CHAPITRE YIU
Consultation.
— Monsieur Serpentard ! ah ! ce cher monsieur Serpentard !... s'écria Malhias , quel bon vent vous amène?...
— Bon veni n'est pas le mol, car vous devez déjà deviner ou même savoir....
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— Jusqu'à un certain point. Je mo doute bien que vous venez me parler de volie malheureux hériiage ; — mais je n'aime pas à deviner, moi! j'aime beauco'ip qu'on m'txplique, et avec détails, les choses que je suis censé savoir le mieux.
— Ne jouons pas au fin, monsieur Mathias.
— Eli ! mon cher client, voilà justement ce que je demande. Allons! donnez-vous la peine de vous asseoir, causons!
Serpentard était pâle et triste comme un homme qui côtoie la misère de fort près; il venait, en désespoir de cause, reprendre ab ovo « l'affaire Adolphe Murcellot » comme disait le dossier de l'usurier Maihias.
— Vous comprenez à merveille, mon-
gieur Maihias, qu'on ne renonce pas sans déplaisir h une vingtaine de mille livres de renies.
— Ce point de départ est admis.
— Vous savez trop bien comment notre oncle Guidant, par son mariage et son testament, nous frustra de ce revenu, ma cousine Alexandra, mon cousin Annibal, et moi qui, du chef de ma mère, née Guidant, avais droit à la moitié de la succession.
— Frustrer n'est pas exact, objecta Maihias, chacun de son bien est maître; mais passons !...
— Vous n'ignorez pas la clause testamentaire qui pourrait, à la rigueur, nous faire rentrer en possession de nos droits?
— Il faudrait pour cela, dit Mathias avec I 15
S^e L'USURIER
lenieup, que madame Maroellot, née tucîe Foiirnei et veuve Guidant mourût sans héritier dii'eci... Or, elle est jeune, assez bien portante, en puissance de mari, et en outre, à défaut d'enfant, elle adoptera, quand les prescriptions de la loi seront accomplies le petit Adolphe aujourd'hui âgé de six ans et quelques mois...
— C'est parfaitement cela !... dit Seipenlard; nous voici donc en présence de trois obstacles, et je viens vous consulter sur les moyens de les faire disparaître...
— Ah!... fit Mathias feignant la stupéfaction, je ne vous comprends guère, expliquez-vous!
— Je viens, en outre, vous intéresser à l'opération .
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— Je ne me douie pas de ce dont il s'agit... Quant à l'opération, si toutefois opéralion il Y a, et si la dite opération est acceptable, soyez tranquille, je débattrai mes intérêts. Mais je ne vois pas du tout comment on peut faire disparaître trois personnes, du soir au lendemain et comme par enchantement.
— Telle est la question, dit Serpenlard. Or, voici le projet qui m'occupe depuis quelques mois,.. L'enfant n'est pas adopté et ne peut l'être de fort longtemps...
— C'est juste, dit Mathias qui' connaissait à fond son code.
— Je voudrais tout d'abord m'en prendre à l'enfant...
iâ8 pijsuaîER
— Doucement, dit Mathias, je ne me mêle pas d'entreprises de ce genre !...
• — Vous vous méprenez, mon cher, on n'arracherait pas un cheveu au petit Adolphe; seulement il devrait être arraché, lui, à Lucie, d'une manière définitive et absolue avant l'adoption.
— Continuez, dit Mathias.
— Lucie est d'une complcxion ^délicate, elle aime avec passion le pe;i i Adolphe; une commotion violente pourrait, en deux fois vingt-quatre heures, causer la mort de ma ci-devant jeune tante....
— ■ Diable ! vous n'y allez point par quatre chemins, mtcrrompit Mathias.
— Lucie est un obstacle, dit Serpentard,
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et je croyais parlci* à un homme d'affaires !...
— Allons, soii! Lucie fait une maladie et meui't de la poitrine; mais son mail?...
— Son mari n'est qu'usufruitier, nous sommes déjà propriétaires, et puis le chagrin, un duel, un accident... que sais-je, moi; il nous reste des chances... En tous cas, une nue-propriété est quelque chose, on peut la vendre et...
— Très bien, très bien... mais reprenons par le commencement, c'est à dire par le petit Adolphe.
— Votre dernière lettre, qui pose comme fort incertaine la mort de Rose Printemps, a fait naître dans mon esprit toute une combinaison. J'ai pensé que la mère, la vérita-
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ble inère d'Adolphe pourrait être un excellent moyen ; elle réclame son enfant, elle l'enlève, elle le garde, elle l'éloigné de Lucie.*. Elle peut, qui sait, se présenter à Octave et troubler la paix de son intérieur
— Vous avez fait de rudes progrès en commerce, monsieur Serpentard, dit Matliias d'un ton grave.
— A votre école, monsieur Mathias, et à nos dépens, répondit l'avide collatéral.
-- Mais Rose Printemps est morte !...
dit l'usurier.
— Vous en doutez, lisez votre jjosl scriptum d'avant-hier; vous en douiez! donc elle
— -Oh ! oh !... co!i»me vous y allez !
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— 'Je suis sûr de mon fai(, monsieur iMaihias. Elle vit, et vous savez où.
— Diable ! vous pressez les conclusions!...
— Ma combinaison vous l'avez pressentie avant moi, tlil Serpentard ; tout ce que vous avez exigé que je vous dise, vous
le saviez! vous deviniez parfaitement
l'objet de ma démarche. Vous avez vos projets, vous voulez votre part, je vous l'offre... mais ne marchandons pas, ne temporisons point, ou tout est rompu; j'agirai seul... Seul je trouverai les traces de Rose Printemps; seul je mènerai toute l'affaire.,.
— Coninie vous voilà bien, vous autres de Pontoise! ta!... ta!... ta!... La tête se monte, on s'échauffe, on s'exalte... on se
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croit sorcier, et tout cela pour un peiii méchant peiit posl scriptum..,
— Rose Prinierjips n'esl pas morte !... dit Serpentard. ^
— Possible ! fil Mathias ; mais Octave, Lucie et Adolphe sont vivants, bien vivants, très vivants; vous n'avez pas le sou, vous préméditez un crime, je ne suis pas pressé de vous aider de mes bons offices ! ... Ainsi, mille remercîmenls, mon cher monsieur Serpentard.
— Yous refusez?... Deux pour cent sur l'immense fortune de Lucie !...
Mathias haussa les épaules.
— Quatre pour cent!...
Mathias sourit de pitié.
— Dix pour ceni ! voilà mon dernier mot !...
— Offi'ez-moi vimjt mille francs comptanl^ c'est plus modeste.
— Votre réponse est une preuve de plus que Rose Printemps est vivante...
— Oui, mais je suis vivani, moi aussi, et ma neutralité s'achète cumuie mon concours ; je puis, maintenant que je les connais, déjouer tous vos projets, monsieur' Sei-peniard. — Vous êtes devenu fort, je vous l'ai déjà dit, mais si vous l'élit z davantage, vous ne seriez pas entré chez moi, vous n'auriez pas éventé voire mine, vous sauriez marcher seul!...
— Votre neutralité !... murmura Serpenlard, comhien nous coûterait-elle?
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— Ah ! ah! fit Mathias en riant, vous vous ravisez! Je ne donne jamais mon dernier mot à l'improvisle... Tenez ! réflexions faites, je crois que M. Marcellot me paierait cher la communication de vos projets, et j'y songe!...
Mathias, en parlant ain?i, avait entraîné son inteilocuteur dans le jardin dont une petite porte donnait sur la rue. — Il sortit; Serpentard fut bien obligé de le suivre. — Il referma la porte, et une fois dehors :
— Pardon ! mon cher client, dit-il, une aflaire pressée me réclame!
Sur ces mots, il disparut comme par enchantement, laissant le perfide Ninyme dans la plus complète indécision.
— Jusqu'à ce que les Marcellot soient à
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Paris, j'ai le temps de voir venir, pensait Maihias ; — mais ensuite, il faudra nécessairement prendre un parti.
Au bout d'un moment, l'usurier sentimental se répéta l'un de ses aphorismes favoris :
« Toutes les fois que dans une afïiiire il y a un enfant, l'affaire est de premier or-dre!... i>
Or , Mathias avait tout simplement fait le tour de sa maison et venait d'y rentrer en achevant ces mots qui lui rappelèrent un autre enfant dont la destinée était aussi entre ses mains :
— Toinon ! dit-il.
— Monsieur! répondit une servante de trente ans au plus portant la coiffe et le costume d'une bretonne.
— E(es-vous allée chez la nourrice ?
— Oui, monsieur, et votre petite Henriette se porte comme un ange; ellejaboite, elle est gaie, ellf est gentille à croquer, c'est tout votre portrait!...
— Bien! Toinon, très bien! je suis content de vous !
Jamais, depuis la mort de sa femme Anaslasie, Malhias n'avait pu garder une iîcrvante huit jours entiers; Toinon était déjà depuis un mois chez lui et paraissait satisfaite :
— Cette bretonne-ci fait joliment mon affaire, se disait Malhias, elle vit de rien, ne se plaint jamais, se contente du gage que je lui u'i offert et me sert à 'souhaits !... Au-
rais-jc donc trouvé la bonne qu^il me faui? Je commence vraiment à l'espcrei'!...
Mathias n'espérait pas à tort, car plus de quinze ans après, comn]e on le verra, Toinon la bretonne, était encore à son service.