun de ces grands toa* heaui sortaient des litiges blancs et des couveis tures;
Ganêôiti en avait fait des lits pour ses enfants^
— Ce n'est pas dommage de voils reiHxratter, dit Giienillon en entrant. Bonjour, les amis.
La petite famille^ qdi était accroupie devant un patttre feU fait avec des lUorceaux de eef (Seaux Mis, accourut àu-dèvaët de Guenillen.
— A ce que je veisj îà santé n'a pas été saisie avec lé ^ëstë, dit le marchand d'images*
Oiiëniliôfi, comme tous lès gehs d'apparence brutaléi avait cepëtidant Un sentiment très-délicat. Il n'eût pas prononcé le mot smM) pas plus qu'il eût pronohéê le inot mort devant un malade, s'il ne se fût âpéttu de là tranquillité qui tégnâitdans l'église totbitée pat le tonnelier.
— Nous n'y pensons seuletoent pas^ dit la tonnelière. Tônè^i auparavant nous n^avions pas de fau-
L'DStJniEft ftLAlZOT. 423
tèttilâ; mai3> odmtde Cancoin est habile^ au bout de deux jours nous étions assis comme des ôiapereuts;
Dii doigty elle mdntîa à Guenillon la fei'nliète qui était a^isë daiié un des meubles créés par Pimagina^ ficm de Gadcbiâ» Il ayait scié des tonneektix pat la ôioitié^ éii coûèéfvânt un demi-cetcle qui servait ria*^ tUî'élletâëtit dé dossier.
Led teîiïleaiii répdtiâaient à tous les besoinë t lits^ éhaiseë^ fatlteuilâ^ àflnoi^es etootnmoctes^
^ Afa ! dit GUëâilldti; ôe h'est pas un fainéant qui aurait tfoûvê tihe pareille iùVemiou* Je veux atolî dés fâUtetiih pàteils, à iildn village ; j'en ferai cadeau à ïM feinmè^ èl j'aurai soin d'arranger les planclies de telle sorte qUe^ ^Uand madame Guenillon criera, je la ferai descendre au fond du touneau, où je la laisserai tiû jour tout entier. A ptdprds) saveÈ-veus du neuf sur 6f élu?
*- Rien du tout, dit Gânéoin en baissant la Voix } fldiiâ en parierons dehors^ s'il vous plaît.
-^ Tout è vdtte diôposilidn, totis savez. Mais ditesmoi donc Comment le brigand de Blaisdt a été aussi vile dans ses poursuites.
— Je n'en Sais rièn> allez; mais je ne me plains pas. Un brave homme, poussé par ce bon garçon de Frànèois, ifl'avâit dfifert la moitié de la somni^» Lereneutief a été plus dur que lés pierres s ft II me faut tout du rien, iù ê.Ml àiti
^ Je me demande quelquefois, dit Guenilloa> à qU(d penfee k Providence 8e sauter à pieds joints âur le corps de braves gens, tandis qu'elle en esHehil
iH l/USURIKR BLAIZOT.
d'autres qui ne valent pas la corde que je suis tenté de leur mettre au cou.
— Bah! ditCaacoiu. Laissez donc tranquilles les riches, et ne vous faites pas de mauvais sang à les regarder. Nous sommes plus heureux qu'eux. Voilà le bonhomme : il m'a mis sur la paille, pour ainsi dire; croyez- vous qu'il en mangera de meilleur appétit? Je dors mieux que lui, allez. Mais son argent lui tinte dans les oreilles la nuit, comme s'il avait une cloche sous son oreiller; ou bien il rêve qu'on le vole. Je ne changerais pas de peau avec lui, j'aime mieux la mienne. Seulement je suistracassé par une idée : Alizon se fait grande tous les jours ; j'aurais voulu lui mettre quelques sous de côté pour la marier.
— Elle est assez belle femme pour qu'on ne lui achète pas un homme. De l'argent pour se marier ! dit le colporteur, en voilà encore des sottises de vos villes ! nous ne connaissons pas ça à la campagne : je dis entre gens pauvres; chacun apporte un gros rien entre deux plats, et le lit des noces n'en est pas plus froid.
— Oui, dit le tonuelier, c'est la faim qui épouse la soif.
— Eh bien ! moi, dit Guenillon, je me charge de lui trouver un épouseur, à Alizon, pourvu qu'elle ne fasse pas trop la difficile. Je te lui amènerai un solide gars, bâti comme un cheval de labour, et qui travaillera comme un bœuf : ça tous va-t-il, père Cancoin ?
l/USURIBR BLAIZOT. 42o
— Nous verrons, répondit le tonnelier en ouvrant la porte ; il ne s'agit guère du mariage d'Alizon dans ce moment-ci. Vous avez vu la Grelu dans notre hangar?
— Oui, elle a toujours Tair..., dit Guenillon en agitant ses mains au-dessus de son front. Est-ce qu'elle vous parle quelquefois de son mari ?
— Elle ! elle n'en dit pas plus que vous n'en avez entendu.
— Elle n'en a pas ouvert la bouche, dit Guenillon, quand je l'ai rencontrée dans le bois.
— Eh bien, jamais je n'en entends davantage. Le jour, je ne sais pas quelles idées la tourmentent en dessous. Les enfants jouent et crient, quoique leur mère les empêche; la Grelu ne bouge pas. On dirait que ce qui se passe sur la terre ne la regarde pas.
— Avez- vous prévenu un médecin ? demanda le marchand d'images.
— Attendez, vous allez voir. Au contraire, la nuit, il semble qu'un démon la travaille. A peine qu'elle est couchée, ses agitations la reprennent. Elle se remue, se remue, comme si elle était possédée. Depuis deux jours, ça augmente. Nous étions tous endormis, lorsque ma femme me pousse dans le lit ou plutôt dans le tonneau ; elle me dit : a J'ai peur. » Moi je crois que c'est le grand bâtiment qui l'effraye. « De quoi as-tu peur? c'est des bêtises.— Tu n'as donc pas entendu? demande ma femme. — Entendu quoi? je lui dis.— Je ne sais pas trop ; des soupirs, des gémis-
i%Q L'VtUMKR BLàiaOT.
sements. » J'allais me rendormir^ lorsque ma femme me dit : « Entend^-tu, maintenant ? » Vous savez, Guenillon, que je suis un homme ; ma parole, j'ai senti mes cheveux se dresser sous mon bonnet. Ça n'a duré qu'une minute, car je me suis vite rendu compte. La Orelu gémissait comme quand je suis arrivé à la ferme et que son enfant se mourait. Je me suis jeté bien vite à bas du tonneau. « Qu'est-ce qu'il y a, madame Grelu?» Rien, elle ne répond rien, a Où souffrez^vous ? » que je lui demande. Elle ne répond pas davantage. Je crus qu'elle dormait, lorsque tout à coup elle se met à parler des paroles que je ne comprends pas. J'ai cru remarquer qu'elle semblait répondre à une voix que je n'entendais pas, car il n'y avait pas de suite dans son discours.
— C'est ça, dit Guenillon, la tète n'y est plus.
— Il était toujours question de l'Encharbôté.
— L'Encharbôté! s'écria le marchand d'images.
— Pourquoi, qu'est-ce qui vous étonne ?
— Mais c'est dans le bois de l'Encharbôté que j'ai trouvé la Grelu, quand elle était quasiment morte de faim< Ça lui aura resté dans la tète.
— Il y a donc quelque chose d'extraordinaire dans ce bois-là ?
— Rien du tout, dit Guenillon, excepté qu'il est si touffu, si plein d'épines, que les arbres y viennent comme il leur plaît, et que c'est pour ça que nous autres l'appelons l'Encharbôté.
— C'est drôle, dit le tonnelier^ qu'un simple bois lui reste dans la tètOé J'aurais plutôt pensé qu'elle rè-
verait â'i&céndie; moi^ quelquefois j'y pense bien.... Vond ne m'arez jamais dit, Guenillon, ce qu'elle fai*sait quand yous Tavez rencontrée.
-^ Ma foi, elle ne faisait rien, elle avait Pair d'une grande âme abandonnée.
— Ce n'est pas tout, reprit Cancoin, elle parie aussi à Son enfant la nuit. Je n'y comprends rien, elle a l'aîî d'en avoir peur. « Va-t'en, dit-elle , va-t'en I » Et puis elle ajoute : « J'ai cru bien faire. » C'est comme un remords qui lui pèse.
— Voyons, dit Guenllloû, racontez-moi, vous, à votre tour, qui est-ce qui les a sauvés du feu, Grelu d'abord !
— Le fermier s'est sauvé tout seul, dit Cancoin. ïniisqu'il avait mis le feu, il ne teiiait pas à griller.
— Et la fermière?
— C'est moi, dit le tonnelier, qui l'ai prise dans mes bras pour la faire vile passer par la fenêtre; et il n^était que temps.
— Et alors? dit Guenillon.
— Alors je l'ai assise par terre.
— Mais l'enfant?
— L'enfant mort était à côté d^elle.
— Après? demanda le marchand d'images.
— Je sais que plus tard je n'ai plus retrouvé ni femme ni enfant.
— Quand je l'ai rencontrée dans le bois de l'Encharbôté, se dit Guenillon, comme s'il se fût parlé à lui-même> la fermière était seule. C'est de la Mal-
iSS l/uSUniRR BLAIZOT.
Fichue au petit bois que Tenfant a disparu. Il a dû se passer quelque chose de terrible pendant la route.
— Ah ! que vous raisonnez bien ! dit Cancoin. Avezvous fouillé le bois?
— Je ne savais rien à cette heure, répondit Gueuillon. Je chantais un peu pour égayer la route, sans me douter des calamités qui étaient arrivées en une nuit aux Grelu.
— L'enfant n'aurait-il pas été emporté par une bête... par un loup ? demanda le tonnelier,
— J'ai jamais vu de loups ni de grosses bêtes dans les alentours de TEncharbôté.
— J'ai une idée, moi, dit Gancoin. Si j'emmenais la Grelu par là... Un jour de marché, il ne me sera pas difficile de trouver deux places dans une voiture de fermière. Peut-être bien que la vue du pays ne lui ferait pas de mal.
—Bah! dit Guenillon, je ne vois pas de grand soulagement dans votre remède. Est-ce qu'au contraire les restants de murs noircis de la ferme ne lui rappelleraient pas son infortune ? Si vous me croyez de bon conseil, vous me laisserez arranger cela. D'ailleurs, vous n'êtes pas dans de trop bonnes affkires pour aller courir la campagne en compagnie d'une pauvre femme qui a le cerveau affecté. Le lendemain de la Noël, mon ouvrage sera faite^ j'aurai sans doute quelques écus ; c'est mon chemin pour retourner au village. Je me charge de la Grelu et je vous en réponds* Maintenant, je vous quitte pour aller à l'imprimerie, où ils me font
languir pour une malheureuse rame de noèls. Et vous^ bon courage : nous ne serons pas longs à nous revoir.
XU
LA PREMièRK OIE.
C'est aux approches de TÀvent que certaines boutiques de Dijon prennent une gaie physionomie. Les charcutiers et confiseurs sont les marchands qui profitent le plus de la fête de Noël, surtout les charcutiers, qui dépensent toute leur Imagination à faire leur montre.
Quelques-unes de ces boutiques ressemblent à un conte de fées où le prince aborde dans Tile de la Ripaille. On remplace les gros quartiers de porc par des linges blancs, comme s'il s^agissait d'un reposoir. Les bordures sont faites de guirlandes de boudins noirs mariés à des boudins blancs. On y voit des ornements de cervelas, de saucisses, d'andouilles.
Certains charcutiers, plus artistes encore, élèvent à grands frais des monuments d'architecture en graisse blanche comme du lait, où sont reproduits.
i30 l'usuribr blaizot.
avec grande exactitude^ le Panthéon^ la Bonne, h Madeleine,
Des montagnes de pâtés lourds et ventrus comme lin banquier goguenardent la bourse des pauvres gens qui, huit jours à l'avance, vont voir les boutiques.
C'est à ces montres que Pœil brille, que le nez s'allonge vers ces grosses friandises. On comprend, en voyant ces désirs inassouvis, le mot de Quévédo, qui rapporte que don Pablo 4^ Ségovie regarda un pâté avec des yeux tellement ardents, que le pâté s'en dessécha.
Les confiseurs, qui s'adressent plus directement aux riches, dépensent dans leur étalage encore plus de coquetterie, mais ils n'oflfrent pas le même intérêt.
A leur commerce de vin les cabweUers joignent, pour cette époque, le commerce des oies. Dans les grandes rues larges de Dijon, et moins passantes qm les autres, il est facile d'assister à Teagrais de ee» blanches bêtes, qui ont cependant un fond de mélancolie, quoi qu'en ait dit le savant Grimod de La fteynière.
Déjà, dans Dijon, on commençait à flaiiHir le Noël ; depuis huit jours la ville, le soir, entrait en fête. Le vin blanc coulait à flots dans les cabarets, et, pour attiser la soif des buveurs, sur chaque table s'élevaient de pleines assiettes de marrons.
La veille lie Noël, Blaizot envoya aux provisions la Rubeigne, qui était une cuisinière habile. Le boii'homme célébrait Noël à sa façon ; il ne lui survenait
l'osurieh blaizot. 134
pas^ ce Jour-là^ des bouffées religieuses ; il d)éii8ait, comme la plupart des gens du pays, à une vieille coutume.
Les fenniers qui faisaient des affaires avec le reneuvier avaient envoyé leurs redevances, sortes d'épingles qui se traduisent partout en volailles, cochons de lait et fromages.
La Rubeigne dépensa tous ses secrets culinaires dans les apprêts de l'oie, qui était la pièce la plus importante du repas.
Enfin, le 24 décembre de l'année 1829, on vit arriver en grande tenue, rue du Tillô, les convives de Blaizot, qui appartenaient pour la plupart aux corps des notaires, des avoués et des huissiers.
n faut dire que M* Tassier, le notaire, et M* Parcheret, l'avoué, étaient gens un peu véreux, ayant eu plus d'une fois maille à partir avec la corporation dont ils faisaient partie. D'autres officiers ministériels, d'une meilleure réputation, auraient rougi et se seraient crus ravalés de dîner en compagnie d'un huissier, qui tient le bas de l'échelle parmi les gens noirs à cravate blanche.
Mais l'avoué et le notaire étaient tout à la dévotion de Blaizot; sans la clientèle du bonhomme, les panonceaux du notaire n'auraient pas étalé le brillant de leur dorure. L'avoué, long personnage blême, était à la tête d'une étude si pauvre, qu'il n'avait pas même de clerc, et qu'il jugeait prudent, dans les longues soirées d'hiver, de copier des rôles pour Fadministration des contributions.
Aussi était-il plein de respect pour Fhuissier Tête, qui occupait un clerc.
Le repas commença vers les six heures du soir. L'avoué mangea le potage avec Tobstination avide des personnes maigres que la vue des hommes gras irrite. Il en redemanda.
— C'est un bon plat... le potage, dit-il, quand il est bien accommodé. J'en ferai mes compliments à mademoiselle Rubeigne.
— Mademoiselle est toujours fraîche, au moins, dit Tête, comme la servante entrait. Ah! monsieur Blaizot, que vous êtes heureux d'avoir une cuisinière aussi appétissante!
— Mademoiselle Rubeigne , c'est un bon plat, dit l'avoué.
Le notaire ne disait rien et approuvait par un signe de tête les compliments de son confrère.
— Ah çà, dit Blaizot, qui est-ce qui aime le gras ou le maigre dans le bouilli?
— Oh ! le bouilli> dit l'avoué, c'est un bon plat.
Je vous demanderai un peu de gras et aussi de
maigre.
Blaizot n'avait pas manqué, à ce dîner, d'apporter son fameux verre à surprise, dont le vin disparaissait dans la cravate du buveur. Le notaire, quoique réservé, fut victime de cette plaisanterie, qui mit Tête au comble du bonheur.
— Vous savez la grande nouvelle, dit l'huissier j le procès Grelu se complique. Nous allons avoir une alfaire bien intéressante. M. le juge d'instruction et
L*l3SURlEn BLA120T. 133
M. le procureur du roi sont retournés à la Mal-Bâtie, emmenant cette fois avec eux la fermière et un colporteur qui avait, a-t-il dit, des révélations importantes à faire. On croit connaître maintenant le mot de raffaire, d'après ce que j'ai pu savoir au greffe
— Monsieur Blaizot, je demanderais volontiers un peu de cette échinée d^ porc; c'est un bon plat, dit l'avoué.
— Tête, attendez un moment, dit Blaizot; que j'écoute avec attention. Vous disiez donc...
— Qu'on connaît maintenant le motif qui a porté Grelu à incendier sa ferme. Ce n'est pas par intérêt, quoi qu'en dise la compagnie d'assurance, qui cependant conserverait son recours au civil.
— Ça lui rapportera beaucoup, le recours, dit Blaizot.
— N'importe! Le fermier, à ce qu'on suppose, désolé de ce que son exploitation n'allait pas, voulait se suicider, lui et sa femme, à cause aussi du chagrin de la mort de leur enfant.
— Tout ça. Tête, ne sont pas des raisons, dit le reneuvier. Je n'en perds pas moins mon argent.
— Je mangerais bien, dit l'avoué, une de ces cailles grasses, qui me paraissent un bon plat.
— Il faut en prendre son parti, dit l'huissier au bonhomme.
— Vous avez bientôt dit une dure parole : on voit bien que ça ne sort pas de votre sac. Mais je ne vous comprends pas. Tête, vous avez l'air d'absoudre Grelu.
— Oh ! ça regarde les jurés... Il s'est passé encore
idé l'osuribr blaizot.
41a Mal-Bâtie un fait assez étrange; comme je vous le disais : un témoin important^ un eolporteur qu'on nomme Gufinillon...
— N'est-il pas ami des Cancoia? demanda Blaizot.
— Pffécisémeot, e'e«t lui qui a retrouvé la fermière. ^ Et il n'est pas arrétét
^ Guenillon? demanda riiuissier.
— Mais c'est encore un gibier de potence, celui-là, un sacripant, un §radat8$...
— Vous vous trompez, rnoo^^eur Blaizot,
n^ Si, c'est un mandrmr, s'éoria le reneuvier plein de colère, en pensant à la scène qui s'était passée la sQjr chez les Gancoin, La Grala, son mari, les Cancoin, Picou, ils sont tous complices, ils s'entendent, je vous le dis. Il n'y en a pas an qui paye. Et qu'est-^e que c'est que des gens qui sont sans argent? des vpleursl Ils empruntent avec l'idée qu'ils ne rendront pas : des voleurs ! Us louent des maisons sans payer l^^r tarife : des voleurs! Us vous font des billets sur papier marqué; il ne les payent pas : des voleurs, je vous dis ! Us vous achètent des bestiaux pour les brûler : des voleurs! des voleurs ! des voleurs I
Pendant que l'huissier Tète frémissait d'avoir provoqué un tel réquisitoire, et que Blaizot buvait un grand coup de vin pour rafraîchir son gosier allumé pat la colère, l'avoué maigre mangeait avec k fécocité d'un tigre de ménagerie qu'on aurait oublié de servir pendant deux jours. Â lui seul il avait fait disparaître un plat de caiûes.
"^ J'aime beaucoup les caiUes, c'est un bon j^t.
disadt-il àtî notaire. Fftltes-tn'èn passer tiû fragment.
— Il n'y a plus de cailles, dit le notaire.
*«^ (Biî la! la! s'écria TaVôiié dti ton d'dn homme à qui on apprendrait ûtiè mineuse catastrophe.
La Hubeigûe entra àteô un plat contenant Foie dotée. L'avoué âe livra à une joie eitrême : il appuyait sa chaise sur les deux pieds de derrière afin de se reculer de la table. Il regardait Tôle de loin, comme on regardé de la peinture. Puis il se rapprochait et il inclinait la tête comme s'il eût rendu hommage à une princesse. Ses yeux s'ouvraient et se fermaient avec une expression de volupté inouïe : âes narines S'élargissaient.
— Ah! monsieur Blaizot, s'écria-t-11, l'oie! II Ah! monsieur Blaiiot!
Ne trouvant pas de mots pour rendre son enthousiasme :
— C^est Un bon plat, l'oie I s'écria-t-il.
— Eh bien ! dit Blaizot, charge^-voUs de k découper.
La Rttbeigne passa le pkt à l'avoué qui, armé d'un grand couteau, commença par l'attaquer aux cuisses. L6 notaire, qui jusque^à n'avait pas dit une parole, fit entendre des murmures significatifs.
— • Oh ! dit-ilj monsieur Parcheret> vous commette» une grande fauté : tout l'esprit de la bête s'évapore.
— C'est un goulu, dit Blaizot, il n'y entend rien... Heureusement il n'a encore massacré qu'une cuisse; gardez-la.
136 l/USURIBR BLAIZÇT.
— J'aime beaucoup la cuisse, dit Tavoué; c'est un boQ plat
Le notaire alors se livra à d'ingénieuses découpures de l'estomac de l'oie ; il appartenait à l'école des gourmets. Il leva diverses aiguillettes sur le corps de l'oie, et offrit à Blaizot celles du milieu comme plus fon-dantes.
— Les personnes qui savent vivre, dit-il, ne divisent jamais les membres dès le début, car la bête rend moins de jus et paraît moins tendre.
L'avoué, qui dévorait la cuisse, ne prêtait aucune attention à ces leçons gastronomiques.
— Malheur à celui qui s'attache d'abord à découper les cuisses de l'oie!
— C'est vrai, disait l'avoué, c'est un bon plat. Tête, qui avait aussi quelque science dans ces sortes
de matières, et qui voyait les aiguillettes diminuer avec une sensible rapidité, proposa de lever encore quelques filets sur la partie charnue des cuisses.
— Non, dit l'avoué qui regardait la seconde cuisse comme sa propriété, ne détruisons pas ce fragment; je le demanderai si personne n'y tient.
— Ah! si j'avais su, dit Blaizot, M. Tassier me Ta donnée sur mon assiette.
— Oh lia ! la ! s'écria l'avoué avec un grand soupir.
— Tenez, dit Tête, en emplissant l'assiette de son voisin de marrons, voilà.
— Avec un peu de carcasse, si vous permettez, dit Tavoué, j'aime beaucoup la carcasse.
— Si je prenais des pensionnaires, monsieur Par-
cheivt, dit Tète, je vous nourrirais volontiers^ vous n'êtes pas difficile, vous aimez tout.
— Avec tout ça, dit Blaizot, vous ne m'avez pas achevé l'histoire des ravageurs de la Mal-Bâtie.
— Et je ferais bien autant de ne pas continuer; ça vous irrite la bile, et je le comprends. Nous sommes là à dîner bien tranquilles; pourquoi nous faire du mauvais sang?
— Non, dit le reneuvier, maintenant j'écouterai sans me fàdfaer.
— J'en reviens donc au procureur du roi et au juge d'instruction, qui sont partis avec la Grelu et Guenillon. C'est sur les conseils du marchand de chansons que la. voiture a fait un détour pour ne pas passer devant la ferme brûlée ; ils sont tous arrivés au bois de TEncharbôté que vous connaissez bien. Là, la fermière est devenue comme une folle, m'a-t-on dit. Elle a pris sa course au milieu des ronces, des épines; il n'y avait que le paysan qui pouvait la suivre, ces messieurs du parquet se seraient arraché la figure et les habits dans le taillis. Â un endroit du bois la Grelu s'est arrêtée. C'est alors qu'on a remarqué que la terre avait été remuée, qu'on avait arraché des gazons.
— Ils avaient caché leur argent, s'écria Blaizot.
— Non, c'était là qu'elle avait enterré son enfant. Guenillon a couru à un village voisin pour ramener le curé, et alors on a recommencé à lui dire la messe des morts et à transporter le corps dans le cimetière du village.
13S l'usuribr BLâiaOTt
-**^ Ça fie m'avance pas à gwrad'chosfe, dit le reneu* vier. Mais qu'est-ce que ça fait au ptôcèl?
— ^ le n'en sais pas plus iong> dit Tète. Mais quel coup elle a fait là, la fermière ! Ab ! si madame Tète m'avait monté des scènes pareilles^ moi qui ai eu quatorze enfants défunts !
— » Allons, buvons un coup, dit le bonhomme, qui n'aimait pas à entendre parler d'enterrement.
— Oui, dit Tète ; à votre santé I
— Je prendrais bien de ces épinards accommodés à la graisse d'oie, dit l'avoué; c'est un bon plat.
Le dîner se passa ainsi jusqu'à onze beures, tous mangeant d'un grand appétit et buvant largement, à l'exception de l'avoué eugloutisseur, qui semblait craindre de dissiper par le vin les grosses viandes du repas.
On se sépara. Tète, qui n'entrait jamais à l'église, offrit à l'avoué maigre de boire de la bière au café.
L'uSORIfek KLAIZOT. i30
xin
LA glCONBl OIS.
Le feriîiief Grêlu sortit de Hnfirnierie guéri; il ne fut plus remis au secret, et il obtint la permission de voir sa femnle eii présence d'iln gendarme. Combien de foiâ se serrèrent-ils les iiiains à travers les barreaux du parloii*! Le îîiari et la femme ne se tenaient pas de lôùgs discours; mais chaque mot était plein de douces affections, de plaintes! et d'espoirs.
Depliis l'enterrement de âon enfant, la Grelii semblait revenir à la vie. L'emprisonnement dé son mari Itii senfait encore le câeur; les murs de la prison lui tiraient des larmes; iîiais le sourd désespoir l'avait abândontée.
— Ma pauvre fémmè> disait Grelu, que de fois j^âî pensé à td daùs lô ôachot ! je lie croyais plùS té î'èvolr.
— Md aussi j'ai bieil âotittert, et je ôouttre encore; mais je Suis bien consolée âujôdfd'hui... Quel hô&nête homme que le jtlgë qui A donné la permission ! Il y a encore de bratvès géUs. Si tu èavais comilie Guenillon a été bon pottt lûoi ! fet les Càùéoîiï, jàtîldié
UO l'usurier RLAIZOT.
nous ne pourrons les récompenser de leur attachement.
— N'aie garde^ dit le fermier; les bons se retoouvent toujours^ et ils ont des façons de se payer à eux qui valent mieux que les richesses des gens comme M. Blaizot.
En un clin d'oeil se passa Theure qui avait été accordée à la Grelu, et elle quitta son mari pleine de joie de Tavoir revu^ mais pleine de chagrin en pensant à son incarcération. Elle rencontra le geôlier, et lui mit dans la main cinq francs que Guenillon lui avait donnés :
— Je vous en prie. Monsieur, si Grelu a besoin de quelque chose, faites-le-moi savoir, je tâcherai de le lui procurer; c'est un honnête homme, allez I et vous verrez qu'on finira par conndtre son innocence.
— Honnête ou non, ça ne me regarde pas, dit le geôlier. Mais il suffira que vous me le recommandiez à chaque visite comme aujourd'hui...
La Grelu sortit. Quelque temps après, le fermier put se promener pour la première fois dans le préau, en compagnie d'autres prisonniers. Tous le regardaient avec curiosité, car ils connaissaient l'accusation qui pesait sur sa tête. Plus d'une fois il en avait été question. Les événements sont si peu nombreux en prison, qu'on s'occupe avec avidité des nouveaux venus; ils sont, pour ainsi dire, jugés d'avance. C'est là, bien souvent, que sont débattus les moyens de défense, et ces éternels alibis devenus si communs qu'ils viennent en aide à Taccusation.
l'usurier flaizot. m
Mais Grelu ne semblait pas d'humeur communicative ; les prévenus ne tentèrent pas d'entrer en conversation avec lui. Le fermier se promenait à grands pas et cherchait Tair et le soleil; il en avait été privé si longtemps, pour un homme habitué à vivre dans les champs, qu'un endroit où les murs n'avaient pas porté d'ombre lui sembla plus beau que tout ce qu^il avait vu dans la campagne.
Des enfants jouaient dans ce coin et s'amusaient comme s'ils avaient été en pleine liberté. Près d'eux était assis une homme de quarante ans, d'une haute taille, les cheveux grisonnants, et qui souriait à leurs jeux.
La pensée avait semé son visage de rides qui rendaient un peu sévère sa physionomie; mais son sourire n'en était' que plus expressif. Cet homme, par ses habits et ses manières, contrastait tellement avec les autres prisonniers, que Grelu s'arrêta pour le regarder; par une coïncidence frappante, les yeux de l'homme habillé de noir rencontrèrent ceux du fermier.
Grelu salua l'étranger, qui répondit en homme bien élevé à cette salutation.
— Pardon, Monsieur, vous devez être rimprimeur? demanda Grelu.
— Vous me connaissez? répondit celui-ci.
— Je n'ai pas cet honneur, mais j'ai entendu parler de vous dans mon cachot, dit le fermier.
— Et qui est-ce qui a pu vous parler de moi ?
-— Le geôlier. En entrant dans cette cour, je n'ai
ut L*USURIBR BLAIZOT.
rencontré qu'une figure hennète, et je ne me suis pas trompé*
— Sans 70US faire de compliments^ dit Timprimeur^ yous n'avez pas non plus la mine d'un scélérat. Seriez-vous enfermé pour dettes?
— Je suis prévenu d'incendie à ma ferme*
— Je ne l'aurais pas cru, dit l'imprimeur.
— Et vous auriez eu raison, dit Grelu.
— D'ailleurs, reprit l'imprimeur, je ne m'occupe pas de ce qui se passe ici. Les enfants me suffisent, croyez qu'ils me donnent du tracas; cependant je suis parvenu à ce que je voulais. Regardez ces quatre petits qui jouent. Eh bien ! ceux-là, si on me les laissait, je les sauverais et j'en ferais de bons ouvriers. Il n'y avait qu'à les redresser; mais vous, qui êtes de la campagne, vous savez combien doit rester auprès de l'arbre faible le solide tuteur. Si on les enlève à ma direction, je ne réponds plus d'eux. Us retomberont. Us ont le caractère ouvert; ils sont bons au fond, mais faciles à entraîner. Je me garde bien de les laisser seuls avec un autre petit garnement que vous pouvez voir là-bas avec les autres prisonniers. Celuilà est farouche, peu communicatif ; il a douze ans et d^à ses moustaches poussent. Il sera très-fort de caractère et de corps ; mais il n'aime que les cartes, U retient tout ce qui est mauvais, des chansons ordurières, des mots d'argot. U a étonné le fameux Lerouge, qui a trouvé moyen de s'évader trois fois d'ici. Je crois qu'il y a des natures vouées fatalem^ent au mal ; je crois aussi que l'hérédité y entre pour beau-
L^DSURISR ntkltOt. 143
coup. La mère de ce garçon était une fille de mauvaise vie^ son père est un forçat. Tous deux ont été con-* damnés pour avoir assassiné une homme A neuf ans ce garçon débutait par voler; il a été mis dans une maison de correction. Il en est sorti et il a recom* mencé. J'ai essayé de tout avec lui^ rien n^a réussi. Maintenant je le laisse tranquille, bien heureux s'il ne corrompt pas mes petits élèves.
-^ Je vois que je ne m'étais pas trompé, dit Grelu; je suis bien heureux de rencontrer ici un homme comme vous. N'est-ce pas triste qu'on soit enfermé pour de l'argent?
— Je ne me plains pas, dit l'imprimeur. Je n'ai pas perdu mon temps ici, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'on ne m'en fasse pas sortir trop vite, avant que j'aie fait l'éducation de ces enfants; ou je voudrais être assez riche pour les faire sortir d'ici ; voilà qu'ils savent lire maintenant, je les prendrais avec moi, ou je m'en servirais comme apprentis dans mon imprimerie. J'ai de l'ouvrage maintenant pour aller dix ans ; j'ai composé ici de petits livres que je ferai tirer à des nombres considérables pour les répandre à bas prix dans les villes et les campagnes. Ce sont des livres utiles. Avant cinquante ans vous allez ayoir une France nouvelle, qui s'inquiétera du passé et plus encore de l'avenir. Et je plains ceux qui, avec une mauvaise éducation, ne comprendront que la surface des idées. C'est surtout l'amour du vrai qu'il faut tâcher d'inspirer : le mensonge nous tue. ïl y a bien des esprits intelligents qui ne demanderaient
pas mieux que de s'associer aux idées nouvelles; mais habitués à vivre avec des gens sans conviction, ils regarderont comme de la même bande les premiers qui se présenteront, les mains ouvertes, semant la vérité.
— Je ne suis pas assez savant, dit Grelu, pour voir aussi loin que vous, mais je vous crois,
— Tout homme qui tient une plume, dit Timprimeur, doit avoir quelque chose à dire. Et surtout il faut qu'il soit sincère et qu'il croie à son œuvre. S'il n'y croit pas, l'œuvre est mauvaise et malfaisante. Et malheureusement, parmi ceux qui pratiquent l'enseignement, je n'en vois pas beaucoup qui croient. Ils redisent ce qu'on leur a dit ; ils refont ce qui a été feit, et ont peur d'une vérité comme si on allait les saigner aux quatre membres.
Le geôlier entra à ce moment dans la cour; il fit sa tournée en disant à ceux qu'il supposait avoir quelque argent, qu'en considération de la Noèl, il avait obtenu la permission de vendre de l'oie aux prisonniers. Le matin, la femme du geôlier avait acheté une oie tellement maigre, que le mari entra en fureur à la vue de cet animal , qui semblait atteint de phthisie tertiaire.
Le geôlier ne trouva rien de mieux que de mettre l'oie en souscription parùii ses prisonniers. Quelquesuns, les voleurs, recevaient de l'argent par divers moyens; mais, habitués à être trompés par le geôlier, ils discutèrent longuement chaque partie de la bête qu'ils devaient recevoir eu échange de leur argent.
l'usuriek blaizot. 145
Grelu fut tout étonné quand le geôlier lui dit d'un ton plus bienveillant que de coutume :
— Je vous ai rais un bon morceau d'oie de côté.
— Oh ! dit riraprimeur, vous avez ici une mystérieuse protection.
Le fermier raconta alors avec beaucoup de détails ses entretiens avec le geôlier, sa mise au secret, sa translation à Tinfirmerie, et enfin Tafifaire de la Mal- Bâtie.
— Je ne connais, dit-il, que le juge d'instruction, un jeune avocat qui veut bien se charger de me défendre, et M. Blaizot.
— Soyez certain que le bonhomme n'est pour rien dans l'amabilité du geôlier; c'est lui qui me lient ici, et il me tient bien, dit l'imprimeur; c'est un homme plein d'adresse au fond; il n'est pas en nom dans mon affaire. Il a une espèce d'usurier endosseur qui se charge pour lui de tous les mauvais coups.
— Ma femme est venue me voir aujourd'hui, dit Grelu. *
— Alors tout s'explique, dit Timprimeur. Le geôlier lui aura tiré de l'argent.
— C'est difficile : elle n'a rien.
— Alors elle vous aura apporté une oie, sur laquelle le geôlier prélève une dîme.
— Je ne le pense pas, dit Grelu, elle me l'aurait dit.
Le geôlier revint et appela le fermier. — ^Vous faites des amitiés, dit-il, à un homme que je n'aime guère; mais, à cause de la fête d'aujour-
446 l'usurier felAl^df.
tfhui, nous ne sommes pas forcés à vdîr si clair. Si vous voulez dîner en compagnie de l'imprimeur, je vous laisserai volontiers une heure de plus.
— Ah! merci, dit le fermier : vous êtes bon, vous, et je regrette les paroles que j'ai pu lâcher quand j'étais au cachot.
Le geôlier se laissa remercier comme s'il avait fait une bonne action. 11 ne dit pas que le juge d'instruction permettait de laisser à Grelu quelque liberté; il ne dit pas qu'il avait reçu le jour même une lettre à l'adresse de l'imprimeur, lettre qu'il soupçonnait de contenir un mandat sur la poste.
A six heures du soir, Grelu et l'imprimeur étaient dans une petite chambre, où le geôlier apportait im morceau d'oie qu'il avait jugé à propos d'entourer d'une forêt de navets, afin d'en dissimuler la maigreur. Pendant le repas^ Grelu raconta à l'imprimeur toute l'accusation qui pesait sur lui. Par extraordinaire et contre toutes les habitudes, François, le clerc de Tête, fut introduit dafls la prison; mais ses rapports avec le greffe, avec les gens de justice, lui faisaient obtenir quelques privilèges.
François avait connu l'imprimeur au temps de sa prospérité. 11 était dans la destinée du pauvre clerc d'huissier d'employer toutes les rigueurs de la loi contre ceux avec lesquels il était lié.
Aussi ne manqua-t-il jamais, depuis l'emprisonnement de l'imprimeur, de venir lui rendre visite à chaque huitaine. 11 croyait par là effacer ce qu'il regardait comme la souillure de son métier.
L*dS(/KlÉR BLÀIZOT. U7
Fraiiçois était tenté, toutes les fois que Tête lui donnait à expédier des pièces de saisie, de les anéantir. Jamais on ne vit un ouvrier souffrir autant de sa profession. Quoique travailleur, François était très-lent dans ces sortes d'écritures, qui lui donnaient des hallucinations de bienfaisance. En transcrivant des commandements, des protêts, des récolements, il rêvait toujours que des millions étaient tombés chez sa mère. Alors il faisait ses comptes, remboursait les frais, arrêtait la saisie, allait porter Targent aux débiteurs, beaux rêves que troublait Tarrivée de Tête.
Le plu s souvent ses rêves se traduisaient en actions plus directes : ainsi, depuis Temprisonnement de Fimprimeur, François faisait tout son possible auprès des créanciers pour obtenir un concordat qui venait toujours se briser contre les opiniâtres refus de Blaizot.
L'imprimerie marchait sous la direction des intéressés; et François, qui avait été appelé par Uimpriineur à tenir les livres, avait conservé, depuis la faillite, cette place qu'il lui était facile d'exercer au sortir de son élude. M. Fromentin avait grand intérêt à avoir des nouvelles de son ancien établissement; il espérait toujours y rentrer, et il craignait que son absence n'apportât de grands dommages à l'imprimerie.
a, Fromentin fut une intelligence en province, c'est-à-dire une nature méconnue, souffrante, incomprise et broyée par les ignorances de la bourgeoisie. L'un des premiers, M. Fromentin introduisit
en province le journal politique^ qui succomba sous les amendes de la restauration.
Ce fut au moment où il venait d'acheter une presse mécanique qui devait servir à tirer vite et à grand nombre une série de petits livres populaires, que Blaizot vint mettre un terme à ses projets.
— Et l'imprimerie? demanda- t-il à François : quoi de neuf?
— Pas grand'chose, Monsieur, excepté quelques bilboquets par-ci par-là.
Les imprimeurs donnent le nom de bilboquet aux petits travaux, tels que factures, cartes de visite, billets de mort, qui ne sont pas d'un grand bénéfice.
—Les ouvriers, que disent-ils? demanda M. Fromentin.
— Ils s'attendent toujours à vous revoir un jour ou l'autre, et ils seraient bien heureux, car ils vous aiment. Mais ils ne sont guère content de ceux qui tiennent aujourd'hui Fimprimerie, qui veulent se mêler de tout et qui n'y entendent rien. Aussi les compositeurs s'en moquent par derrière et même par devant. Les nouveaux ne connaissent^pas la langue de l'imprimerie; ils devinent bien qu'on rit d'eux, mais ils n'osent se fâcher. Et tous les jours ils sortent de l'atelier, bien si\r, en gobant la chèvre,
François qui vivait depuis cinq ans au milieu de l'imprimerie, avait fini, malgré ses habitudes timides, par adopter l'argot particulier dont plus d'une fois il avait été victime en débutant.
Après que le clerc de Tète eut rendu compte àl'im-
primeur des événements peu importants qui se passaient en dehors delà prison^ Grelu continua le récit de rincendie de la Mal-Bàtie.
— M. lé juge d'instruction, dit-il, m'a tourné dans tous les sens pour me faire expliquer une chose que je ne comprends pas moi-même, la sortie de la charrette sur laquelle étaient les tonneaux de Cancoin. C'est comme un tour de sorcier. J'ai entendu, la nuit, un bruit sourd pareil au roulement d'une voiture ; je sors sans déranger ma femme, qui avait assez de chagrin avec notre enfant mort : plus de charrette dans la cour. Je pense qu'il est entré un voleur ; ce n'est pas qu'il aurait eu gros à grapiller... j'entends encore le roulement. Dans la nuit, je ne pouvais m'orienter qu'au bruit ; je cours du côté du bruit, et puis plus rien. J'allais toujours sans voir clair, et plus d'une fois je me suis buté aux arbres. Je crois, ma foi, que j'ai fait une bonne lieue. Lorsque je suis revenu, tout était en feu. Je rentre par derrière, craignant pour ma femme; je ne l'ai pas trouvée, ni Cancoin. Et on m'accuse d'avoir mis le feu. Si c'est Dieu possible! Malheureusement tout ça était dans la nuit, sans quoi on m'aurait peut-être rencontré courant après ma charrette de tonneaux.
— Si vous aviez eu de l'argent chez vous, dit l'imprimeur, on pourrait soupçonner que le feu a été mis à la ferme pour permettre de vous voler plus facilement.
— C'est juste ce que soutient le juge, dit le fermier ; il m'a montré un sac bleu que je reconnais
ISO ^ l'usurier BL4IZ0T.
bien comme à moi; seulement, je ne conçois pas qull n'ait pas été brftlé. Il paraît maintenant qu'il a été retrouvé dans la mare aux Crapoussins, qui est à une portée de fusil de la ferme. Le juge m'a demandé s'il y avait de l'argent dedans quand le feu a pris. Je lui ai répondu qu'il ne devait pas être lourd. Je ne sais pas ce qu'il voit dans ce sac, il y revient toujours ; il me fait mille questions. J'avais presque envie de dire au juge, puisqu'il tenait tant à ce sac, de se mettre dedans; mais il a une mine qui ne donne pas à plaisanter. Le lendemain, ne voulait-il pas savoir combien il y avait d'argent au juste dans le sac, en quelle monnaie?.. Pour ça, lui ai-je dit, adressez-vous à ma femme, c'était la ménagère, elle tenait la bourse. Si elle ne le sait pas, personne n'en sait rien.
— Et depuis deux jours on a levé le secret? demanda l'imprimeur.
— Oui, dit Grelu.
— Alors l'instruction est terminée. Votre femme aura été entendue.
— Je l'ai vue chez M. Gancoin, bien triste, dit François. Mais maintenant elle reprend... il n'y^ plus que les Capcoin... que j'ai saisis aussi. Ah ! monsieur Fromentin, je m'en veux comme si j'avais commis un crime.
Là-dessus le geôlier entra et vint prévenir les prisonniers de rentrer chacun dans sa cellule.
L'qSURIBR BLAIZOT. iS{