‹ L'usurier sentimental (volume 2)Chapitre 9 sur 21 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Les Renseignements d'Anonyme Serpentard.

Nous serions coupable d'une impardonnable négligence, si nous ometiions do parler du voyage de Ninyme Serpcnlard, de Nibal et de Coqueluche Guidant, à la recherche de leur lante Lucie.

132 L'CSCUIKR

Un soir, sans s'être récipro [uemi-nl prévenus, ils se rcnconirèrent dans l'intérieur du coche.

On se fit des grimaces incroyables.

— Ah! s'écria Coqueluche, vous ici, cousin Ninyme, et comment ça?...

— Comment, vous-même, cousine?

— Voyage d'agrément! Eh quoi! mais donc? répondit maladroitement Niba), que pinça sa fraternelle compagne de roule.

— Voyage d'affaires très pressées, reprit Ninyme, sans quoi, certainement, cousine, je n'aurais pas manqué de prendre congé de vous.

— Croyez-vous donc, riposta Coqueluche, que nous vous ayons oublié avant de partir?

sentimi:ntal. 133

Nibal et moi sommes allés trois fois demander vos commissions.

— En ce cas, ma bonne a bien mal fait la vôtre, répliqua Ninyme Serpenlard,

Fouette, cocher!

Les cousins et rivaux passèrent la nuit les jambes emboîtées les unes dans les autres.

Coqueluche et son carlin occupaient les deux places de gauche.

A Paris, Serpenlard et Coqueluche, chacun de son côté, découvrirent l'adresse de Lucie, qui, ne doutant pas des sentiments d'Octave Marcellot, prit plaisir à leur déclarer qu'elle était sur le point de se n arier avec lui.

L'affreuse nouvelle les foudroya tous Iroîs en même temps, comme ils faisaient leur première visite.

Coqueluche en devint cramoisie; Nibal Guidant balbutia le : — « Eh! quoi! mais donc? ï de de'sespoir; Ninyme feignit d'être badin :

— C'est ainsi, ma tante, dit-il, que

L'on revient toujonrs A ses premiers amours.

— Vous l'avez dit, mon cher neveu, répliqua Lucie en riant; et vous me féliciterez cordialement de mon bonheur, je l'espère bien.

— Au point de vue du sentiment, ma

SENTIMRNTAL. 13d

chère tanle, n*en doutez pas; mais au point de vue positif, c'est autre chose!... Nous n'iynorons pas que M. Marcelloi, criblé de délies est dans la plus déplorable situation de fortune. Son père a fait faillite, et Iuh même...

— Vous êtes mieux instruit que je ne m*y attendais, mon cher monsieur Serpeniard, interrompit Lucie avec vivacité; Octave est en prison, Octave porte la peine de sa piété fdiale; mais demain, grâce à mes soins, il sera libre, et bientôt...

— Vous vous pressez beaucoup, ma tante; sur mon honneur, vous vous pressez beaucoup ! dit sentencieusement Anonyme Serpeniard , car je suis encore mieux ren-

136 L'LiStJRIEU

seigiid que vous ne le supposez, même à présent...

Coqueluche ajouta d'un ton mielleux :

— Que de grâces auront à vous rendre, ma chère tante, les malheureux créanciers de M. Octave Marcellot et de feu son père.

— Vous vous trompez, ma chère nièce, repartit Lucie en taille-douce, c'est à l'esprit d'ordre de feu voire oncle, mon pauvre mari, que ces intéressants créanciers seront redevables de tout.

Lucie n'était plus la petite fille d'autrefois; — chaque épigramme de Coqueluche fut renvoyée comme un volant, chaque clou fut rivé net.

Malgré sa secrète humeur, Serpenlard faillit s'amuser.

Nibal bâillait.

Coqueluche enrageait de tout son cœur.

— Son frère était donc définitivement évincé; à la vérité le cousin Serpentard restait garçon, mais celle compensaiion n'élait pas suffisanie, hélas !

Ninyme Serpentard ne se croyait point battu à beaucoup près. Depuis la mort de l'oncle Guidant, il avait fort judicieusement prévu le cas où Lucie reviendrait à penser à son amoureux d'autrefois; aussi se irouvaiiil muni des renseignements les plus circonstanciés sur la vie de gardon comme sur les affaires de commerce d'Octave Marcellot.

Serpentard était digne, on le voit, de collaborer un jour avec le prévoyant père Mathias.

138 L'USUIUER

D*im autre côté le lesiament du vieux mari, pièce originale et bizarre, s'il en fûi, était parfaitement conuu à Pontoise.

L'oncle Guidant laissait à sa veuve la jouissance absolue de tous ses biens :« Loin » de lui défendre de se remarier, il paraissait » l'y engager, car il voulait que si elle avait > des enfants, lesdits enfants fussent aptes à » hériter du tout. Mais dans le cas contraire, 3> c'est à dire si elle n'avait pas d'enfanis, et » considérant que, collatéraux pour coUaté- X» raux, les siens ne seraient point pires que j> ceux de sa femme, il voulait que l'héritage » retournât à ses héritiers naturels, savoir t ses neveux et nièce : Annibal Guidant, » Alexandra Guidant , et Anonyme Serpen- » tard. »

En conséquence, Anonyme, la plus forte lêle du trio, se proposait d'épouser Lucie, à défaut de ( uoi il devait l'empêcher de se marier; sa dernière espérance enfin était qu'elle mourut jeune et sans enfants.

S'il avait été de force à commettre un petit empoisonnement , Lucie n'aurait pas vécu huit jours, mais Serpentard était ahsolument incapahle d'user des grands moyens dramatiques.

Par compensation, il ne manquait pas d'astuce, il avait l'esprit des afifaiies et une véritable sagacité. Or Lucie était délicate et fort impressionnable; Serpentard se l'était répété cent fois depuis la mort de l'oncle Guidant.

Fort des documents qu'il 'possédait sur le

compte d'Oclave, il voulait attendre pour en faire usage qu'Annibal et la hargneuse Alexandra se fussent retirés, mais ils s'obstinèrent à rester avec une opiniâtreté invincible.

— Ninyme nous cache quelque chose, avait dit Coqueluche à son gros frère, ne lui cédons pas la place.

Nibal se carra dans son fauteuil. , Serpentard hésita un instant :

— Demain il sera peut-être trop tard, pensa-l-il, Octave sera hors de prison. R<''flexions faites, mieux vaut parler devant mon imbéciile de cousin et mon insupportable cousine, que de perdre l'occasion en se taisant mal à propos. .

Il parla donc :

SF.NTIVIEMAL. 141

— Je vous (lisais, ma jeune lanle, repiiiil (lu ton le plus doucereux , que vous vous pressez beaucoup à ce qu'il me semble.

— El poui'quoi cela? demanda Lucie.

— Parce que, si je ne me trompe , Octave Marcellol ne saurait vous épouser...

Lucie tressaillit; le ton de Serpentard était caressant, elle pressentait une perfidie.

Annibal cl sa sœur ouvraient de grands yeux. ^

— Je crains, en conscience, que vous ne vous imposiez un énorme sacrifice pour un ingrat.!...

— Oh! monsieur Serpentard! murmura Lucie déjà inquiète des réticences continuelles d'Octave; expliquez-vous clairement.

— Avez-vous au moins pris vos précau-

U2 L'USURIKR

lions? continuait Serpeniard. Je doute fort, je l'avoue, de l'inébranlable constance d'Oclave Marcellot; à son âge on ne passe guère quatre ou cinq ans à Paris sans y contracter des liaisons qui ont parfois des conséquences plus sérieuses qu'on n'imagine....

— Mais encore ?

— M. Marcellot fils avait une jeune et jolie associée..,.

«- Une associée! s'écria Lucie avec effroi.

Nibal fit entendre un grossier ricanement.

Coqueluche baissa les yeux et feignit de cacher sa rougeur derrière un vaste éventail.

•^ Une charmante modiste de dix-huit à

vingt ans, je crois; poursuivit Serpentard. On l'appelait Rose Printemps, si je ne suis da ns Terreur, avant qu'elle n'eût pris pour les besoins du commerce de l'orfèvrerie, le nom de madame Octave Marcello t, Lucie devint pâle comme la mort.

— Eh quoi!.... mais donc?.... murmura Nibal.

Coqueluche oubliant qu'il était temps de rougir détourna son éventail et releva les yeux pour mieux observer la contenance de Lucie; la jeune veuve suffoquait d'indignation.

— Je ne voudrais point me faire l'écho d'une calomnie, ajouta Serpentard, mais tous les voisins de M. Marcellot, dans le faubourg Poissonnière, affirment à qui veut l'entendre,

que le pauvre jeune homme lorsqu'il fui arrêté, s'occupait de la publication de ses bans de mariage avec celle Rose, son associée, ce qui eût légitimé la naissance d'un enfant.

— Un enfant! s'écrièrent à la fois Lucie, Annibiîl cl Alexandra.

— Un peiit gai'çon baptisé sous le nom d'Adolphe. Je désire, ma chère tanie que mes renseignements soient faux de tous points, mais en bon parent j'ai cru devoir vous mettre sur vos gardes. Recevez, de grâce, mes salutaiions respectueuses.

A ces mots, Serpeniard leva la séance.

Coqueluche et Nibal se précipitèrent sur ses pas; mais Anonyme, pour se soustraire à leurs quesiions, prétexta une affaire pressée.

SENTIMENTAL. 1/i5

— Quelques émotions comme celles que je lui ai donne'es tout à Tlieure, pensait le doucereux Serpentard en se frottant les mnius, et aucun mariage ne serait à craindre!....

Lucie ne savait encore que croire : — Etaitil bien possible qu'Anonyme eût inventé *'^Mie cette odieuse histoire par laquelle s'expliquaieni, hélas! trop naiure]lement,les hésitations et la tristesse d'Octave? — Elle se le demandait avec une inquiétude croissante quand on lui remit une lettre cachetée de noir, et dont l'adresse était de la main d'Octave:

— 0 mon Dieu! s'écria-l-elle, Serpentard a dit la vérité!....

Lucie rompit le cachet en tremblant ; Lucie,

dès la première ligne jeta un cri d'indigna- I 10

tlon ; mais elle lui, elle lui jusqu'à la fin, cl lorsqu'elle eut rclievé, des larmesde pitié baignaient ses paupières.

Octave lui avouait loui, Octave lui racontait lout, jusqu'à sa dernière entrevue avec Rose, tout jusqu'à ce dernier et fatal adieu que l'infortunée mère d'Adolphe lu* avait laissé en parlant, lorsqu'elle lui avait été en quelque sorte arrachée pai' les gardiens de la prison.

« Grâce! pitié! secours! disait Octave en » finissant, vous avez un grand cœur, et je > n'ai plus d'amis ; je suis sans ressources et » en prison, vous êtes généreuse, vous êtes » humaine et charitable, vous êtes cbré- » tienne ; c'est vous que j'implore pour votre

> raallieureuse rivale ei pour son enfant... 2) Vous ne les laisserez pas périr !... »

Cette lettre avait été écrite immédiatement après le départ de Rose ; un gardien, touché des larmes d'Octave, avait consenti à la porter à son adresse.

Lucie était digne de la recevoir :

— Non ! s'écria-i-elle avec enthousiasme, non ! je ne les laisserai point périr!...

Elle monte en voiture sur le champ ; elle se fait conduire rue Dauphine, à l'adresse de Rose.

Ses larmes coulent abondamment, son cœur bat avec une noble terreur, elle a oublié l'infidélité d'Octave, elle a senti le dévoûment de Rose et saura l'égaler :

— Octave renonce à moi; mais cette fem-

1A8 LMSLRIER

me, cet enfant, innocentes créatures, ne mourront pas, si Dieu permet que je puisse les sauver!

La voiture s'arrête enfin ; Lucie entre avec une émotion fébrile dans la loge des concierges, elle les interroge.

— Vous anivcz irop tard, madame, répond le porlier avec une indifférence siupide; la petite nous a payé son terme et vient de partir avec son enfant en disant qu'elle ne reviendrait plus.

— Dieu!,, elle se sera tuée!

— Dam ! reprend le concierge, ça se pourrail bien tout de même. Pourtant, elle nous a payés en or.

Lucie frissonne d'horreur.

— En or, 6 mon Dieu ! Mes démarciies auprès d'Octave ont dû causer son désespoir... Que faire? où trouver um^ trace?... comment savoir?... Tenez, je suis irèsricho, je suis généreuse, donnez-moi une espérance, parlez!...

Une bourse brille dans sa main ; ici les portiers, mâle et femelle, commencent à s'émouvoir; ils trouvent madame bien bonne, ils cherchent avidement le moyen de mériter la récompense qu'elle leur offre.

— Dis donc, femme, le petit vieux râpé qui venait quelquefois lui porter de l'ou* vrage... hein?

— Le père Maihius l'usurier!... répond la purlicrc, au fiiii!

150 L'USUKIEII

— Cet homme pourrait savoir ce qu'est devenue mademoiselle Rose? demande Lucie en tremblant,

— Oh! bien sûr! s'écrie iiDperturbablcmenl la portière en avançant la main.

— Son adi'esse, son adresse, de grâce?

Par bonheur, madame la concierge connaissait la demeure du juif Maihias. Pour profiler des libéralités de la jeune veuve, elle n'eut pas besoin de faire un mensonge, elle n'indiqua point une adresse en l'air.

Dix minutes après, la voituio de Lucie s'arrêtait à la porte de l'usurier, qui ne rccevai' guère à paicille heure;, mais ce jour-là

SEMlMEiNTAL. iM

éUiil un grand jour. — iMathias savait déjà que les collau'iaux Guidant élajenl à Paiis, Mathias avait reçu Rose Piiniemps, et il commençait à cn'.indre de manquer sa grande afifaire.

chaïtikl: VIII

Le Registre des Larmes.

Maihias se proracnuii dans son cabinci du rcz-dc'-cbaussi'c, pièce assez vasic, entourée de casiers ù cartons et d'armoires à li'iples senures.

154 L'USURIIiR

C'était là le champ de bataille de l'iisuriei', c'était aussi sa place forte. Coînme un oiseau de proie dans son aire, il y était inaccessible toutes les fois qu'il le jugeait à propos. — ■ Un long corridor et un tambour défendaient les abords de la porte principale. Deux petites portes en retrait, ménagées à droite et à gauche, garnies de verroux et munies de guichets ferrés à vasistas, portaient pour étiquettes, l'une le mot : DépôtSy l'autre, celui de Remboursements.

Devant la première, on faisait queue parfois durant plusieurs heures; la seconde, après l'interrogatoire préalable à travers le guichet, s'ouvrait moins difficilement.

Une quatrième porte conduisait au jardin par un couloii', dans lequel on rencontrait

sicntiml:ntal. 155;

Tescalier menant à l'escalier supérienr. — Le bureau de travail et le cofFie courant étaient situés clans le cabinet, où régnait un ordre sans symétrie. Toutes les armoires, tous les casiers étaient chargés d'objets d'art, de pendules, de candélabres, de statuettes, d'armes, d'instruments, de cassettes et d'ustensiles, souvent disparates. Les murs et le plafond étaient littéralement tapissés de tableaux, portraits et trophées de tous genres, étiquetés et numérotés avec un soin minutieux.

Un luxe incroyable de fermetures à secrets , de barres de fer , de grillages , et de cadenas, donnait à ce laboratoire de l'usure un aspect sinistre.

Depuis quelques mois, hélas! la triste

Rose Printemps n'y avail que trop souvent pénétré. Elle ignorait pourtant que Mitbias fût le principal auteur des malheurs d'Octave et de sa propre détresse. — Mathias , nous l'avons dit plus haut , avait eu soin d'agir secrètement et les poursuites dirigées parSirrazin, son prête nom, semblaient lui être fort étrangères.

Quand Rose Printemps, tenant dans ses bras le pauvre peiit Adolphe, pâle , amaigri et souffreteux, frappa discrètement au guichet des remboursements , Mathias l'attendait , mais non par la porte de droite.

— Je viens dégager mon cœur d'or, dit la jeune fille à travers le vasistas.

Mathias fut sui'piis, ne laissa point pamiirc sa surprise, ouvili^ fil entrer Rose,

SENTIMI'LNTAL. 157

barricada ses porlcs, el nvançinl un siège:

— Donnez-vous la peine de vous asseoii', madnmo Marceilol , dii-il de ce môme Ion empressé, bienvcillanict curieux avec leijUGl quatre ou cin;] ans auparavant il provoquait les confidences d'Oclave.

— Madamj Marceilol ! répondit Uose d'une voix brisée , ne me donnez plus ce nom, monsieur Malhias; vous savez Ij'opbiea qu'il ne m'appartient pas...

— Qu'y a-t-il donc de nouveau , chère enfant ? M. Marcellot est un homme d'honneur, vous avez sa parole...

— Je la lui ai rendue, monsieur Mathias !... L'usurier dissimula sa profonde salisfac-

lion sous l'apparence de l'éionnement.

— Vous!... de vousrinêmo!... quand vous

avez un enfant, j'avoue que je ne comprends pas.

Rose fondit en larmes , Rose fit le récit de la dernière scène de la prison ; elle dit que Lucie se proposait de racheter les créances d'Oclave : — mais, poursuivit-elle, la jeune et riche veuve ne ferait un tel sacrifice que pour l'épouser...

— Ceci est évident, dit froidement Maihias.

— Eh bien ! alors , il ne me reste plus qu'à mourir !... Et moi , je viens ici, racheter mon cœur d'or pour laisser à mon enfant un souvenir de sa pauvre mère! ... Ensuite j'irai nie jeier aux pieds de ma rivale pour lui dire : — Si vous aimez Octave, vous aimerez son fils, soyez la mère d'Adolphe, madame,

/ SENTIMKNTAL. 459

et comme vous m avez pus mon mari , prenez aussi mon enfant !...

— Et après ? demanda Mathîas.

— Après, s'écria îlose, après!... Ne vous ai-je pas dit que je veux mourir !...

— Diable !... Vous me faites de la peine, ma chère peûte. Tenez , franchement , je '•^ouve que vous n'avez pas le sens commun !... mais avant tout occupons-nous de votre dépôt, n'est-ce pas?

Et Malhias, prenant un gros registre , le compulsa longuement pour se donner le temps de la réflexion.

Rose embrassait Adolphe en pleurant , Rose contemplait son malheureux enfant étiolé par la misère, vêtu de haillons, frêle,

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souffrant, épuisé comme elle-même, horrible spectacle pour une mère.

— Il s'aiiii à présent do ne point finre de maladresses , pensait Matbias ; la veuve Giiidiml ainic 0 :tave, elle est généreuse, elle déleste tous les godelureaux, à commencer par Serpentnrd, qui lui font la cour depuis la n;oi't de son v!cux mari; bien , très bien î... Rose veut se tuer... 11 vaudi-aii mieux sans doute que Rose n'existai poiut ;... mais enfin, si les fâcheuses amours d'Octave d'un côté , si l'existence d'Adolphe de l'autre , allaient être cause que la jeune veuve renonçât à son projet de mariage... j'y perdrais net toutes mes avances , et sans ressource. — Il faut temporiser, et d'abord empêcher cette jeune fille de se jeter inuiilemeni h la rivière. Au

rdsumé, les dénoûmenis tragiques n'ont jamais élé de mon goût !...

En achevant ce monologue, Malhias trouva dans son livre de commerce l'arlicle relatif au cœur d'or, puis il ouvrit un tiroir, y prit le bijou, et le présentant à Rose :

— C'est quatre-vingt-cinq francs cinquante centimes, mademoiselle, dit-il, si je ne me trompe, savoir : quatre-vingt francs de principal, attendu qu'il n'y a pas cinq ans que le dépôt a été fait...

Il y avait à peine dix jours.

— ... Plus cinq francs cinquante centimes,

ajouta Malhias, attendu que les intérêts de

l'iinnée courante s'acquittent toujours quelle

que soit l'époque du remboursement.... Rien 1 11

1GQ L'USURIER

ne presse!... Au mois de janviei' prochain, vous nw paierez pas un sou de plus !...

— Rien ne presse!... dit Rose avec amertume, quand demain je serai morte !...

Elle jelu sur lebureaucinq napoléons, prit le cœur d'or qu'elle baisa reliiiieusement et l'attacha an cou de son malheureux Adolphe.

— Tout à l'heure, tu n'auras plus de mère!... voilà ce qui te restera d'elle, pauvre enfant!... Oh ! je n'en veux pas à Octave ! Ton père, jusqu'au derniermoment, a résisté avec courage, mais pour son bonheur, pour le lien surtout, il faut que Rose Printemps cesse de vivre!...

— Mademoiselle, voici votre monnaie, dii

l'usurier en lui présentant qualorze fraxîcs cinquante centimes.

— Bien! reprit Rose avec un calme terrible, je lui achèterai un petit bonnet, une chemise neuve, une jolie robe bien blanche, et ensuite je prendrai un-fiacre!... Je suis si faible! Oh! je n'aurai pas grand' peine à mourir!

Mathias avait un cœur à l'abri des émotions et de l'attendrissement; Mathias, devant le malheur, était de marbre et de glace.

Comment aurait-il pu sans ce don d'insensibilité savante exercer l'usure en matières sentimentales?

Nous ne répondrions point cependant qu'au théâtre, devant des infortunes imaginaires , Mathias ne se fût permis quel-

164 LUSURIER

ques douces larmes, sans conséquence; mais Malhias ne perdait ni son temps, ni son argent à aller voir châtier les mœurs en riant, (castigat ridendo mores) — en riant ou en pleurant, peu importe.

Ce ne sera donc pas à lui que s'adressera une remarque faite ici pour la moralité de notre ouvrage.

Nous espérons que plus d'un lecteur, en parcourant le présent récit, qui n'est pas une fable, plaindra sincèrement le sort de Rose et sera touché de son dévoûment maternel. Mais nous avons déroulé page par page l'histoire de la pauvre fille ; on l'a vue gaie , folâtre à l'âge de l'amour, ignorante, abandonnée à elle-même, orpheline, sans guides dans, le monde, sans éducation, sans conseils,

SENTIMEiNTAL. 165

sans amis ; on l'a vue s'atlachant avec une lendresse absolue à un jeune homme qui ne Ta pas précisément séduite , car il a toujours compté l'épouser; Rose Printemps est excusée d'avance; on l'aime, on la plaint. Pourquoi donc ne jamais excuser ses pareilles, excusables comme elles ? Pourquoi le mépris , pourquoi la réprobation implacable ?

Nous avons connu force gens pleins de sensibilité pour des infortunes de roman, qui demeurent secs , durs , cruels comme Mathias devant des inl'ortunes léclles. El ces excellents spectateurs , ces lecteurs si tendres , trouvent douces les larmes qu'ils répandent au théâtre ou à la lecture d'une œuvre d'imagination ; n'est-il pas mille fois plus doux d'en sécher de véritables ?

Eux les sécher ! ils les font couler au contraiie par leurs rancuneux dédains ; ils sont vertueux et s'en vantent, ils se croient charitables ei le disent ; ils se prétendent chrétiens et s'en font gloire !... S'ils étaient hommes seulement , ce serait déjà quelque chose.

Rose voulait mourir. — De ligides moralistes la condamneront de songer au suicide ; elle espère par sa mort faire le bonheur d'Octave et de Lucip, assurer l'avenir de son enfant , elle se sacrifie avec abnégation ; elle est coupable !...

— Oui , elle est coupable !... — Mais aucune circonstance n'échappe au juge souverainement juste; cl peut-être celui qui at-

lente à sa vio n'esi-il pas toujours colui qui portera la peine éternelle du suicide ?

Malheur à qui commet ce crime sacrilège !... — Muis , si le poignard est moins coupable que la main qui le dirige, le désespéré est moins coupable que celui qui l'a réduit au désespoir.

Rose voulait mourir; mais elle ne blasphéma point ; ce n'était point par haine, par fureur , c'était par amour qu'elle voulait se jsacrifier. La triste mère avait la conscience tranquille , elle s'immolait au bonheur d'autrui ; elle croyait fermement que sa mort serait méritoire.

Sa pieuse erreur loucha sans doute le messager célesie qui veillait sur son â^ne; un obstacle providentiel s'éleva entr'elle et le

suicide, cet obslriclc fui Mathias, l'impitoyable iV'athias.

— Doucement ! ma chère enfant, dit-il, et raisonnons, je vous en prie. Supposons pour im instant que madame Guidant ne veuille pas de votre enfant, vous aurez fait manquer le mariage d'Octave en pure perte ; elle envoie le petit Adolphe à l'hospice, vous mourez, et votre pauvre Octave reste seul en prison, sans consolations, sans espérances... Votre résolution n'est pas raisonnable. — Supposons, au contraire, que vous fassiez seulement semblant d'être morte, que je le dise, que je presse et que j'assure la conclusion du mariage; alors M. Marcellot vient secrètement au secours de son petit garçon...

Rose Printemps anéantie comprenait à

peine ; frappée par la première objection de Mathias , elle embrassa encore Adolpbc en s'écriant :

— Mais nous mourons de misère mon fils et moi !

— Laissez-moi faire , dit Matbias , je me charge de votre enfant et de vou& !...

Et Rose , passant de l'exaltation la plus complète au découragement extrême, sans transition, sans résistance, baissa la lèie en signe d'assentiment.

Mathias la fit monter au premier et unique étage de sa maisonnette , l'introduisit dans une petite chambre pauvrement meublée, lui servit lui-même un morceau de pain et quelques restes ; puis il lui dit : Calmez-vous et dormez!...

Rose ne remercia même point, elle fit manger Adolphe, le coucha dans le lit , et s'assit sur une chaise ; elle ne pleurait plus, elle ne pensait plus , elle ne dormait pas, elle vivait à peine. Il eût fallu qu'Adolphe poussât un cri pour l'arracher à son état d'engourdissement physique et moral; mais Adolphe dormait d'un sommeU paisible.

On frappa bruyamment à la porte de la maison isolée de l'usurier Maihias, Rose n'entendit rien.

— - Qui est là? demanda le juif à travers la porte.

— Madame veuve Guidant née Lucie Fournet.

— Lucie! s'écria Maihias, je serais allé chez elle demain dès le matin.

SENTIMl'NTAL. . iîl

Il sehâla d'ouvrir; la jeune veuve fnl immédiatement reçue dans le cabinet de l'usurier sentimental.

— Monsieur, connaissez-vous une jeune fille appelée Rose Printemps qui a porté pendant quelque temps le nom de M. Marcellol quoiqu'elle ne fût point sa femme ?

— Madame prenez donc la peine de vous asseoir.^

— Non ! non î celte jeune fdle est au désespoir, il s'agit de vie et de mort; si elle portait atteinte à ses jours, je ne me le pardonnerais jamais !... 11 faut qu'elle vive, il faut qu'elle épouse le père de son enfant!...

— Hélas! madame, répondit Maihias, je crains bien que vous n'arriviez trop tard!....

D'un coup d'œil, l'usurier avait compris

172 L'USUUIER

toul ce qu'il y avait de géne'reux dans le cœur de Lucie; il se disposait à tirer parti de sa découverte.

— Que dites-vous, ô mon Dieu!... s'écriat-elle avec un accent de pitié profonde.

— Je dis, madame, répondit froidement Matliias que, selon moi, la jeune Rose Printemps doit-être morte à l'heure qu'il est.

Lucie fui sur le point de s'évanouir, Matliias la fit asseoir dans un fauteuil, et mélangeant adroitement le mensonge à la vérité, il raconta les malheurs d'Octave, la naissance d'Adolphe, la détresse et le dévoûment de Rose.

— Je suis au courant de tout cela, dii-il, parce que l'infortunée jeune mère est venue

ici ce soir môme. Elle m'a racheté, pour le suspendre au cou de son enfant, un bijou précieux qu'elle avait déposé chez moi, la semaine dernière. Elle m'a remboursé en or....

— En or ! s'écria encore Lucie d'un (on déchirant, oh! c'est moi qui l'ai tuée...

■ — Je ne vous comprends plus, madame, dit aussiiôl Mathias.

El Lucie fut ainsi forcée de lui raconter tout ce qu'il ignorait encore.

— Parfaitement, pensait Mathias, elle épousera Octave!... Affaire magnifique!...

— Mais enfin, ajouta la jeune veuve, pourquoi supposez-vous que la pauvre fille n'est plus? Comment ne l'avez-vous pas empêchée d'accomplir sa résolution?... Et son enfant, qu'en a-l-elie fait ?

— Son enfant doit être chez vous, madame; elle vous le lègue en pensant, je suppose, que vous consentirez à lui servir de mère !...

— Oh ! oui! je serai sa mère! je le jure devant Dieu!... reparût Lucie avec enthousiasme.

— Mademoiselle Rose est soriie d'ici en disant qu'elle allait vous le porter elle-même, et puis mettre fui à ses jours ! J'ai voulu la retenir, elle s'y est refusée; elle est montée en voilure, et moi, je ne l'ai point suivie, espérant que vous-même vous parviendriez à la déiourner de son sinistre dessein....

— Assez!... monsieur!... assez!... je devrais donc être chez moi !...

Sur ces mots, Lucie courut à sa voiture;

SRNTIMENTAL, 175

Maihias, après avoir soigneusement refermé, verrouillé et barricadé ses portes, rentra dans son cabinet en se froiianl les mains :

— Victoire!.... dit-il, victoire!.... Rose Printemps est morte ! Et demain, liquidation générale de l'affaire Marcellot !...

Le lendemain, en effet, intérêts, principal, frais de poursuite, frais de prison, etc.. le tout fut intégralement remboursé au juif Mathias par l'eniremise du sieur Sarrazin, son prête-nom.

Sur le livre des profits et pertes, l'affaire Miu'celiot se résuma par un bénéfice net de onze mille six cent cinquante-deux francs soixante-dix centimes.

Ce livre de commerce aurait dû s'appeler; le registre des larmes.

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