CHAPITRE VII
Rupture violente.
Après avoir déjeûné en lêle-à-lête avec Henriette, Gaston rêvait délicieusement en respirant les parfun^s de son petit parterre. Il se trouvait le plus heureux des mortels, et bénissait jusqu'aux obstacles, mille fois
l'usurii:r
maudits, qui, depuis plus d'un an Tavaient empêché de voir autrement qu'à la dérobée, la jeune fille qu'il aimait.
N'était-ce point ces obstacles qui venaient de rendre Henriette si expansive, elle autrefois si timide et si réservée ?
Adolphe et Blanche qui se voyaient sans difficultés aucunes, dans le monde, chez madame la comtesse d'Orbigny notamment, dans la famille, soit chez le Commandant Typhon, soit chez madame Marcellor, — Adolphe et Blanche étaient loin de s'être dit autant de douces et de tendres paroles qu'Henriette et Gaston en une heure d'entretien.
C'est qu'on avait craint une séparation éternelle!... L'on avait pleuré, l'on avait désespéré de tout rapprochement, en se racon-
tant ses chagrins d'amour, Ton venait de réparer amplement le temps perdu.
Voilà pourquoi Gaston était au septième ciel.
Du passé au présent, du présent à Tavenirt * il ne fît qu'un bond. — 11 se répétait chacune des phrases d'Henriette, les com.mentait et les interprétait avec ivresse. Il avait pu sans balbutier exprimer son amour en termes éloquents ; Henriette l'avait écoulé, sans baisser les yeux, sans rougir, avec de véritables transports de joie.
Ensuite elle lui avait longuement parlé de sa position, de ses doutes, de ses espérances, de Mathias et du singulier commerce qu'il faisait :
— Mais vous voici de la maison, mon ami,
dit-elle à ce sujet, je ne suis pas tout à fait sans influence sur mon frère ; nous parviendrons, sinon à le détourner de son trafic, au moins à adoucir la position de ses malheureux clients ;[ nous nous liguerons pour faire le bien.
Henriette annonça que le lieutenant Berlaut allait venir dégager sa croix et son épée.
— Ah ! je comprends enfin Tobjet de son interminable conférence d'hier soir avec la comtesse d'Otbigny, dit Gaston ; c'est elle qui l'aura forcé à accepter les dix mille francs convenus.
— Pourquoi si tard ?...
— Elle ignorerait encore les sacrifices que
s'imposu mon père autrefois, sans toute une série de hasards et d'indisci étions.
Madame Marcellot, Lucie, que la comtesse recevait, ayant été amenée à raconter avec détails l'histoire touchante de Rose Printemps et de son cœur d'or; on causa tout naturellement du juif Maihias. Aussitôt la comtesse résolut d'employer une partie de son immense fortune à racheter quelques-uns des gages placés chez l'usurier sentimental. Or, le lendemain même de celte conversation, Blanche dit qu'elle était étonnée de ne voir jamais son père porter la croix d'honneur. — Souvent la comtesse s'était demandée
comment le lieutenant Bertaut avait pu sub- U 17
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venir aux frais de son long voyage en Europe à la recherche d'Elisabeth.
Le propos en l'air de Blanche, rapproché de quelques autres, la mit sur la voie de la vérité. Elle interrogea le lieutenant, qui résista, mais en vain, fut obligé de tout avouer et d'accepter enfin la somme nécessaire au rachat de ses gages.
— Moi, disait Henriette à Gaston, j'espère bien qu'il ne nous laissera point ici cet argent; je forcerai mon frère à se conduire en
galant homme!...
Gaston ne cessait de louer les nobles sentiments d'Henriette; il lui demanda ensuite l'histoire de son précieux médaillon.
SE]NTIME^TAL. 259
— Peu de temps après la mort de moQ père, dit la jeune fille, Toinon me le remit secrètement. Elle me dit que ma pauvre mère au lit de mort lui avait recommandé de me le donner, lorsque je serais d âge à en comprendre tout le prix.
— Vous n'avez donc pas connu votre mère?
— Non!... dit Henriette avec tristesse, et Toinon, qui a le défaut d'être mystérieuse à l'excès, ne me parle presque point d'elle». L'excellente femme m'annonce volontiers qu'elle m'apprendra un jour des secrets importants: le moment de me les révéler n'a^ rive jamais!... Aujourd'hui, pourtant, elle me paraît décidée à tout dire, mais aujourd'hui, nous avons à songer à hien d'autres choses.
Quelle journée ^.. Et je m'ailends, en outre, à reecvoir, ici même, la visite de Blanche et de madame la comtesse....
— Blanche a tout fait! dit Gaston. Depuis huit jours, elle tourmente notre généreuse prolectrice pour robliger à venir ici queier et vous offrir des billets de loterie...
— Bonne cl chère Blanche ! (|iic je Tembrasserai de bon cœur !...
Tandis qu'Henriette s'oxpriâiail ainsi , Gaston, qui lui avait [)ris la main, ki portait à ses lèvres avec ivresse.
Mais celte scène d'amour est déjà vieille d'une demi-heure, pendant laquelle, Gaslon, à demi-couché sur un banc de gazon et fort peu préoccupé do la présence de son père
Sr.NTlMEiSTAL. 261
dans le cabinet de Maihias, n'a cessé de rê, ver à son bonheur.
Serpentard vint y mettre le comble en lui disant :
— Recevez mes félicitations bien sincères, monsieur Gaston Bertaut, voire mariage avec mademoiselle Henriette est une affaire arrangée et convenue. M. votre père sait et approuve tout ; M. Maihias a parlé de la dot de sa sœur, les choses ont marché à souhaits, l'on n'attend que votre présence!...
Gaston n'en pouvait croire ses oreilles, il était ravi en extase, et ne bougeait poinl, ce qui ne faisait pas le compte de Serpentard; aussi, usant des grands moyens, ce dernier le tratna-t-il pour ainsi dire jusqu'au cabinet, où le jeune amoureux devait être fou-
droyé par Taccueil que lui fil son père. Henriette avait poussé un cri de douleur et s'appuyait sur Toinon, qui grommelait entre ses dents.
— Patience, Serpentard, notre tour viendra !... Cornillardet n'est pas à Paris pour rien !...
Maihias ne comprenait pas bien le but de son prê'.e-nom :
— Se vengerait-i! à sa manière de mes refus de lui vendre le fonds ou de Tassocier? En tous cas, il me trahit ; je l'en punirai, moi !...
Serpentard, triomphant, croyait avoir trouvé le mol de Ténigme; il se voyait déjà maître de cinq cent bons mille francs, et voici comme :
SEMIMlilNTAL. 203
Henriette était marquée à celle valeur sur le grand livre Malhias; par Tenireraise de Bertaul,. madame la comtesse d'Orbigny, née Hélène de Norlof, faisait proposer jusqu'à 500,000 francs à qui retrouverait sa sœur Elisabeth ou sa nièce Julie Dutertre; donc le dossier n® 40 devait établir qu'Henriette était la jeune Julie. Vraisemblablement, d'après Serpentard, Henrieite n'était qu'une enfant supposée, élevée dans la prévision de l'affaire pendante, mais qu'importait?... La combinaison devait infailliblement réussir !...
— Seulement, qui a les papiers? se demandait-il, est-ce Toinon? est-ce Mathias? C'est égal, je prendrai les devants, j'ai les plus belles chances !...
Gaston s'était avancé d'abord avec con-
fiance; ensuite, s*apercevant de la stupeur génërale, et entendant le cri d'Henrielle, il S'arrêta. Il perdit contenance, il ne sut que dire, jusqu'à ce qu'éclairé parla fureur même de son père, il se retourna vers Mathias en désignant Serpentard :
— Cet homme, s'écriait-il, m'a indignement trompé!...
— C'est vous, monsieur mon fils, interrompit sévèrement Bertaut, c'est vous qui me trompiez indignement, et monsieur que je remercie de son zèle officieux mérite toute ma reconnaissance !
— Du calme! point d'éclat! pensait Mathias, je me contiendrai pour pénétrer ces mystères.
SEISTIMENTAL. 265
— Expliquez-moi votre présence? demandait Bertaul à son fils.
— Je cherchais un emploi, mon père; M- Mathias m'a offert d'être son commis,
— Assez! interrompit le vieil officier. Je défends à mon fîls d'occuper cet emploi, je lui défends de remettre les pieds dans celle maison et d'y entretenir des relations avec qui que ce soit à l'avenir.
— Mon père ! de grâce ! ne me condamnez pas sans m'entendre, dit Gaston.
— Je sais tout ce que vous avez à me dire, j'ensais même plus long que vous!...
— Ma parole est engagée ! s'écria le jeune homme !
— Je la dégage d'autorité palernelle, moi!...
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Maihias s'adressa au lieutenant Berlaut.
— Vous ne le pouvez point, monsieur !
Sa signature est engagée aussi ; il y a entre nous un contrat sous seing privé, et votre fils est majeur.
— Il va parler du médaillon, dit Henriette à Toinon avec inquiétude.
Mais Bertaut , contenant sa colère, répondait d'un accent de mépris :
— Un contrat entre mon fils et vous, monsieur Mathias ! Allons donc!... Sachez, monsieur, que je connais le but de votre intrigue!... J'en étais prévenu avant que mademoiselle votre sœur cl associée ne me proposât je ne sais quelles étranges concessions....
Henriette devint pâle comme un spectre, Mathias courut la soutenir; le vieil offi-
cicr, toujours froid et dédaigneux, ajoutait :
— Sachez enfin que mon fils, que le fils du lieutenant Bertaui,ne s'alliera jamais à une famille qui exerce voire.... votre industrie.
Henriette accablée, s'évanouit; Mathias la laissa aux soins deToinonet transporté d'une fureur inconnue à tous ceux qui l'entouraient :
— Monsieur Bertaut, dit-il, tant que vous n'avez blessé par vos soupçons et vos propos que Mathias l'homme d'affaires, l'homme d'affaires s'est contenu, mais avec une ingratitude honteuse vous insultez aussi cette noble j eune fille ; sortez d'ici ! je vous chasse !...
Bertaut, haussant les épaules, ne répliqua
plus et sortit. Il tenait par la main son fils, qu'il obligea de sortir avec lui.
Gaston, désespe'ré, voulait courir à Henriette; par respect filial, il n'osa se dégager de cette étreinte. Il se tourna vers Maihias; Matbias, irrité ne le regarda point ; Henriette, privée de connaissance, était dans les bras de Toinon. — Des larmes de douleur et de colère baignaient les yeux de Gaston Bertaut...
La porte se referma.
Toinon, dont on ne saurait peindre la méchante liurrieur, emportait son enfant bienaimée :
— Le vieux brutal!... Insulter ainsi la nièce de madame la comtesse d'Orbigny,
madcmoiselie Julie Dutertre, celle qu^adorc son fils Gaston !
Cependant Mathias s'était jeîd sur Scrpenlard et le secouant avec vigueur :
— Quant à loi, misérable, criait-il, reste ici, et réponds-moi ou je le casse la tête !...
Serpenlard eut grand peur, car la force physique de ce Mailiias, si usé, si cassé en apparence, était tout autre qu'il ne s'y attendait. 11 se sentait tenu par un poignet de fer :
P — Du calme, cher ami, du calme! dit-il ne vous emportez pas, j'ai agi dans voire intérêt !...
— Quoi ! c'est dans mon intérêt que vous brisez le cœur du seul être que j'aime au
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monde. J'allais donner à m;i sœur Henriette un mari qu'elle aime...
— Un petit sot ! fit Serpentard; mais vous plaisantez ! la loi ne vous permet pas de marier mademoiselle Henriette...
Mathias, stupéfait, lâcha enfin Serpentard, qui poursuivit avec astuce :
— Raisonnons ! Quelle autorité exercezvous sur cette jeune personne?
— Mais!... celle d'un frère aîné, d'un tuteur, d'un protecteur, d'un ami, d'un second père!...
~ Laissez donc! fit Serpentard, vous savez bien qu'elle n'est pas votre sœur...
— Henriette n'est pas ma sœur!... Expliquez-vous!... prouvez!... voilà ce que je veux savoir!...
SENTIMENTAL. âîl
Serpeiitard, convaincu mainienant que le dossier n'avait jamais éié vu par Maihias, ne craignait pas de dire :
— Henrielte enfant fut déposée ici par sa propre mère, ici, chez votre père déjà veuf, pendant que vous étiez absent!...
— Par sa mère?... répéta Mathias avec égarement.
Serpentard, selon son projet, inventait ce qu'il n'avait pu découvrir, et, d'ailleurs, il n'était point fâché de donner le change à Mathias.
— Avez-vous son acte de naissance? poursuivit-il. Est-ce à moi de vous prouver qu'elle n'est pas votre sœur?... mais^ c'est à vous, cher ami, de prouver que vous êtes son frère; voilà qui est logique!... QuoHe est
la mère de mademoiseile Henriette? vous le savez de reste!...
— Non!...
— Allons! allons! vous vous jouez de moi ! Henriette est un gage !... il doit y avoir ici un dossier sur son compte, car votre respectable père écrivait tout ! Ciierchez donc, cherchez !... Et trouvez, je vous le souhaite.
Malhias, atterré, appela Toinon d'une voix de stentor. Toinon accourut :
— Vous avez été au service de mon père une quinzaine d'années ?
— Oui, monsieur.
— Eh bien ! en âme et conscience, croyezvous qu'Henriette soit ma sœur ?
— Je vous jure, moi, qu'elle ne l'est pas, dit Serpentard.
SENTIiMKNTAL. 273
— Dame ! fit Toinon, il ne faut jurer de rien !
— La coquine, pensait Serpenlard, veut accaparer les cinq cent mille francs, mais j'ai trouvé la piste.
— Vous douiez donc? disait Mathias à Toinon.
— ■ Mademoiselle Henriette avait près de deux ans quand je suis entrée au service de M. voire père; il était veuf depuis longtemps, et ce que je puis jurer, c'est que je n'ai jamais vu la mère de mademoiselle
Mathias interrompit d'un accent impérieux :
— C'est bien ! c'est très bien !... qu'on me laisse seul ! Je n'y suis pour personne!...
274 L'USURUU SENTÎMENTAL.
Déjà Serpentard était en chemin pour se rendre chez madame la comtesse d'Orbigny, née Hélène de Norlof.
Quant à Toinon, qui avait laissé Henriette en pleurs dans sa petite chambre, elle courut au jardin :
— Appelons Hilarion, et vivement! se ditelle.
Maih'as s'écriait :
— Je lirai nuit et jour, sans relâche, jusqu'à ce que j'aie un indice; et si Henriette n'est pas ma sœur... ô mon Dieu ! elle sera ma femme!...