MORTE
En relisant ce mot qu'il souligna, Mathias se prit à sourire :
« Morte , oui parfaitement morte. Rose
Piintemps n'était qu'un nom en l'air, personne ne le porte désormais; il n'y a donc pltis de Rose Printemps. — De mon auloriié privée, je l'ai baptisée Marie Daverne, en la mettant à l'hôpital. — J'ni là quelque part son vrai nom , ses papiers, son acte de naissance. — Elle s'appelle Marie Beaulieu» — Trois personnes au monde seulement, trois personnes le savent : « Elle, Octave et moi. » — Rose Printemps est morte, Marie Daverne végète, mais Marie Beaulieu vit!... Pauvre petite créature!... Si j'étai.»* susceptible de dévier de mes principes d'intérêt, je voudrais assurer son avenir, faire son bonheur... Impossible! toute exception à une règle est une faiblesse... Je veux bien son bonheur, pourvu quej'y trouvç mon intérêt...
— En allcndant, je suis rentre cUms tous mes frais, pourquoi ?... parce que je spéculais sur son courage, sa reconnaissance envers Oclave, son amour niaiornel, son dcvoiiment, son esprit d'ordre, son mailieur... parce que je tenais compte de sa bonne conduite, de son goût, de son adi'csse... Elle travaille comme une fée!... — Bon an, mal an, par ma foi, elle me lapporle quinze à dix-huit cents francs, sans compter le prix que lui coûtent les nouvelles d'Adolphe, que je lui fournis régulièrement. Mais quand elle saura que las d'habiter PoiUoise, les époux Marcellot veulent se fixer à Paris, la situation se conjpliquera. Ici, je me tiens prêt à agir, pour ou contre elle!... Voilà mon commerce!..,
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0 Déj;i , giace à moi, les collaléraux Guidan; se demaudeni s'il faut croire ou non à la mort de Kose Printemps! >
Coqueluche etScrpenlard avaient agi avec une opiniâtreté telle que Mathias tenait désormais un compte très sérieux et de la rancune de la vieille fille et de la cupidité tenace de son cousin.
Coqueluche, d'autre part, n'était pas une cliente vulgaiie; elle avait toujours eu la monomanie du mariage, or, depuis qu'elle éiaii en rapport avec l'usurier sentimental, jamais une de ses lettres, jamais une de ses visites ne se terminait sans qu'elle lui parlât de son plus ardent désir.
Elle avait, avant madame Fournet, songé
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à son onclo Guidant ; elle avait, avant Lucie, très chaudement pensé à Octave. — L'oncle Guidant la traita de folle, et s'avisa d'épouser Lucie. — Octave ne remarqua pas ses œillades, et après avoir été aimé par Lucie, jeune fdie, finit par épouser la jeune venve dô l'oncle Guidant.
Le juif Mathias était au courant de ces deux gros chagrins d'Alexandra dite Coqueluche, qu'il promena de promesses en promesses et d'espérances en espérances pendant les premières années qui suivirent le mariage de Lucie avec Octave.
Coqueluche, exploitée sans miséricorde, néghgea Mathias pendant près de trois ans, mais un jour entîn elle vint le voir cl co n-
mença par lui adresser de violents reproches :
— En me voyant, lui dit-elle, vous pensez à me plumer encore, j'en suis bien sûre... ah! que vous m'avez fait de mal, monsieur Maihias !... Tout l'odieux de vos conseils est retombé sur moi ; on a dit dans Pontoise que je suis inhumaine, moi dont le cœur est si tendre!...
— Oh! mademoiselle, Pontoise est bien injuste; mais jusqu'ici je ne mérite pas vos accusations!... J'ai toujours fait mon possible pour vous trouver un bon mari, et encore à présent je m'en occupe...
— A d'autres ! je me suis ruinée par amour, il me reste à peine une trentaine de mille francs !
SElNTLMEiNTAL. 213
— Peste! pensa Matliias, je la croyais plus bas. — Eh ! eh ! répondil-ii,] trente mille francs bien placés sont encore une jolie petite fortune.
— Oh! ne croyez pas que je vous en demande le placement!
— Viendriez-vous me consulter sur la possibilité de rentrer dans l'héritage de votre oncle ?
— Non! pas aujourd'hui!... Serpenlard s'en occupe, d'ailleurs!... Non! ce n'est pas un motif d'intérêt qui m'amène.
— Je suis certain, mademoiselle, sans chercher à vous contredire, que c'est un intérêt quelconque, un intérêt de curiosité peutêtre... et plus probablement un intérêt de cœur...
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— Ah !que vous nie connaissez bien ! Oui, c'est un iniérêtde cœur, mêlé d'une curiosilé bien légitime.
— Je suis eniièremenl à vos ordres, mademoiselle Guidant.
— Tout Ponloise me croit cruelle! et par voire faute, monsieui- Mathias. Depuis trois ans, je me suis épuisée en tendres efforts pour trouver un époux...
— Depuis trois ans, vous m'avez interdit de m'occuper de cette grande affaire ; vous avez voulu vous passer de moi, vous n'ave^ pas réussi, c'est clair!...
•— El voilà pourquoi, malgré tous vos torts, je reviens à vous!...
. — Vous fîiiies bien, mademoiselle Guidant; toutefoi;-, permettez que je n'accepte
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point vos l'cpi'oche.^. Les torls les plus graves ont loujoui's été de votre côlé... Faute do m'intércsser sufTisamnienl à vos iiilërêls, vous m'avez oblig('î à les saeriiie!'... aux miens.
— Que vous èics bien (oujoiir^ !c môme!...
— Toujours'... pour vous servir, mademoiselle.
— Venoiis au fait!... Vous entie^ir^^ricz les mariages! Eh bien.. .. n^ariez-moi !...
— Cette déclaration est d'une nollelé qui m'enchan',0 ; avez-vous jeté votre dévolu sur quelqu'un ?...
— Mais, dit Coq*ielucbe en adoucissant sa voix , dans votte dernier posl-scriptiim , vous me parliez en passant, d'un brave mi-
2î6 L'LSîji;ii:r\ '
liinii'i', et vous me disiez à l'inslanl même, que vous vous occupez encore...
— Oui, ei non !. . Je vous parlais en l'air d'uu ancien comaiandanl de la garde impériale q'ii Cependant, comme vous
aviez renoncé à mes service?...
— Je voulais n'avoir plus rien de commun avec vous. J'avais chargé mon cousin Serpcnuu'd...
— Belle cliente!... vous avez à mon égard des manières de voir par ti'op sévères Tenez! vous m'accusez d'cire un
juif, un arabe!... Eh hicn ! je vais vous donner les meilleurs conseils encore aujourd'hui, pour rien, absolument pour rien!...
— Monsieur Maihias ! ... vous me faites peui !
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ce sont vos conseils gratuits qui m'ont ruinée...
— Le vieil officier doul je vous parle n'avait pas autrefois grand goût pour le mariage; je connais son opinion à cet égard depuis plusieurs années; mais il s'ennuie de sa solitude; prouvez-lui qu'une femme rangée, intelligcnle, pi-évenaiiie, adroite ferait son bonheur... converlissez-lo !... et les plus grandes difficultés seront vaincues. Soyez aimable, cela vous sera facile. En une entievue, vous ôtes capable de remporicr la victoire.
— Mais cette entrevue, comment l'obtenir?...
— C'est ici, mademoiselle, que jo puis vous être utile...
— Ah ciel ! encoue voire affreux tai'if, je parie... Nous vous connaissons; pour une première entrevue, vingt francs!... pour une seconde, quarante!... et quel prix horrible pour le mariage!...
— Allons' je vais vous donner pour rien le nom et l'adresse de mon grognard.
— Vous?
— Moi-même!... en compensation de vos dépenses faites précédemment en pure perle.
— Ah! ceci est très bien de voire pari
Dites donc, parlez, de grâce, et j'y vais de ce pas.
Mathias hocha la tête en souriant :
— Le commandant Typhon, répondit-il, rue Saint-Louis, au Marais, n» 20.
— Merci, mon bon monsieur Mathias,
merci î vous ne larderez pas ^ recevoir la visite de mon cousin.
Coqueluche se rendit en droite ligne chez le commandant en retraite, qu'on a vu, simple capitaine (aire le voyage de Ponloise à Paris, dans le même compartiment du coche qu'Octave Marcellot et le juif Maihias.
• N® 5. Alexandra Guidant dite Coqueluche, pensait Mathias; il faut bien lui jeter de temps en temps un os à ronger pour entretenir les relations. Ce commandautTy phon, qui m'a l'air de s'occuper un peu trop de notre petite Rose Printemps, fait mon affaire. :rj ....
» No 6. Annibal Guidant, dit Nibal; il est fatigué d'avoir couru après la fortune ; c'est un zéro à effacer.
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» Mais n» 7. Serpentard, Anonyme Serpentard, maigre, rapace, tenace, jaloux, perfide, cupide et ruiné; voilà une matière commerciale!
> De toutes les passions qui affligent l'espèce humaine, ravarice est la seule qui soit de tout âge et dont on rie se sépare jamais; l'avarice, le culte de l'argent, de l'argent, le signe représentatif de toutes choses. Ai ner l'argent, vouloir de l'argent, amasser de l'argent, il n'y a que cela de vrai, de logique et de fort.
» L'ambition fatigue, l'amour passe, la gourmandise, la paresse hébêtent, mais l'avarice... l'avarice active, l'avarice intelligente, l'avarice comme je l'entends, comme je la pratique, c'est le grand moteur, c'est
la circulation du sang, c'est la vie, c'est Tout, c'est le Grand Toul.
» Si Ton me demandait la définition du panthéisme, je repondrais : c'est le culte de l'argent!... »
Après ce blasphème, Maihias ouvrit sa porte à un visiteur qui frappait.