‹ L'usurier sentimental (volume 2)Chapitre 4 sur 21 · A L' USURIER · texte numérisé non relu

A L' USURIER

locutions banales qui circulent de bouche en bouche et d'âge en âge comme des arguments sans répli<iue , sont pres(|ue toujours d'un positivisme affligeant, railleur jusqu'à la brutalité, triste et glacial. S'il est vrai que ce soit là le code de la sagesse des nations, il est évident ({ac toute poésie est de la démence.

« Vivre d'amour et d'eau fraîche » par exemjjle, — quelle sanglante et piosaïc^ue

ironie!...

Octave Marcellot se trouva jeté par la diligence sur le pavé de Paris avec beaucoup plus d'amour et beaucoup moins d'argent qu'il n'en faut pour y vivre. Monsieiu* son père avait laissé sa bouî'se fort dégarnie; en-

sr^NTliVlKiNTAL. «

core no s'étaii i! aucuncmeni engagé h la remplii'.

Nous ne lef'erons pas Toiyssée, mille fois écrite, des avenlures du jeune provincial qui vient chercher fortune dans la capitale, comme on dit à Pontoise avec beaucoup de bon sens.

Je comprendrais, à la rigueur, que le mot capitale, qui implique supériorité, fût en abomination parmi les provinciaux; mais c'est justement le contraire, les Parisiens seuls le irouvenl ridicule et le proscrivent de leur langage, par esprit de contradiction probablement.

Du reste , Octave ne venait pas précisément chercher fortune; il fuyait Pontoise, théâtre de ses premières amours; il voulait

ne plus revoir les lieux où il avait tant aimé son ingrate; il voulait oublier les bonheurs passés, ces bonheurs dont le souvenir est du bonheur encore et que l'on se rappelle si souvent, pour peu qu'on ne soit ])as trop occupé de la politique ou du cours de la Bourse.

Le jour vint trop vite où Octave fui obligé de songer sérieusement à autre chose qu'à ses ariiouis. Il s'aperçut qu'il n'avait plus de quoi solder le mémoire de son hôtel garni.

Dans des conjonctures pareilles, lorsqu'on sait tourner des bouts limés, on se découvre soudain tous les talents d'un publiciste,d'un homme de lettres, d'un journaliste et d*un auteur dramatique. Octave résolut donc d'aller offrir ses services aux journaux, aux li-

brnires el aux théâtres. Il le fit; et c'est pourquoi, trois ou quatre ans après, il était commis-ouvrier d'un riche bijoutier de la Ghaussée-d'Aniin»

Nous ayons promis de passer sous silence l'histoire des habits râpés, des chemises déguenillées et des bottes sans semelles de notie jeune amoureux, l'histoire de ses démarches, de ses essais, de ses illusions, de ses désenchantements ; l'histoire de ses crises et de ses heures de détresse; celle de son unique article inséré dans l'unique numéro de la revue des Beaux-Esprits , celle do sa comédie en vers refusée à l'unanimité par le comité de l'Odéon, celle des leçons de flûte qu'il donna au fils de son concierge de la rue du Uocher; nous avons promis, et Von voit

m ' LUSIJRIER

que nous tenons religieusement parole. Nous s.icrifîous là une bonne clemi- douzaine de chapitres; ce n'est peut-être point sans regrets. Mais il (*st temps d'ouvrir à deux battants les portes de ce récit à la plus jolie grisetie aux yeux bleus qui ait habité entre la luc Saint-Lazare et la barrière des Martyrs.

Yeux bleus, disons-nous, et des })lus éveillés, grands, vifs, fendus en amande, joues vermeilles, lèvres mutines, nez troussé, cheveux châtains, petits pieds, jambes lestes, fin corsage, jupon court, le reste à l'avenant; honni soit qui mal y pense. On l'appelait Rose Piintemps, et elle était voisine d'Octave.

Je n'aime guère ces noms de vieille corné-

SENTBIENTAL. 49

(lie qui (lisent tout d'aboi-d le caracière du personnage; je déteste qu'un avare soit M. Grippe-Sou, qu'un fat s'intitule marquis de Bel- Air et un bandit Arrache-l'Ame; Pontoise sait que je ne suis pas coupable d'avoir inventé celui d'Anonyme Serpentard; eb bien! malgré son autbenliciié, j'ai failli le changer, tant ces noms significatifs m'inspitenl de répugnance; mais le cas est tout différent, et je me réconcilie avec le pire d'entre eux, s'ils ne sont plus que des sobrifjuets.

I^cs commères du quartier l'avaient débaptisée et surnommée Rose Printemps ; j'admire l'heureux choix dos nom et prénom qu'elle portait sans en être e nbarrassée.

Il n'est rose printanière qui ne l'eiit cédé

en fraîcheur à la voisine d'Octavt^; il n'est I *

oiselet prinianier qui chanta aussi gnînient qu'elle chantait, ni papillon plus léger qu'elle, quand elle s'envolait à son sixième au dessus de l'entiesol.

Pendant cinq ou six mois, — oui, mon sieur l'incrédule, pendant cinq mois et plus, — les relaiions du commis et de la grisette se bornèrent à d'aimables bagatelles, gracieux saiuis dans l'escalier, familiers sourires, petits services de voisinage.

Le matin, on partait du logis à la même heure, celle-ci pour son atelier, celui-là pour son magasin; le soir, on rentiaii presque toujours en môme temps. Le dimanche surtout, on se rencontrait sans cesse.

Rose Printemps était en toilette ces jours-

là, et comme elle avait fort bon goût, sa toileiie lui allait à ravir.

Notez aussi qu'Octave Marcellot portait alors une fort jolie redingote neuve, un gilet de soie neuf, un chapeau neuf, et même une chaîne de montre en or, — preuves certaines que ses débuts dans la bijouterie n'avaient pas été, à beaucoup près, aussi malheureux que ses débuts littéraires. Ensuite, il avait bonne mine, des cheveux noirs bouclés, l'air d'un excellent garçon, de beaux yeux, des dents blanches, une chemise à jabot et de jolies manières. Il mettait sa cravate comme un ange, si toutefois les anges mettent des cravates. — Yoilà ce qu'en cinq mois Rose avait eu tout le temps d'approfondir.

Octave, de son côté, n'était point assez

aveugle pour n'avoir pas remarque les perfections de sa voisine.

Ils n'nvaienl jamais eu que d'insignifiants tèle à lôle. Ainsi, un soir mademoiselle Printemps avait frappé à la porte de M. Marcellot pour lui demander :

— Un peu de lumière, s'il vous plah?

Un matin, Octave avait eu besoin d'une aiguillée de fil pour recoudre un de ses boutons; Rose voulut le recoudre elle-même.

Un dimanche, la griselie s'excusa de son indiscrétion, mais elle n'avait :

Ni papier, ni plume, Pour écrire un mot.

Le dimanche suivant, comme par un fait exprès, le porteur d'eau d'Octave l'oublia ; il

SEiNTlVlEiNfAL. ?rJ

eut recours à sa voisine, et se présenta poliraenl chez elle, sa carafe vide à la main.

Deux ou trois fois on se prêta réciproquement son parapluie.

Tout cela n'est rien, ou bien peu de chose. Quel voisin n'en ferait autant pour sa voisine? Quelle voisine n'en ferait autant pour son voisin? A un sixième au dessus de l'entresol peut-on se refuser, quand

La cbandelie est morte, Qu'oD u'a plus de feu, De s'ouvrir la porte Four l'amour de Dieu...

et de se donner une allumette ?

Mais un sage contemporain a comparé le cœur de l'homme à celui d'une allumette chi-

miquc allemande qui s'enflamme par le froticment, et le cœur de la femme.... à une autre allumeile de la même boîte.

Quoique les allumettes phosphoriques ne fussent pas encore inventées h l'époque où. Octave éiait le voisin de Rose, la comparaison n'en est pas moins juste.

Or, mademoiselle Lucie Fournet était dame Guidant depuis trois ans passés; les nécessités maiérielles, les ciises littéraires, les jouis de détresse du jeune commis bijoutier, qui n'avait pas trouvé facilement sa })lac6 actuelle, doivent bien faire multiplier par deux ou trois le chiffre déjà fort respectable de trois ans révolus....

Si bien que, — l'en blâme qui voudra, niais moi je n'en ai pas le courage, — Octave

KK

SEiNTIMENTAL. ôb

MiirccUot eût éprouve un gros chagrin s'il eût appris que Rose Printemps dût déménager.

Quant à Rose, trop jeune encore pour avoir eu des premières amours, elle eût, ma foi, pleuré comme une nayade le départ de son gentil voisin.

Ils déménagèrent |)ourtani l'un ei l'autrcj — mais ce fui sans pleurer, parce qu'ils déménagèrent ensemble.

Ainsi se trouvèrent suivis les conseils du cn}!it;iine Typhon; et Maihias qui, selon son dessein, n'avait cessé de savoir ce que faisait Ociave, hocha la tète en disant :

— Eh! eh!... prenons y garde!... celle amoureltc pourrait contrarier mes projets.

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Cependant aucun acte d'hosiililé ne fut la conséquence d'une telle réflexion; Matbias n'écrivit même point à M. Marcclloi père; l'habile homme savait attendre.

Ici, laissons encore à nos lecteurs le soin de remplir un nombre respectable de pages blanches avec les attentions délicates d'un commis orfèvre bien appris envers une sensible modiste.

Le premier cadeau fut un cœur d'or, éloquent emblème qu'Octave lui-même suspendit au cou de Rose Piintemps.

Le second cadeau fut un bouquet de roses offert par la jeune voisine; Octave l'encadra dans sa chambre de garçon.

On se jura, de part et d'autre, amour éternel, fidélité à toute épreuve. De part cl d'au-

tie, ce fut de bonne foi, sans nrrlère pensée, sans la moindre hésitaliou. Octave avait promis niaiiage h Rose el ne demandait pas mieux que de l'épouser, mais le père Marcellot était inexoiable, comme ou s'en souvienU

Il avait déclaré formellement qu'il deshériterait son fils plutôt que de l'autoriser à se marier. Il ne voulait pas avoir à se reprocher un malheur irréparable.

— j'aimerais mieux le voir mourir sur la paille, disait le pèie Marcellol dans ses beaux moments d'exaliaiion, que de lui laisser prendre femme... la mienne a failli mj rendre fou...

Il eût été plus exact de dire qu'elle l'avait remlu monomane.

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Il fallait donc atiendre la mon de rentêié vieillard qu'Octave n'essaya même pas de désarmer. Rose eut confiance dans les sermenis de son amoureux, et afin d'cviier le scandale, on déménagea de la rue du Pkochcj- pour le faubourg Poissonnière.

Du resie, une autre cause n'eût pas lardé à rendre le déménagement nécessaire.

Aux faibles économies d'Octave s'ajoutèrent tout à coup le petit héritage d'une tante maternelle et une avance de quelques milliers de francs, très obligeamment faite par l'excellent Malbias, qui n'avait pas manqué de se mettre en rapports avee lui.

Octave se souvenait-il d'avoir fait la roule de Ponioise à Paris dans h\ mèiic voiture

que Tusuricr ? Nous sommes convaincu du contraire.

Le jeune orfèvre ouvrit pour son propre compte une boutique où s'écoulèrent d'heureux jours. Le commerce du jeune ménage prenait bonne tournure. Rose portait le nom de madame Marcellot ; sa conduite rangée et celle de son mari, comme on disait dans le quartier, leur avaient attiré l'estime de leurs nouveaux voisins. Les amours n'avaient pas quitté la demeure.

Rose jouissait du présent et espérait un paisible avenir. — Douter des promesses d'Octave n'entrait point dans son esprit :

— Ne lui avait-il pas donné la moitié de tout ce qu'il possédait par un acte en duo forme? Ne pouvant l'épouser, il l'avait asso-

ciée, sans qu'elle eût songé à le demander et presque malgré elle. Eiaii-ce la faute de ce brave garçon, si son père était à moitié fou? Octave, de pauvre ouvrière orpheline, la faisait bourgeoise bien établie dans le faubourg Poissonnière. Dam ! on finirait par où les autres commencent : le mariage légitimerait tout, tôt ou tard.

Rose en était bien sûre; Octave y tenait plus qu'elle-même, et en parlait comme de son plus ardent désir.

Un enfant qui vint au monde mil le comble à la joie de Rose Printemps.

On lui chercha un joli nom. Octave proposa celui d'Adolphe. Rose, comme toujours, fut de l'avis d'Octave; elle déclara que c'était le plus joli nom imaginable.

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1/1 naissance d'Adolplie resserraii encore les liens d'aiîeciion qui unissaient Oclave cl Uoî^e. Alix douces causeries d'amour se mélaicnl mille projets d'avenir pour le cher enfant.

Octave et Rose se rappelaient avec délices leurs petites chambrclles de la rue du Rocher:

— Que l'on disait de mal de nous!.. Et pourtant rien n'était plus injuste; nos amours alors étaient pures comme le cristal, ou plutôt ce n'étaient point encore des amours, monsieur...

— De mon côté, non ! je le confesse, disait Oclave, j'ai eu le mauvais goût de m'en tenir à l'amitié pendant six grands mois,

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mais nous avons rattrapé îe temps perdu, n'est-il pas vrai ?

L'on prenait Adolphe dans son berceau; on rembmssaif, on le caressait, on le berçait ensuite; et pourvu que les chalands voulussent bien le permettre, on recommençait la kyrielle des charriants souvenirs d'hier, d'avant-hier, d'il y a six mois, d'il y a un an, cl enfin du temps des deux mansardes.

Octave avait paru indifférent, un jour il avait été audacieux; parfois encore il s'accusait de son excès de témeiité, car jusque là Rose Printemps était irréprochable.

— Je fus coupable })eut-être, ma chère petite femme; mais tu étais si gentille, si gaie, si confiante!... hélas! j'en abusai!..

— Pourquoi cet hélas! monsieur? disait

Rose. Toi, avoir abusé, loi; mais tu fus mon sauveur!.. .J'étais sur la pente glissante delà folie. Orpheline, modiste, légère, j'aurais fait comme les trois quarts de mes compagnes !.. Ton amour m'a préservée du naufrage...

— Oh ! oui, car nous nous marierons dès que ce sera possible ! Je le jure sur le berceau de notre enfant!...

— Pourquoi des serments, Octave, puisjc douter de loi?... 11 est des jeunes filles qui pleurent à jamais ce qu'elles nomment leur première faute... moi, je frémis de reconnaissance et de joie en songeant à mon doux triomphe; ce soir là je me le rappellerai toute ma vie, toute ma vie je le bénirai. Ce fut toi, Octave, qui t'aperçus de ma tristesse et qui me demandas avec inquiétude ce qui

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m'éiaii arrivé : — « Rien, monsieur Octave, rien de plus que chaque jour depuis que je vous connais. » — « Mais, quoi donc encore? repris-tu en frémissant ; auriez-vous, ô mon Dieu, donné votre cœur à quelqu'un?... » Je tremblai en rougissant de bonheur : c — Je crois bien que oui ! « murmurai-je... Et lu pâlis, Octave et moi ; je fus sur le point de défaillir en me disant tout bas : » — Il m'aime!... il m'aime enfin ! je suis sauvée ! »> « — Et quel est cet heureux piéféré dont le succès me lend jaloux? » — Voilà comment tu me répondis. Oh ! pour le coup, je ne me retiens plus. Au lieu de me trouver mal, je pars d'un bel éclat de rire. Oh! oh! oh!... Et je te saute au cou !

Joignant l'exemple à la parole, Rose ac-

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eompagna son récit d'un baiser sonore.

— Toi, pour^uivil-elle, lu pris dans Ion liroir ce joli petil cœur d'or.

Rose monlrail le précieux gage d'amour.

— Tu l'ouvris, coiiliiuia-l-elle, et en l'ouvrant lu me monlras ce cliiffre, le nôtre et celle devise que lu avais gravée en pensant à moi : « A mon bon ange. » — Enfin, tu me le passas au cou...

— Comme cela, dit Octave qui avait pris^ et regai'dé avec aiiendrissemont le petit cœur d'or, et le remettait maintenant h sa place, non sans user de ses droits.

Rose recevant encore un baiser répéta :

— Comme cela, tout justement!... El depuis lors... murmura-t-elle, oh! les voisins

et les voisines n'eurent plus tort... Je suis heureuse.

— Et moi, Rose, moi, je suis heureux !

Moments fortunes, si vous n'aviez pris fin, écririons-nous les présentes pages?... Non ! il n'y a plus de roman dans le honheur sans mélange. Rien n'est monotone aujourd'hui, comme ces jours de paix et de calme où nous aimerions tant à nous arrêter. Les douces joies du foyer, l'enfant qui sourit à sa mère attendrie , les soins d'un père qui retrouve avec ivresse dans le nouveau-né l'image vivante de sa compagne, la chanson naïve qui suit le halancementdu berceau, le baiser maternel , les regaids échangés par les heu-

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rciix parenis dont la icndressc se transforme en espérances de nouveaux bonheurs , tous ces tableaux si dignes d'envie ne suffisent pas, hélas ! pour soutenir l'intérêt.

Il faut le malheur; eh bien, le malheur vint ! — Lecteurs, soyez contents !...

Comme le torrent nous emporte , ainsi le temps balaya les beaux jours.

Le malheur vint, et, suivant son usage, il ne vint pas seul.

Le père Marcellot mourut, laissant pour tout héritage des dettes que son fils essaya noblement d'acquitter. Ce fut au détriment de son crédit et de son petit négoce. Pourtant, il aurait sans contredit vaincu les difficultés sans une des catastrophes qui cominençaient à présager la chule de l'c iipire.

les désastres de Moscou eurent un contre coup dans l'humble boutique du jeune orfèvre.— Des paiements suspendus, des faillites, des perles réitérées se succédèrent. 11 fidlut s'adresser à Malhias , à Mathias qui sous le nom d'un certain Sarrazin, son homme de paille, était déjà en possession, non seulement de tout l'hériiagc actif de Maicellot père, m:iis encore de ce formidable passif dont le trop généreux Octave avait accepté la

Siîccession.

Pendant les premiers jours de deuil, les débiteurs d'Octave se dispersèieni , il resta en hutte à des créanciers impitoyables.

Quelques mois après, il allait épouser Rose et s'occupait des publications de mariage,

quand un affreux liiocès aboutit à la saisie el à la vente du fonds.

Rose, en sa qualité d'associée, ne sauva rien du naufrage. Octave, au moment de l'épouser , fut enfermé dans la prison poAU* dettes.

La séparation fut horrible, la détresse de Rose extrême; elle dut alors placer son Adolphe en nourrice et chercher courageusement de l'ouvrage.

Octave ne possédnji plus rien au monde, mais il avait affaire à un de ces créanciers tenaces et habiles qui ne désespéreraient pas de tirer de l'argent d'un cadavre.

C'était Malhias, le fameux Maihias,Mathias l'usurier , Mathias le pi'êteur sur gages, Mathias qui avait avancé des sommes considéra-

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blés à Mniccllol père, Mnlliias qui savait si bien qii'avani Rose Priniemps, Octave avait eu (le premières amours, Mathias enfin qui n'ignorait pas que M. Guidant, l'ex-droguiste de Pontoise, atteint d'un catarrhe aigu, ne quittait plus la chambre et à peine le lit; — toutes choses qui consolaient amplement Itrdit Mathias de la fin de dame Anaslasic, sa femme , décédce à peu près vers la même épo(iue.

Rose perdit en vaines sollicitations et en démarches vaines des heures précieuses; — le })rocès même avait eu pour résultat d'appi'endic à toutes ses connaissances du faubourg qu'elle n'était point mariée. Le mépi-is

si:ntimi:!nïal. 71

le plus cruel Taccabla. Les voisins , les chalands furent sans pitié.

— On hs avait trompes par des semblants de vertu ! Il n'était pas étonnant qu'une débâcle complète fît justice de l'inconduile de M. Octave Marcellot et de sa prétendue femme.

Rose "engagea ou vendit tout ce qu'elle pouvait engager ou vendre.

Il fallait payer les mois de nourrice d'Adolphe , il flillait acquitter le terme d'une mansarde auprès de laquelle la petite chaïubrelte de la rue du Rocher eût été un boudoir ; il fallait bien aussi, de temps en temps, apporter au prisonnier quelques modiques secours.

A force de ch'^rcher. Rose trouva du tra-

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vail. Mais elle avait beau faire , h pauvre fille , le peu qu'elle gagnait éiaii loin de suffire. La détresse augmciiiait toujours...

Et son enfant, son Adolphe î... La nourrice, qui n'éiait plus payée, le lui rapporta.

Comment aller àratelier* et laisser tout seul pendant une longue journée ce pauvre petit qui n'avait pas encore un an?...

Rose vivait de rien ; sa frugalité , son économie étaient des miracles de dévoùment.

— Et pourtant elle ne pouvait se résigner à laisser manquer Octave des petits qui lui étaient indispensables.

Chaque fois qu'elle allait le voir , elle avait soin de bien essuyer ses yeux ; elle ne se plaignait jamais ; elle dissimulait ses angoisses.

Octave devinait , avec désespoir , les loitiires qu'elle endurait.

îlose avait perdu ses fraîches coukur^jelle avait maigri, elle souffrait le martyre.

Un jour, Octave ne lui vit plus ses annelels d'oreille.

A la visite suivante, un mouchoir de colon remplaçait le foulard qui lui servait de fichu.

Puis elle vint sans sa hague; puis enfin sans le cœur d'or... sans le cœur d'or, premier cadeau d'amour.

Cette fois-là Octave ne put se contenir, il n'attendit point pour pleurer que Rose fût partie, il se prit à fondre en larmes :

— Rose ! mon amie ! tu as trop do courage!... Oh! mon Dieu! pas un reproche,

pas une plainte !... Si lu ne m'avais jamais connu....

— Je n'aurais jamais connu le bonheur, murmura la pauvre fille.

— Mais, pleure donc, pleure avec moi!....

Rose, avec un douloureux sourire , essuya les larmes d'Octave ; les siennes ne coulèrent pas !...

Le lendemain , dans sa prison , Octave reçut la visite d'une feaime en deuil (jui n'était pas Rose Printemps.

Le cœur d'or était soigneusement enfermé chez le juif Maibias dans un tiroir portant

pour éiiqueile ces mots : — Valeurs imaginaires.

Au petit bijou était annexée une note ainsi

■'.l^ii /l\<\ iOîip .';,♦• v^UJV.i t'MiàiiVt

conçue :

''♦îdcqr.v î?.o oJnrmi;; iniia »i

— Déposé pour quarante francs par Mademoiselle Rose Printemps, qui s'engage à le racheter dès qu'elle le pourra : — Quatre-vingts francs d'ici à cinq ans , centvingt dans six, cent-soixante dans sept, deuxcent-vingt dans huit, et ainsi de suite. — hem y elle doit se présenter tous les ans, du premier au dix janvier , pour acquitter l'intérêt de cinq francs cinquante centimes.

Au poids , le cœur d'or valait cinquante francs , Rose en avait reçu trente ; — chez tout autre elle eût obtenu la vnleur inirin-

76 L'USUhltR SKMIMENTAL.

sèque de son bijou , mais il aurait fallu le vendre sans espoir de rachat.

Seul au monde Mathias spécule sur les valeurs imaginaires ; il sait à quel piix une femme aimante est capable de reconquérir un premier gage d'amour.

11 réalisa au début de sa carrière de spéculateur un bénéfice de trois mille francs sur un portrait en miniature qui n'en valait pas vingt-cinq.

Mieux qu'Octave, le juif Mathias savait de combien de larmes avait été arrosé le petit cœur d'or de Rose Printemps.

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