‹ L'usurier sentimental (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · L'1)SU1\IE · texte numérisé non relu

L'1)SU1\IE

douleur a-t-ellc égaré voire raison? Vos regrets pour le passé, regrets que je partage, doivent-ils vous faire renoncer à l'avenir?

— Vous êtes riche, je suis misérable !... murmura Octave.

— Quoi ! c'est par orgueil que lu me repousses! Puis-je être heureuse si tu souffres, Octave?.... Que iii'importe la fortune sans le bonheur? J'ai les premiers ser.iients, je le retrouve, je suis à tes genoux... et tu mo parles de ta pauvreté ! Oh ! quand cette lettre d'un bienfaisant inconnu est venue m'apprendre que ton cœur [était librp encore...

Octave eût voulu crier :

— Cette lettre en a menti !...

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Mais il n'en eut pas la force. La détr esse de Rose se représentait à sa pensée. Et d'ailleurs, pouvait-il répondre par une parole cruelle aux propositions chaleureuses de Lucie ? Devait- il rendre le mal pour le bien à celle qui avait eu ses premières amours?

— Quand j'ai su que lu n'étais pas marié, que tu pensais encore à ta Lucie, si tu m'avais vue, ivre de joie, rouvrir le coffret qui contenait tes vers î Si tu m'avais vue les baigner de larmes délicieuses ! Je suis arrivdfc ici pleine d'espérances... Sera-ce donc toi qui me les raviras ?

— Pitié pour mon trouble, Lucie; attendez!... attendez seulement quelques jours I murmura Octave. Je suis prisonnier... Je ne

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puis vous dire , mon Dieu ! quels sont les motifs de mon liésilation... de mon refus.

— De voire refus !... s'écria la jeune veuve avec douleur, mais je ne l'accepte pas, moi!... Je devine sa cause injurieuse .. Octave, vous douiez de moi ?... Scrais-je donc ici , je vous le demande, si je ne vous avais toujours

aimé? Tu doutes? Eh bien! j'aurai

confiance e>n la loyauté; je l'ouvrirai les portes de celle prison. Tu iras ensuite t'asi^rer de ma sincérité , de la pureté de ma conduite, et lu viendras me demander pardon en me rendant ton amour !...

— Au nom de Dieu, Lucie, ne faites point cela , reprit Ociave avec effroi ; vous vous trompez, je vous le jure ; je ne doute pas de

VOS paroles... — Je vous crois pure el digue d'être aimée... Aucune pensée injurieuse n'a souillé mon esprit... Mais la liberté que vous m'offrez, madame, je ne puis l'accepter ainsi... Attendez, de grâce !. . Trêve pour quelques jours !...

Octave respecta les illusions de Lucie ; Octave voulait revoir Rose et puis écrire à la jeune veuve toute la vérité.

Le lendemain Rose ne vint pas.

lAicifc avait attribue a une noble nerte toutes les réponses d'Octave ; elle avait même cru y retrouver de l'amour , et peutêtre ne seiaii-elle pas tout à fait trompée; tant le cœur de l'homme est faible et rempli de contradictions. Elle avait été touchée de ses souffrances ; elle était sortie avec une

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sympathie accrue par des émotions généreuses. Qui ne comprendra pas comment Lucie aimait à celle heure le malheureux Octave n'a jamais connu le cœur d'une femme dévouée. /

Lucie revint le jour suivant ; elle fut réseiTée, mais charmante; elle respectait la trêve, mais elle ne négligeait rien pour captiver le prisonnier.

Elle revint tous les j ours , et, sans pa' davantage de l'avenir , elle évoqua un à un tous les souvenirs d'autrefois.

Octave écrivit à Rose une letlre où il la priait instamment de venir le voir.

Mais l'ouvrage pressait , et l'enfant était un peu malade. Rose préleva sur son salaire

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une petite pièce d'argent qu'elle envoya à Octave.

En recevant cette offrande de la détresse, le prisonnier eut honte de lui-même. Il se reprocha comme un crime de s'être laissé aller au charme d'écouler Lucie , d'avoir pu un seul instanl oublier Rose pour se rappeler d'autres amours.

La petite pièce blanche était sur la table ; il la contemplait avec émotion. Il la pressa plusieurs fois sur ses lèvres.

Un domestique entra portant un gros paquet à son adresse.

— Pour monsieur Marcellot, dit-il.

Et peut-être crut-il que la pièce d'argen erail le pourboire de la commission , car il

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attendit près d'une minute; mais Octave eût mieux aimé le payer avec son sang.

A vrai dire, le prisonnier n'entendit et ne vil rien que longtemps après.

Une lettre de Lucie était jointe à l'envoi qui contenait une garderobe complète: des chemises, une cravate, des foulards , et enfin une bourse de perles où se trouvaient quelques pièces d'or.

Octave rougit, puis il décacheta la lettre.

Lucie s'excusait d'oser lui offrir ces objets de première nécessité ; elle espérait que sa fierté ne se révolterait pas, qu'il ne s'irrite- ^ rait point d'une prévenance bien innocente de la part d'une ancienne amie. S'il refusait de sortir de prison, au moins ne devait-il pas repousser un modeste cadeau , fait en sou-

venir du temps qui , po^'r elle , avait été le plus heureux de sa vie.

Les expressions élaient dictées par une délicatesse exquise.

Lucie disait que la Lourse de perles, commencée pour Octave avant son mariage,éiait restée inachevée dans le précieux coffret oii elle conservait tous les souvenirs de ses fraîches amours ; — depuis son arrivée à Paris, elle n'avait travaillé qu'à la finir.

— Rose!.... Rose!.... pauvre Rose!....

Pourquoi donc n'es-lu pas venue! s'écria Octave.

Il pleurait sur la petite pièce blanche.

Enfin, il prit en tremblant Tune des pièces d'or de Lucie, et l'envoya aussitôt à la malheureuse ouvrière avec une lettre si preç-

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santé et si étrange en même temps , que le lendemain , dès la pointe du jour , Rose accourut.

— Toi ! m'envoyer vingt francs en or ! s'écria4-elle avec un sentiment de terreur. Octave, Octave, que se passe-l-il donc ?

Octave se mit à genoux devant Rose.

Comme le pénitent agenouillé devant le prêtre, comme le fils coupable qui implore le pardon d'un père , comme le criminel qui avoue son forfîiiten demandant grâce, Octave parlait enfin à Rose de ses premières amours pour Lucie.

Rose était appuyée contre la muraille froide et nue de la cellule du prisonnier. Sa

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pâleur était celle d'un cadavre. Immobile, muellc d'horreur, elle écoutait sans interrompre.

Une sueur froide baignait les tempes d'Octave.

— Maintenant , dit-il d'une voix entrecoupée , tu sais tout. Prononce. Ta volonté sera la mienne.

Rose ne fit qu'un geste , elle jeta sur la table la pièce d'or qu'elle avait jusque-là serrée convulsivement entre ses doigts.

— Bien ! dit Octave , je comprends !.... Nous referons ce paquet , lu le reporteras toi-même chez elle, avec cette lettre.... écrite d'avance.... Les huit joui s de trêve sont expirés... 11 fallait répondre.... Voilà notre réponse !

Octave tendit à Rose une lettre adressée à Lucie. Elle était digne et louchante , elle disait toute la vérité.

Rose la lut et la relut d'un œil sec; puis elle la posa sur la table à côté de la pièce d'or; puis 5 la tête appuyée entre les mains, elle se prit à réfléchir.

Octave la regardait en silence.

Dans les situations extrêmes , on parle peu, mais la pensée franchit en quelques secondes des espaces infinis. — Comme un aigle blessé, elle vole, tournoie, fuit, s'élance encore vers le soleil, pour retomber enfin des sommets du ciel au plus profond de l'abîme.

— Amour, — bonheur; — misère, — désespoir.

— Octave, — le mariage ; — Adolphe, — la mort.

— Oui , la mort pour moi qu'e'puisenl la douleur et l'excès du travail... Yerrai-je jamais Octave hors de prison?... Quaire ans... quatre ans encore !... Non, je ne vivrai pas quatre ans ainsi... Et après moi , qui aura soin d'Adolphe?... Oolave lui-!i;ême survivra-t-il à tant de catastrophes !... 0 mon enfant, mon pauvre enfant !... mon Adolphe, toujours souffrir comme je souffre !... Et si je voulais, moi... demain son père serait libre et liche.

Ainsi pensait Rose; — l'amour maternel lui inspirait le sacrifice de ses dernières espérances. >'^

— Octave m'aimera-t-il encore , si ma

volonté seule est l'obstacle qui le relient dans la détresse ?.... Il est prêt à renoncer à tout... liberté, fortune, avenir, honneur.... l'honneur de son nom que cette femme rachèterait !.... L'amour d'Octave m'avait faite heureuse, moi... Mon amour égoïste lui rendrait le malheur... — Mais je l'aime , mon Dieu! je l'aime ! Il est le père de mon enfant; lui seul peut nous donner un avenir, à moi et à mon fils Adolphe !... Adolphe ! ne vais-je pas le faire orphelin , sans nom , sans famille, sans protecteur !...

— Octave ! dit enfin la pauvre fille d'une voix éteinte, mais avec un accent énergique, non !... Je ne veux, je ne puis rien décider, moi !... Nous ne sommes pas mariés ; je n'ni

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que ta parole !... Je te la rends, sois libre !... Prononce à ton tour !...

Rose était haletante.

Octave remit la pièce d'or dans la bourse de perles, cacheta la lettre, et posant un baiser sur le front glacé de sa compagne de misère :

— Va, dit-il, va porter cela chez elle , reviens ensuite ici Et que Dieu nous protège !

Rose ne bougea point ; le calme d'Octave l'effrayait.

C'est le secours de Dieu peut-être ,

pensa-t-elle, que je refuse pour Octave, pour Adolphe !...

Tout retomba dans le silence ; le pri-

sonnier se rassit à côté de la jeune fille.

La main dans la main d'Octave , la lêie appuyée sur son épaule , elle méditait encore , et tout bas elle priait ;

Méditations et prières durèrent longtemps.

Octave avait accompli le sacrifice, il semblait plus résigné à son malheur ; mais Rose !...

Rose voyait le berceau d'Adolphe dans la mansarde, froide l'hiver, brûlante l'été... Rose mesurait les quatre ans de dénûment, de tortures , de maladies et de désespoir qui devaient s'écouler avant la délivrance d'Octave... Et ensuite, la misère encore... la mendicité , la faim î... Epouvantable tableau ;

renfani éiiolé se mourait faute de soius , faute de vêtements et de nourriture.

Rose, frémissante, se leva tout à coup.

- Octave , demanda-t-elle , si madame Lucie savait que je t'aime , si elle savait combien tu m'as aimée, moi, pauvre fdle, si elle savait que nous avons un malheureux ent'ani... si elle savait tout enfin , tout ce qui est dans cette lettre... mais qu'au lieu de refuser , lu... Octave , crois-tu qu'elle voulût encore le délivrer , t'épouser?... Dis ! le voudrait-elle ?

Octave étonné, bouleversé par cette question si peu prévue, balbutia un doute.

— Eh bien ! moi, à sa place, s'écria Rose, je le voudrais toujours, toujours !... Mais à la mienne, vois !...

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