CHAPITRE X
Un Dossier et son Commentaire.
Le style de Mathias était laconique, et sur ses registres beaucoup de choses se trouvaient dites en peu de lignes; le savant calculateur connaissait la valeur du temps, le
premier des capitaux; il procédait volontiers par abréviaiioris, et souvent un seul mot, un nom propre, résument éloquemmentpour lui toute une série de réflexions; ainsi dans le dossier d'Adolphe Marcellot se trouvait une première note ainsi conçue :
c jo Adolphe, né le iO janvier 1812.
> 2® Octave Marcellot, fils de Jérôme Marcellot.
» 5° Lucie Fournet veuve Guidant, dame Marcellot, remariée en 1814; santé délicate.
s> 4° Rose Printemps, modiste, fleuriste, MORTE.... mars 1814.
» 5^ Alexandra Guidant dite Coqueluche, asthamatique.
» 6° Annibal Guidant, dit Nibal, obèse.
j> 7** Anonyme Seipenlard, dit Ninyme, maisre et bien nommé. »
Traduisons ce petit chef-d'œuvre de littérature commerciale par les pensées philosophiques de Malhias.
« 4° Adolphe.
ï Toutes les fois que dans une affaire il y a un enfant, l'affaire est de premier ordre, attendu que l'amour maternel ou même paternel est plus qu'un sentiment, plus qu'un appétit, plus qu'une passion, c'est un ins tinct.
» Sur les instincts on peut toujours spécU" 1er à coup sûr.
j> Les besoins seuls passent avant les instincts, avec lesquels ils se confondent sans cesse.
1» Spéculer sur la faim, sur la soif, le besoin de sommeil, d'abri et de vêtement, ou en d'autres termes spéculer sur l'argent, qui représente le moyen de satisfaire à ces nécessités matérielles, c'est le b. a, ha du métier. Je ne le dédaigne pas, tant s'en faut; mais en matière d'argent et de pain, qui ne me fait concurrence ?
» Le riche qui engage un domestique à son service spécule sur les besoins matériels, sur la faim, la soif, elc, de ce dernier; où en serait-il s'il était obligé de faire lui-même sa cuisine?
» Le domestique, de son côté, spécule sur les besoins matériels du maître dont il prépare les repas, dont il fait le lit, dont il garde la maison.
j> Le boulanger spécule sur la faim du public, le banquier est exactement dans le même cas, et de proche en proche on arriverait à prouver que tous les hommes, y compris les femmes, spéculent sur les premiers besoins.
» Les commerces de luxe soni, par conséquent, des commerces peu lucratifs, mal assurés et de dernier ordre.
j> Les littérateurs, les artistes, les marchands de livres, les marchands de tableaux, de statues et de gravures, font les derniers des commerces.
5 J'excepte toutefois les théâtres dans les grands centres de population : panem et circenses; c'est à dire que je place les théâtres immédiatement après les commerces positifs, comme le pain, l'argent, les habits, les cons-
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iruciions, elc ci foi-l au dessus de tous
autres commerces de luxe. — Car, avant d'acheter- une gravure do cinq francs, on dépense communcmeni cinquanie francs au moins en spectacles.
» Tout le monde spécule sur les besoins réels ou faciices, et quiconque sait s'y prendre y gagne justement ce qu'y perdent ceux qui ne le savent pas.
» On spécule aussi sur les instincts, mais sans préméditation, sans élude; — dans le cas actuel, l'insiincl paternel d'Octave, l'instinct maternel de Rose, l'instinct inaierncl factice de Lucie sont évidemment pour moi des matières à spéculation.
> Le petit A 'olphe est un charmant enfant.
SENTIMKNTAL. 1201
» Pliysiquemenl ï.i:cie ne sera jnniais mère; las médecins l'ont déclare, jo crois assez volontiers les médecins à cet égard; elle a l'insiinct malernci 1res développé ; Adolphe rappelle maman ; par eonscquenl elle est mère moralement, logiijuemen', commercialement.
3 2** Octave Marceliot, li!s de Jérôme Marcello t.
•> Le père Jérôme Marceliot était un de ces maladroits qui ayant gi-ande envie de gagnergros,maiH ne sachant pas s'y prendre, y perdent ce qu'ils possèdent. — 11 est mort sur la paille ; ses meubles et ses immeubles sont dons me^^ coffres, et, mieux que cela,
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je lui ai gagné en sus dix à douze mille francs posthumes qu'il n'a jamais possédés. — Je spéculais sur l'orgueil de son fils, orgueil ou piéié filiale comme on voudra.
» Dans la piété filiale d'Octave, il y avait ceriainement une grosse part d'orgueil; il n'a pas voulu passer pour fils de failli non réhabilité , il est tombé en faillite luimême.
î J'ai couru de gros risques huit jours durant; mais je calculais juste en comptant sur l'amour, l'amour-propre, le dépit féminin et la sensibilité de Lucie Fournet veuve Guidant.
» Si Rose était morte, l'affaire d'Adolphe Marcellot serait sans avenir, elle serait finie comme l'affaire Octave Marcellot, comme
î*affaire Jérôme Marcellot ; mais Rose est vivante, et la seule existence d'Adolphe me rapporte bon ou mal an ce qu'il y a de plus clair dans les bénéfices de ma jeune cliente.
;) Octave s'occupe trop, depuis qu'il est riche, des affaires de feu son père; il emploie son temps à fouiller dans le passé; il est sur ma piste; il découvrira, s'il ne l'a déjà découvert, que Sarrazin, son créancier principal, n'était que mon prête-nom.
» Tant pis pour M. Octave, s'il s'avise de me déclarer la guerre ! Je suis irréprochable devant la loi, et armé de toutes pièces ! »
« 5° Lucie Fournet veuve Guidant, etc..
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j> Elle a dépassé toutes mes espérances!
» Quelle mine à exploiier pour l'avenir!...
» Sa fortune ne cesse d'augmenter : elle fait héritages sur héritages; tous les placements de fonds de son mari sont heureux.
» Du cœur, de la générosité, de l'indulgence, de l'amour!... Et -.malgré Féducation qu'on lui a donnée, point de préjugés farouches. Elle n'a jamais maudit la mémoire de Rose Piintemps.
j> Avis rara terris, oiseau rare sur terre!
» Je la trouve plus extraordinaire que Rose elle-même.
> La classe dans laquelle elle a été éle-
vée a cics idccs c'troilcs ol mesquines ; on y parle sans cesse de principes, on y parle souvent de charité, l'on y fait assez volontiers de bonnes œuvres ; mais les principes sont inflexibles, la charité impitoyable, et à côté des bonnes œuvres, marchent sans cesse les mauvaises.
» Ces âmes verlueuses eussent lapidé Rose Printemps.
» Moi, je ne me pique pas de charité au moins; je suis impitoyable, mais par logique, par métier; mes actions ne sont ni bonnes, ni mauvaises, je fais mon commerce, voilà tout!...
» Je spécule sur les besoins, comme tout le monde;
* Je spécule sur les instincts comme beau-j coup;
> Je spécule sur les passions et les sentiments mieux que personne, et d'après un système unique;
» J'exploite la mine que j'ai découverte.
» Toute découverte nouvelle fait des ruines; je ne suis pas plus coupable que si j'avais inventé la machine à tisser ou à filer, qui ruine les tisserands et les fileuses ; l'imprimerie qui ruine les copistes.
» J'ai inventé la spéculation en matière de sentiments, de goûts et de passions, je profite de ma découverte. Je fais du mal, je fais du bien; que m'importe!...
» Gultesaberg se moquait bien des copistes!... >
Malhias tenait fort peu à se justifier à ses propres yeux, et sa dernière comparaison n'est qu'une boutade paradoxale, comme s'en permettent souvent les hommes qui, n'ayant pas de confidents, font un monologue perpétuel ; d'ailleurs la pensée Ta cent fois plus vite que la parole, et ce qui occupe ici un chapitre entier n'est peut-être que l'histoire de dix minutes dans la vie de r Usurier Sentimental.
« 4® Rose Printemps, modiste, fleuriste»