‹ L'usurier sentimental (volume 3)Chapitre 12 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le gage de cinq cent mille francs

Quinze à seize ans d'études sous la direction du profond Malhias père, Texpériencfi, la misère et des déceptions de toute nature avaient fait d'Anonyme Serpentard, un coquin beaucoup plus habile que nous ne Ta-

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VOUS vu dans la première pariie de celle histoire. A l'école du maître, il avait appris l'art de baiire monnaie; ses courtages lui reconstituèrent en quelques années un modeste capital qu'il ne dépensa plus au profit d'autrui, mais qu'il sut, au contraire, faire fiuctitior par milles petites opérations d'assez mauvais goiit; mais il avait étudié son code, et n'eût aucun démêlé avec le parquet. — De simple prèle-nom, il s'était élevé au rang d'associé, pour un certain nombre d'atYaires, surtout pendant les dernières années du père Mathias. Hélas! sous le régime de Mathias fils, son influence baissait de jour en jour; il avait espéré grandir, il rapetissait. Serpentard, possesseur maintenant d'une assez jolie fortune, ambitionnait la position

de chef unique de la maison, ei avaii fait une foule d'ouvertures, plus ou nnoins directes, h rhériiier de Filluslre Maihias. Ces ouvertures ne furent jamais repoussces; Serpentard ne désespérait donc pas encore. Il eût bien préféré la main d'Henriette, mais Henriette était un dragon; cependant il ne renonçait même pas d'une manière absolue à cette seconde partie de ses projets.

Vers midi, c'est-à-dire à l'heure où il calculait que l'usurier devait être enfin de retour, il sonna magistralement à la porte :

— Voyez qui est là, dit Maihias à Toinon, et ne laissez pas enirer s•^ns mon ordre.

Il rédigeait une sorie d'engagement , par lequel Gaston Beriaui devait lui laisser

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le médaillon en garantie de son zèle. Gaston fut appelé; Henriette le suivait h pas de loups :

— Eh ! bien, monsieur, demanda Tu^surier sûr d'avance du succès, consentez-vous à ma dernière proposition?

— *Oui, monsieur Mathias, avec la plus vive reconnaissance.

— S'il en est ainsi, en échange d'un reçu en règle du médaillon, veuillez signer cette pièce.

Toinon venait d'ouvrir et refusait absolument l'entrée du cabinet à Ninyme Serpen-

tard :

— Monsieur est occupé, monsieur a défendu sa porte!...

Serpcntard criait qu'il était Tami de la

maison et qu'il avait besoin de voir Maihias. Gaston lisait Tacte d'engagement.

— Monsieur Mathias, dit enfin Toinon, en tr'ouvrant la porte, c'est M. Séfpentafd qui ne veut pas se retirer.

Mathias, impatienté, se leva :

— Vous abusez, Serpentard! dit-il à son loup en barrant le passage à l'indiscret courtier en usure.

Mais Serpentard, allongeant le cou, avait aperçu Gaston Bertaut qui causait avec Henriette et lui montrait tour à tour Tacte, le reçu et le médaillon :

— Laissez-moi traverser le cabinet, je vais vous attendre au jardin ; je viens, mon cher ami, pour affaires sérieuses. Vous ne vous

laS L'USURIER

repeniirez pas, je vous le jure, de m'avoir reçu.

— Signez, Gaslon, signez! disait Henricue en ce moment.

Gaston signa.

Mathias, dans Tespoir darraelicr à Sorpentard d'utiles renseignements sur la famille Bertaut, le laissa pénétrer, ce qui permit à Faslucieux prête-nom d(^jeter un regard curieux sur le bureau.

— Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire!... Et, comme disait le père Mathias, un secret dérobé est toujours un trésor.

Malgré tous les efforts de Toinon, Sorpcntard en avait assez vu pour être en mesure de faire toutes sortes de méchantes suppo-

sitions. Il entendit, en outre, Gaston qui (lisait à Mailiias :

— J*ai signé, monsieur; je prends votre reçu et suis à vos ordres; que dois-je faire maintenant?...

Mathias, pressé de se débarrasser de Scrpcnlard, répondit laconiqueip.ent:

— Allez déjeûner; ensuite nous verrons!...

Puis, il mit le naédaillon dans son tiroir et le classa sur le grand registre, sous un numéro d'ordre.

Toinon emmenait Gaston vers la salle h manger :

— Votre couvert est misjlui dit-elle, vous déjeûnerez avec mademoiselle Henriette.,,

Gaston hésitait.

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Henrielte lui fit sisjne de le suivre.

Serpenlard qui avait tout observé de loin revint précipitamment et dit à Mathias :

— Prenez garde, mon ami, ce jeune homme suit mademoiselle votre sœur!,..

— Monsieur, s'écria aussitôt Toinon, j'ai cru qu'il fallait mettre le couvert de M. Bertaut.

— Vous avez bien fait! dit rudement Mathias qui, se tournant vers Serpentard, lui dit plus rudement encore : — De quoi vous mêlez-vous? Êtes-vous chargé de la police de mon intérieur? Je vous avais prié de m'attendre au jardin.

Serpentard se retira décontenancé.

» — M. Bertaut fils invité à déjeuner ici, après y avoir mis un bijou en gage, sans que

je sache encore pourquoi, ni conjmenlî

Je ne reconnais plus la maison Mathias!

ou plutôt je soupçonne une intrigue du diable, qui doit se rattacher aux cinq cent mille francs d'Henriette... Ah! maudite Toinon, si lu ne m'avais volé le dossier 40!..,

Pendant ce monologue, Mathias donnait à Toinon les instructions les plus sévères :

— Vous vous permettez ici bien des choses qui ne me plaisent pas trop ! lui disaitil ; nous en causerons plus lard !

— Quand vous voudrez, monsieur, quand vous voudrez! J'ai servi M, votre père avec désintéressement et probité pendant quinze ans...

— Taisez-vous!... je liens compte de vos services passés, mais je prétends être le

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N maître chez moi!... En attendant, surveillez ce jeune homme et ma sœur, qui ne se con-

naissent pas d'aujourd'hui, j'en suis sûr!

Ne les perdez pas de vue; prouvez-moi que vous êtes véritablement honnête et dévouée...

Sans laisser à Toinon le temps de répondre, Mathias rejoignit Serpentard au jardin.

Henriette et Gaston causaient enfin de cœur à cœur. Toinon, qui allait et venait de la salle à manger à la cuisine, n'était point un surveillant incommode; du reste, elle reçut bientôt elle-même une visite qui l'empêcha de troubler le tête-à-tête des amoureux.

Un coup de sifflet prolongé avait retenti dans la rue. Toinon tressaillit et fît le signe de la croix. Un second coup de sifflet semblable suivit le premier; des larmes roulèrent dans les yeux de la pauvre Toinon. Enfin le signal se répéta, et Toinon, se jetant à genoux, poussa un cri de bonheur :

— Sainte Vierge !... bonne sainte Anne!... mon doux Jésus ! dit-elle, permettriez-vous que ce fût lui ?

Elle courut à la porte, elle ouvrit, elle se trouva face à face avec un homme de haute stature, qui portait un grossier costume de matelot du commerce.

C'était Hilarion Cornillardet , son frère,

qu'elle n'avait point revu depuis plus de 11 13

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douze ans, et dont elie n'avait pas reçu la moindre nouvelle depuis près de huit mortelles années.

Le bon matelot lui ouvrît les bras, mais elle, avant de s'y jeter, fit un signe de mystère :

— Vite !,.. par ici !... et silence ! dit-elle en l'entraînant à la cuisine.

Coi nillardet la suivit avec la docilité d'un enfant. Une fois à l'abri des regards , ^^ ïoinon l'embrassa en pleurant de bonheur :

— Mon frère!... mon brave frère!... ditelle, ah! comme ta arrives à point! J'allais enfin prendre un parti... c'est le bon Dieu qui t'envoie...

— Et me voici — ce qui ne gâtera rien —

înierroaipil Cornillardel, doublé el cheville en piastres fortes, gréé en doublons d'Espagne, chargé à couler bas de lingots d*or, riche comme les mines du Pérou, paré à aligner les cinq cent mille francs comme deux liards !

— Est-ce bien vrai?,.. Hilarion!... disait Toinon avec ivresse. Alors, notre fille est sauvée, sauvée tout de bon !...

— C'est vrai, très vrai, archi-vrai !..• tout ce qu'il y a de plus vrai, petite sœur; Tempereur de la Chine n'est qu'un sans-lesou auprès de moi; je suis capable d'acheter Paris en grand...

— Toi ?...

— Moi !... Ce n\^st pas faute d'avoir risque sa peau, par exemple !... Mais, naviguons

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droit !... Notre enfant, la fille à mon capitaine, comment va-t-elle ?

Toinon entr'ouvrit la porte de la cuisine donnant sur la salle à manger, et voyant Henriette toute occupée des tendres confidences de Gaston :

— Regarde ! dit-elle à Cornillardet.

Le matelot s'avança :

— Je vois un joli garçon et un beau brin déjeune demoiselle... Mais l'enfant?,..

— L'enfant ! tu la vois...

— Ab, tonnerre! en quinze ans, on a le icmps de pousser...

^■. — Tu croyais donc la retrouver jouant à la poupée ?

Hilarion Cornillardet ne répondit pas; il contemplait Henricile avec une émotion

paternelle qui se traduisit enfin par ces paroles en style du gaillard d'avant :

— Je me sens comme un grisgris qui me chatouille le cœur ! Foi de matelot, j'ai des larmes dans Tœil !... voilà donc mon enfant à moi... mon enfant ! Je dis mon enfant, Toinon, car enfin, quand on a repêché une pauvre petite créature de dix mois, au beau milieu de la mer, par un temps de perdition, quand on Ta sauvée, nourrie, logée, et fait éduquer dans le bon genre... on peut bien... assez causé ! c'est drôle tout de même, me voilà qui pleure pis qu'un aviron sortant de Teau.

— Mon brave frère, mon vieux Gornillar dei, disait Toinon, toujours bon comme autrefois !

— Oui, bon ! merci ! reprit le marin en riant. Va t'en le demander aux autres !... En

ai-je démoli de ces Espagnols, quand j'étais avec lès Indépendants, et de ces Indépendants quand j'étais avec les Espagnols !

Pour te dire la vérité, Toinon, tous les pavillons m'étaient égal et tous les métiers de

même! Regarde-moi un peu! Vois-tu

ça?.*,

Cornillardet, relevant sescheveux, montrait une épouvantable balafre qui allait de l'une à l'autre tempe.

— J'ai risqué ce jour-là d'élre décoiffé à perpétuité!... et ce n*est rien! j'ai failli être fusillé, pendu, trésillonné ou garrotté, comme dit l'Espagnol, empalé, écavtelé, rôii à la broche...

— Rôti... murmura Toinon.

— Par ceux de la Nouvelle-Zélande, les Sauvages!... Me manger, moi! joli régal!... Je

n'avais pour lors que la peau sur les os. J'ai un peu changé, par bonheur, en passant millionnaire du premier rang! On le contera tout ça par le menu, petite sœur! nous en aurions pour quinze jours à bavarder du matin au soir, sans boire, manger ni dormir ; mais on prendra son temps, trois mois s'il le faut; sois calme! Moi, d'abord, je suis dégoûté pour la vie de rester à jeun. Je me suis trop souvent souqué le ventre avec une corde en place de déjeûner, dîner et souper... Assez causé î '

Cornillardet, après cette tirade, entr'ouvrit

à son tour la porte pour contempler de nouveau la jeune Henriette :

— Est-elle gentille! est-elle mignonne?

Et comme elle vous ressemble à la femme de mon pauvre capitaine... Mais, mais, mais, Toinon !.., attention ! qu'est-ce que c'est que ce petit freluquet qui m'a tout l'air d'en conter à notre fille?

— Eh bien! dit Toinon, c'est son amoureux!...

— Ah! ah! entendons-nous? Il n'a

pas ma permission.

— Il a la mienne, Cornillardet, pour le bon motif.

— Bon!.... très bon! ça me va, car je

suis pour la morale, moi, quoique j'aie un

peu fait la course avec ceux d'Alger, du temps que j'étais Turc

— Ah! tu as été Turc! fît Toinon.

— J'ai été bien pis que ça ! mais voyons un peu, mettons de Tordre dans notre manœuvre, comme je disais étant général...

— Tu as été général!...

— Parbleu ! ei général de terre encore, chez le roi de Dahomey qui voulait me faire couper la tête pour lui avoir perdu une bataille, mais... assez causé!... Voyons donc, à ton tour, parle ! Tirons notre plan, comme je disais étant ambassadeur...

— Tu as été ambassadeur?...

— Sans doute, répondit naïvement Cornillardet, chez la reine des Ho va s à Madagascar de manière que je m'entends en

tiiplo machine, ce qui s'appelle, ou comme qui dirait à la façon d'enlortillcr son monde, l/honnêle marin n'avait ni l'intention, ni le loisir de donner une définition de la diplomatie, et très désireux d'en venir au fait :

— Mais assez causé ! assez causé ! ditil encore avec une sorte d'impatience. As-tu bien conservé le double de mon contrat avec le père Mathias?

— J'ai le double et le simple aussi, répondit Toinon, et même tous les papiers concernant mademoiselle, car le père Mathias étant mort...

— Ah! le père Mathias est mort! s'écria Cornillardet avec surprise comme s'il s'était figuré qu'un usurier dût être immortel.

— Oui, le père est mort, mais son fils, qui

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ne vaut guère mieux que lui, coniinue son vilain commerce. Au moment donc où le bonhomme se mouraii, mademoiselle, croyant qu'il était son père, le soignait comme un ange du bon Dieu et le pleurait du fond de rame...

— Brave et chère fille, murmura le marin ; c'est bien Tenfant de mon capitaine.

— Eh bien, pour lors! continua Toinon, il y avait par ici un autre vilain oiseau de la bande, un certain Serpentard qui pense encore à Theure qu'il est à racheter rétablissement. Il rôdait partout, il fouillait dans les cartons, je veillais sur lui, le brigand met la patte sur le carton où étaient les papiers....

— Diable! fil Cornillardet; mais lu veil" lais...

• — Grâce au ciel, j'arrivai juste à lemps. De peur de quelque infamie, dame ! j'ai tout pris, moi, et j*ai tout caché dans un trou de la muraille.

— Bien! très bien, Toinon! Malgré ça, Cornillardet n*est pas un voleur et n'a qu'une parole. J'ai été corsaire, négrier, baleinier, aventurier par terre et par mer, un petit peu forban même, à l'occasion.... mais l'enfant est bien portante, bien espalmée et bien écluquée, pas vrai ?

— Elle a été élevée avec les premières jeunes personnes de Paris, dans le meilleur pensionnat, dit Toinon ; elle sait la musique, la danse et tout!...

— Bon !... le juif a tenu sa promesse ! par conséquent, moi, je dois cent mille piastres. Je les paie, jVmmène ma fille et si ton joli petit monsieur cVà côté est un vrai bon garçon, clame! je les épouse! Vive la noce et à bas lùiriplo machi7ie^ comme je disais étant roi...

— Ah! tu as été roi aussi!...

— El pourquoi pas?... J'ai été bien pis que ça ; mais assez causé !... Peut-on voir ton Maihias filst

— Il me faut le temps de déterrer les papiers; ne nous pressons pas, Hilarion ; combinons notre conduite.

— Connu ! Feignons une feinte à l'effet de mieux dissimuler comme c'était mon idée étant galérien...

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— Galérien, mon pauvre Hilarion !

— Chez ceux du Maroc, petite sœur, mais à force de feindre des feintes, nous mettons nos gardiens aux rames et nous filons au large. Assez causé ! déterre tes paperasses, je vais fumer une pipe chez le marchand de vin du coin, je m'y amarre à quatre, sans trop boire, ce qui s'entend, comme je disais du temps que j'étais Dieu et diable tout à la fois...

— Dieu et diable! répéta Toinon stupéfaite.

•— Chez les sauvages de la Nouvelle Zé- 'ande, petite sœur, la fois que je me lirai de 'a broche par une finesse de triplo machine.,^ C'est ça une histoire!... de façon, vois-tu, qu'ils m'adoraient à la mode de leur pays en

se frouant le bout du nez sur mon gros orteil.... Je m'installe donc chez le marchand de vin et au premier signal présent!...

Cornillardet ne résista point au désir de contempler encore Henriette.

— Est-elle gentille !... Test-elle, dit-il de nouveau avec une satisfaction qui épanouit sa grosse face bronzée. Un vrai rosier en

fleurs!... Les autres du jardinet ne sont que

de la farine en comparaison, de la mache-

moure, du rebut! Ah! nom d'un tonnerre!... c'est une fine corvette taillée pour la marche, la valse et le sentiment. Marionsla, Toinon, marions-la, ce serait dommage de laisser monter en graine un joli boulon comme ça!...

—■ Mon brave Hilarion, toujours le

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même! disait Toinon avec ravissement.

— Et dire que j'ai bercé cette jeunesse dans mon caban pendant six mois passés, depuis l'île de Bornéo où notre pauvre Ca» raïhe se brisa la carcasse, jusqu'à Paris, où donc jela plaçai ici... comme tu l'en souviens.

— Pardienne !... Le lendemain du jour où, par précaution, lu me plaças moi-même cbez le vieux Mathias qui ne pouvait garder une servante pendant huit jours...

— Et où tu as demeuré seize ans pour l'amour de notre peiiie fille; inierrompit Cornillardet en embrassant Toinon. Tu as fait

là seize ans de purgatoire, pauvre sœur!

mais c'est fini enlends-iu bien!... tu passes

princesse, premier calibre !.... Je le veux!

Si lu as envie d'une robe d'or et d'argent,

crune couronne de reine en perles, diamants, plumes d'autruches...

— Allons donc ! c'est à moi de te dire : assez causé!..,

— Tu crois peut-être que je laisserai habillée enmorlaisienne la sœur du baron Cornillardet!...

Toinon ne put retenir une envie de rire :

— Ah ça, dit-elle, tu es donc baron aussi ?...

— Un peu ! et baron brésilien, encore !.... ça m'a bien coûté cinq cents piastres!...

— Un instant, dit ïoinon, j'ai mille choses à l'expliquer. Aujourd'huMiiême, j'étais décidée à dire à mademoiselle Henriette...

— A mademoiselle Julie Duterlre, atienn 14

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lion ! inleiTompit Cornillardet d'un ton magistral.

~ A mademoiselle Julie, d'accord, dit Toinon de bonne grâce, mais je n'ai jamais eu l'habitude de ce nom-là.

— Il est temps de la prendre; eh bien, après ?

— Je voulais donc lui dire tout à elle, je voulais lui apprendre qu'elle n'est ni la sœur de ce Mathias-ci, ni la fille de l'autre; je voulais en dire autantà M. Gaston, sonamoureux, à mademoiselle Blanche son amie, au lieutenant Berlaut, qui est le père de M. Gaston et de mademoiselle Blanche, à madame la comtesse d'Orbigny, qui est comme leur mère. Je voulais demander secours ei protection h tout le monde....

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— J'ai les cinq cent mille friincs, inierro npit Coniillardet, ça suffit; ne disons rien à personne.

— Pas même à mademoiselle.... Julie?

— Ce serait un vrai bonheur pour moi de lui apprendre la chose, moi-même, Toinon! et m'est avis que je l'ai un peu mérité.

liilarion prononça ce peu de paroles avec un tel accent de douceur et de tendresse que Toinon , vivement émue , l'embrassa encore :

— Que ce soit donc ta récompense, mon frère ; je me tairai I

Un coup de sonnette interrompit Tentrelien avant que le matelot ,ej sa sœur eussent pu convenir entièrement de leurs faits et gestes :

— A bientôt !...

— A tout à Theure!...

Le marin se croisa en sortant avec le lieutenant Bertaut, dont la visite, bien qu'elle fût attendue par chacun, allait opérer une véritable révolutit)n.

Toinon, passant par la salle à manger, dit à Gaston et à Henriette, d'un air de mys- 1ère :

— C'est M. Bertaut !..•

Puis elle en dit autant à Mathias en présence de Serpentard, qui se mordit les lèvres pour dissimuler un méchant sourire.

' — Priez-le d'attendre un instant, répondit Mathias qui, loin de s'être débarrassé de Serpentard en quelques phrases comme il le

projetait, venait d*avoir avec lui une longue et délicate conférence.

Nous l'avons déjà dit au début de ce chapitre, Anonyme Serpentard avait fait d'immenses progrès sous tous les rapports depuis que le bonhomme Mathias avait daigné lui accorder la survivance des emplois subalternes de Sarrazin son prête-nom et son courtier.

Or, Serpentard ne cessait de penser à cette note laconique qu'il avait un jour découverte dans le grand livre Mathias :

* Henriette, 300,000 fr., dossier 40, carton F. »

Serpentard avait tourné et retourné mille fois dans son imagination le sens de celle note ; Serpentard en vint un jour à se deman*

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der si Henrîeito était bien la fille de Mathîas, et enfin, avec une audacieuse logique, si, par hasard, Henriette en personne ne serait pas un gage d'une immense valeur.

Du moment où Serpentard eut formulé cette hypothèse, il ne négligea rien pour acquérir une certitude. Toutes ses observations pendirent vers un seul et unique but, il cessa de bâtir des romans en Tair :

— De deux choses Tune : ou Henriette est fille du vieux Mathiasou elle ne l'est pas? Si elle est fille de iMalhias et si le chiffre de 500,000 fr. est par exemple celui de la dot ou de la part d'héritage qu'elle doit avoir, épouser Henriette serait un coup de maître. — Mais, si elle n'est pas fille de Mail.ias. si elle appartient à une famille en position do

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la racheier un jour comme un gnge pour uno somme pareille, il faut qu'elle soii destinée à posséder des millions; épouser Henriette serait une affaire colossale. — Pcut-(llo êirc la fille légitime du vieux Mathias? — Preiiiière question.

Serpenlard rechercha Tacte u]ortuaire de dame Anastasie Mathias, et par un simple rapprochement de dates, il acquit la certitude qu'Anastasie était morte avant la naissance d'Henriette.

— Où est née Henriette?... — Deuxième question.

Serpentard compulsa les registres de naissance des douze arrondissements de Paris, pour les trois années dans la limite desquel-

les pouvait être née Henriette, et se répondit par cette négative :

— Henriette Mathias n*est point née à Paris.— Cela ne prouve pas absolument qu'elle ne soit point la fille de mon vieux patron , puisqu'il exploitait parfois la banlieue et même la province, témoin ses affaires à Pontoise ; néanmoins c'est une présomption très forte en faveur de l'hypothèse qu'Henrielte n'est point sa fille. L'éducation supérieure qu'elle a reçue est encore une sorte de preuve. Mathias était trop avare pour mettre sa fille et surout sa fille non légitime au pensionnat des Golombelles. Admettons au contraire qu'étant déposée chez Mathias comme un gage précieux, il ait été stipulé au contrat qu'elle recevriat une éducation

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aristocratique, tout s'explique de soi ; Ma- Ihias a exécuté la lettre du contrat pour ne point perdre ses droits à la somme immense de cinq cent mille francs.

Venaient les objections :

— Par moment, je lui trouve un air de famille avec les deux Mathias !... Le bonhomme, vers la fin surtout, semblait Taimer plus tendrement que de raison, ce qui me surprit fort de sa part !... Enfin, Maihias fils, si elle n'était point sa sœiir, ne serait pas si frater* nel pour elle.

Mais Serpentard avait réponse à tout.

— L'air de famille est sans doute une illusion que je me fais ; d'ailleurs les Mathias sont juifs, je pense ; et peut-être est-elle juive aussi. — Que le bonhomme, quand il bais-

«ait, se soit pris d'amiiîé ponr e!ît^, c'est une fafh!f^<;f^ f!e vîeîlfsr»! — Quanta ceîn; conJuiie n'est que logique sll a connaissdnce du dossier 40 ; on ne peut pas traiter en fîlFc de rien une héniière qui, comme gage seuîemeni, vous représente un demi-million. — Peui-êlre enfin la croil-i! sa sœur?... Grand problême, immense problème qu'il faut étudier et résoudre !... Mais d'abord : — ou Toinon a volé le dossier pour en tirer parti elle-même plus tard, et en ce cas Maihias fils ne sait rien, ou Toinon a coaimuniqué îe dossier à Maihias fils, après en avoir pris connaissance....

Serpeniard, pour éclaircîr ce point important, était venu relancer Maihias, dont il éludait opiniâtrement les questions sur les rela-

lions passées âe son père avec la famille Bcriaut, mais ce ne fui ni sans les remarquer, ni sans en lenir un compte diabolique.

— Mon cher Maihias, répondez-rnoi le premier, je vous répondraiensuite. Vous me dites sans cesse que vous ne seriez pas éloigné de me céder votre fonds de commerce, vous vous débarrasseriez volontiers de soins qui vous pèsent, eh bien ! posez des conditions...

— J'hésite encore, j'ai besoin de faire bien des recherches qui sont du plus grand intérêt pour vous comme pour moi!...

— Vous marchandez , mon cher Maihias.

— Non, pas précisément.

— Vous temporisez, c'est bien pis!... pre-

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nez-y garde, pourtant, vous lasserez ma patience, je vous abandonnerain et, et vous ne pouvez vous passer de moi... Vous devriez, si vous ne vendez pas, m'associer au moins.

— Oh! oh!... Et pourquoi donc?

— Parce que j'ai été le confident de votre respectable père. Vous me parlez du lieuienant Berlaut, il y a toute une série de faits très curieux qui se rattachent à la première rencontre de cet officier avec le chef de cette maison.... Avez-vous jamais entendu parler de Rose Printemps, de monsieur et madame Marcellot, du commandant Typhon, du jeune Adolphe?... Non! Eh bien, ces personnages ont eu ici des intérêts de cœur et de famille que je n'ignore pas, moi! De même, des af-

faircs majeures encore courantes oni nécessairement tlû vous échapper...

Serpeniard ajouta audacieusement :

— Tenez ! avez-vous connaissance d'un enfant au berceau qui aurait été laissé à feu votre père, comme un gage, et qu'il aurait fait élever en secret sous un faux nom?...

Sur cette question, Serpentard se mit en arrêt, Mailiias se troubla :

— Que prétendez-vous dire, ô mon Dieu?

s'écriait-il avec une sorte d'effroi.

— 11 joue bien la comédie, pensa Serpentard, qui dit ensuite fort légèrement : — Rien! rien! pure supposition!... Seulement, cher ami, je tiens à vous déclarer formelle-* ment qu'en cas de vente ou d'association, la première condition de notre traité sera quo

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VOUS ne disliairez de la masse aucune aûaire particulière, de quelque nature que ce soit....

Sei'pentard voulait absolument acquérir Taffaire d'Henriette, en se réservant, si Toinon possédait seule le dossier, de le lui faire restituer de gré ou de force.

— Aucune affaire, répliqua Mathias, pardon ! il en est peut-être que je veux excepter et qui sont, à bien dire, des affaires de famille.

Mathias, sûr de Tamour de Gaston pour Henriette, faisait allusion sans doute au médaillon, à la croix et à Tépée.

— Bien ! pensa Serpentard, il s'enferre !... Henriette est un gage !... Toinon lui a rendu le dossier !...

Cependant, Mathias bouleversé, disait avec une étrange chaleur.

— Ne détournez pas le sujet de la conversation, vous parliez d'un enfant déposé en gage, ici, chez mon père... que savez-vous de plus?... répondez!...

Toinon qui s'avançait demeura pétrifiée.

— Le damné Serpentard, pensait-elle, sait donc que mademoiselle Henriette n'est pas la sœur de monsieur? il en avait arraché le secret au père Mathias, ou peut-être a-l-il lu le dossier. Ah ! quel bonheur qu'Hilarion soit enfin arrivé!... Les intrigues de ce coquin pouvaient nous faire le plus grand mal!...

— Allons, Mathias, allons ! répondait Serpentard d'un ton dégagé, vous voulez faire semblant de ne pas savoir...

— Moi! moi! s'écria l'usurier avec un tel accent de vérité ou, pour mieux dire, d'horreur que Serpentard se prit à douter complètement; mais je ne sais rien! absolument rien!...

Ce fut alors que Toinon annonça Tarrivée du lieutenant Bertaut, qu'elle venait d'introduire dans le cabinet.

— Attendez-moi ici? Serpentard! attendez-moi, je vous en prie, dit Mathias en se hâtant de rejoindre le vieil olïicier.

Mais Henriette, après avoir fait passer au jardin Gaston qui devait éviter d'être vu ^ar son père, se précipitait sur les pas de Mathias et au moment où il saluait le lieutenanl, lui prenait le bras avec un mouvement énergique :

— Mille pardons, monsieur, dit-elle en même temps au vétéran septuagénaire, vous me permettrez de retenir mon frère pendant un seul instant :

— De grand cœur, mademoiselle, j'attendrai! répondit le vieillard avec la plus parfaite courtoisie.

Henriette entraîna Mathias dans la pièce voisine.

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