CHAPITRE XVI
Le Jugement de Barnabe,
Rose avait distrait Adolphe par la plus tendre des causeries. Pour la première fois elle pouvait donc Tinierroger à son aise, lire dans sa jeune dme, jouir de ses impressions,
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se rassasier de sa voix. Le petit garçon no tarissait pas.
Tandis que Serpentard et Coqueluche faisaient assaut de finesses autour de Typhon, Rose apprenait d'Adolphe combien Lucie avait constamment été bonne mère. Aucun sentiment de jalousie ne mêla son amertume à la joie profonde d^ la jeune femme. Elle trouvait son Adolphe si gentil, si intelligent, si bien élevé, que, malgré les regrets du bonheur perdu, elle en était presque reconnaissante à sa rivale.
Et pourtant le petit garçon, qui donnait toujours à Lucie le nom de maman, se trompait sans cesse en l'appelant encore : Ma bonne amie Marie !
Mais sous la collerette brodée d'Adolphe,
elle venait d'apercevoir un étroit ruban de velours; elle Tavait tiré doucement et reconnaissait, avec une émotion extrême, le petit cœur d'or, présent d'amour d'Octave Marcellot, — ce cœur d'or qu'elle avait dégagé de chez l'usurier Mathias avec le prix de son dernier sacrifice, — ce cœur d'or qu'elle avait dès-lors suspendu au cou de son enfant.
Lucie avait pieusement respecté ce gage de tendresse maternelle. Rose laissa couler une larme sur le cœur d'or :
— Maman m'a bien recommriodé d'en avoir soin, dit Adolphe, de ne jamais le perdre, ni le donner à personne : — c'est, m'al-elle dit, une relique sacrée.
— Tcn autre maman a bien raison, mon
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cher Plis, répondit Rose, garde-le toujours sur Ion cœur en souvenir de la mèie.
— Oh ! oui, hien sûr! bien sûr ! dit Adolphe, je le garderai toujours ! Le soir, vois-tu, quand je récite mes prières, maman ne manque jamais de me faire embrasser ce petit cœur d'or, et ensuite elle me fait dire : « Je vous saille^ Marie^i» pour celle qui l'a attaché il mon cou.
— Et sais-tu qui Ta attaché ? demanda Rose en tremblant.
— Oh ! je le sais, bonne amie, petite maman !
— Mais qui donc ? demanda Rose palpitante. -
— Oii ! fit le petit garçon, c'est une grande
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amie de papa et maman, une sainte qui est avec le bon Dieu.
— Et vous l'appelez ?
— Rose Printemps, bonne amie !...
A celle réponse, les larmes de Rose jaillirent en abondance; mais Adolphe, disirait par le rclour du commandant Typhon ne remarqua plus son émotion excessive.
L'heure du dîner approchail. Déjà, dans la salle à manger, par les soins de Rose, sept couverts étaient mis.
On sonna.
Le lieutenant Bertaut et l'ami Barnabe entrèrent.
Ils n'entrèrent pas seuls: Octave, Lucie et lejuif Mathias les accompagnaient.
Adolphe élait alors , sur les p:enoux du
commandant Typhon, dont il tirait, comme de raison, les longues moustaches grises.
Serpentard fit une grimace affreuse ; Coqueluche eût voulu s'évaporer; le juif Mathias, en les apercevant, faillit éclater de rire. Quanta Typhon, il avait froncé les sourcils ; — mais Adolphe courait à Lucie, en criant :
— Maman ! honne amie Marie me dit qu'il faut aussi l'appeler petite maman ! J'ai deux belles chéries mamans !... moi !...
— Madame l disait Lucie à Rose, au nom du ciel, secondez-nous î... Tachez d'empêcher une catastrophe.
Typhon se dirigeait vers Octave d'un air fort menaçant ; — Serpentard se rapprochait de la porte ; — le lieutenant Bertaut barra le passage comme par un fait exprès; — l'ami
Barnabe coupait ea même temps la route et la parole au commandant :
— Pas un mot, lui dit-il, patience, et fais offrir des sié2;es ! — C'est aux témoins de parler !... Messieurs et mesdames, continuat-il d'un ton d'autorité qui établit le silence, permettez que je vous rende compte à tous de l'objet d'un double message.
A l'exception du juif Mathias qui se posta derrière Octave Marcellot, tout le monde s'assit; Serpentard et Coqueluche comme les autres.
Aniiibal Guidant ! heureux et prudent Ni-
bal ! votre cousin Ninyme et votre sœur qui
vous traitaient si fraternellement d'imbécille,
en étaient réduits à envier votre sas^esse.
Adolphe se trouvait entre Rose et Lucie» II 4
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il leur donnait une main à chacune. S*il y avait encore dans les regards du corn nandanl Typhon une menace pour Octave, dans ceux des deux jeunes femmes il n'y avait que douceur et confiance.
— Damnée Coqueluche! Sans «lie je serais sui' la I cille de Pontoisc ! pensait Serpentard.
— Double traître de Mathias! affreux usurier! Il nous a volés encore une fois! se disait la vieille fille pourpre de dépit.
M. Barnabe, avec une réserve commandée par le respect dû à Rose et par la présence d'Adolphe, glissa rapide nenl sur des faits trop connus pour avoir besoin d'être exposés en détail; puis arrivant au duel :
— Nous venons, M, le lieutenant Ber-
laut et moi, dit-il, proposer un nccommodement qui satisfera, je l'espère, M. et madame Typhon , aussi bien que M. et madame Marcellol. Telle était déjà mou intention, telle était déjà mon espérance, lorsque je me suis chargé de porter la parole, auprès de M. Octave Marcellot, au nom de mon vieil et loyal ami, le commandant Typhon. - Je n'ai pas eu grand'peine à prouver au lieutenant Bertaut qu'il s'agissait d'intérêts fort étrangers au point d'honneur ; qu'un duel, — - extrémité déplorable en toute circonsumce, — dans celle-ci moins que jamais, ne pouvait amener aucune solution favorable. Un procès n'eût guère été préférable. Les questions de cœur ne peuvent se résoudre en sacs d'écus.
— Eh ! eli ! se dit Tusurier sentiment;il Maihias, mes valeurs imaginaires prouvent que M. l'arbitre n'a pas le sens commun.
— Quant à Tenlèvement de l'enfant, poursuivît Barnabe, M. et madame Mareellot l'avaient déjà comploté ; ils voulaient se condamner à l'exil pour conserver leur Adolphe. Mademoiselle Alexandra Guidant les a prévenus par un rapt que je désapprouve.
— Monsieur ! interrompit aigrement Coqueluche, votre ami le commandant Typhon a accepté la responsabilité de cet innocent stratagème.
— Mademoiselle, je désappi'ouverai donc mon ami, si cela peut vous salisfaire.
Le juifMathias et le lieutenant Bertaur, seules parties désintéressées, sourirent à celte repartie, qui ne satisfit aucunement la triste Coqueluche.
— J'abrège. M. et madame Marcellot ont loyalement reconnu que les droits maternels de madame Typhon étaient sacrés.
Le commandant se dérida. Serpentard et Coqueluche faillirent reprendre quelque espoir.
— Ils ont senti que madame Typhon était certaine, avec la protection des lois, d'en arriver à leur retirer le jeune Adolphe. Mais d'un autre côté, au nom même de madame Typhon, qui doit vouloir, avant tout, assurer le bonheur et l'avenir de son fils, j'ai cru pouvoir
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promettre qu*el)e consentait encore à les autoriser à Tadopter par la suite, — ce qui assure à l'enfcini le nom de Marcellot qui lui est dû. — Toutefois, le consentement de madame Typhon n'aura lieu qu'à condition qu'elle et son mari jouiront de l'enfant comme d'un fils légitime et le {larlageront avec les ëpoux Marcelloi. — En conséquence , voici l'ar'angement accepté d'avance par M. et madame Marcellot et qui le sera aussi, je n'en doute pas, par mon ami Typhon ei sa femme.
Un murmure de curiosité, de satisfaction ou de dépii, suivant les personnages, parcourut l'auditoire ; enfin Barnabe prononça :
— Jusqu'à l'époque où il entrera au collège, A(lol[)he passera la belle saison à Mon-
SENTIMENTAL. i^
repos, chez son père et sa mère adopiivo» et l'hiver à Paris , chez M. et madame Typhon, qui rauraieni reconna et légiiiraé^ comme nous le savons tous, si certaines dispositions de la loi n'y liieliaient obstacle. Pendant l'hiver, bien <mlendu, l'enfant ira fréquemment rendre visite à ses parents Marcellot, et réciproquement, pendant Tété, il viendra de temps en temps passer quelques jours à Paris. Plus lard, c'est dans un collège de Paris qu'il sera placé. Ses jours de sortie appartiendront à M. et madame Typhon, ses vacances à la famille Marcellot...
Le commandant, vivement ému, tendit la main à Octave ^ Rose se jetait dans les bras
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de Lucie. Uon n'entendit plus le reste de la sentence arbitrale.
Serpentard et Coqueluche voulaient à toute force sortir ; mais le lieutenant Berlaut était une inflexible barricade. Malgré ses habitudes calmes et mesurées,malgTé ses usages bien différents de ceux de Typhon, Bertaui était si profondément indigné qu'il se sentait prêt à faire justice de l'avidité des deux collatéraux.
Le juifMathias ne perdait pas de vue son billet de mille francs.
Adolphe battait des mains et gambadait en criant :
— J'ai donc deux papas et deux mamans, moi !...
Le paternel Barnabe, l'atlirant par un
signe amical, lui répondit en lapant sur sa joue rose et blanche:
— Oui, mon ami, vous avez deux papas et deux mamans ! Et, quand vous serez au collège, il faudra, tous les ans, gagner quatre couronnes pour ne pas faire de jaloux.
Tandis que la joie la plus pure régnait à Tune des extrémités du salon, Bertaut s'écria toul-à-coup avec une véhémence très rare chez lui :
— Non! non! monsieur Serpentard, vous ne sortirez pas !...
— Mais, monsieur !... on ne retient pas ainsi les gens !...
Typhon se retourna, et approuvant Bertaut :
'— Vous ne soriircz pas, mordieuîsans
que je vous aie dit votre fait !... Nous sommes édifiés sur votre compte et celui de voire vieille endiablée de cousine!... Nous connaissons, par le menu, toutes les intrigues ourdies depuis dix ans par vous, par elle et par son frère Annibal, qui ne vaut pas mieux que vous !... Je veux que vous sachiez bien, monsieur Serpentard, que je vous liens pour un poliiiSon!... Et si vous n*étiez chez moi!...
• Coqueluche poussait les hauts cris.
Serpentard, efFiayé , ne demandait qu'à s'en aller au plus vite.
Barnabe obtint grâce pour le couple Serpentard.
— Bertaut! s'écria enfin le commandant Typhon, ne leur barre donc plus le passage,
ou je les fiche à croix ou pile par la fenêtre !...
Un éclat de rire presque général suivit ceUe conclusion militaire.
Coqueluche et Serpenlard s'évadèrent au plus vîie.
Dans un coin, Mathias touchait enfin le billet de mille francs. Mais quand il voulut sortir à son tour, M. Barnabe le prit par unbou*? ton de sa grasse houppelande brune:
— Monsieur Malhias, lui dit-il, votre honteux trafic sera signalé à la police, je vous en préviens...
— Monsieur Barnabe, vous êtes un moderne Salomon, sur mon honneur, sur ma foi, monsieur Barnabe, répondit le juif en souriant, mais un peu trop sévère pour un
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honnête commerçant en valeurs sentimentales, monsieur Barnabe... La loi n'atteint pas Tusure sur les amours^les jalousies, les rancunes, les tendresses paternelles, maternelles, filiales, etc., etc. Monsieur Barnabe, je spécule sur les sentiments de famille, et je vous assure que le commerce n'est pas bon tous les jours !... Je suis votre très humble serviteur, monsieur Barnabe. A vous revoir !
Le lieutenant Bertaut étonne de cette réponse, se fit renseigner par Tami Barnabe luimême sur le singulier commerce du juif Maihias. — Ce qu'il apprit du cœur d'or de Rose Printemps et de plusieurs autres spéculations analogues parut l'intéresser au plus haut degré. — Et c'est pourquoi, séance tenante, il s'informa de l'adresse du fameux usurier sen-
timenlal, qui devait bientôt recevoir sa visite.
Dans la rue Saint-Louis, Serpentard et Coqueluche se chamaillaient horriblement, quand le juif passa et s'enfuit à toutes jambes. Ninyme courut à sa poursuite, -raiteignit et le frappa de sa canne. Des agents de police délivrèrent M ilhias et arrêtèrent Ninyme Serpentard, qui fut condamné à lui payer vingt-cinq francs de dommages-intérêts et de plus à passer quinze jours en prison.
Ces vingt-cinq francs turent la dernière recette du profond spéculateur sur son afluire Marcellot.
Quant à Coqueluche, les railleries de son frère Nibal, son dernier mnriagè manqué, les
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cancans de Ponloise, où Taffaire s'ébruita dès le lendemain, et un charivari qu'on lui donna en mémoire du premier charivari demeuré si célèbre, lui portèrent tellement sur les nerfs qu'elle en tomba sérieusement malade.
Elle mourut vierge, martyre et déconfite, en toussant et grognant comme elle avait vécu.
Faut-il dire qu'aucun des sept couverts ne fut retiré de la table des époux Typhon, qui ne dînèrent que cette fois avec Octave et Lucie Marcellot.
Mais le jugement de Barnabe n'en fut pas moins exécuté à la lettre, jusques et y compris les quatre couronnes.
Los deux familles se retrouvaient tous les uns à la distribution solennelle des prix. — Alors, après avoir donné la première de ses couronnes à Rose et la seconde au commandant, Adolphe parlait pour Monrepos avec Octave et Lucie qui se promettaient bien de l'adopter par la suite, avec le consentement de sa mère et du brave Typhon.
Malheureusement la loi, fort sage d'ailleurs est très sévère en matière d'adoption. Nul ne peut adopter avant d'avoir atteint l'âge de cinquante ans.
Serpenlard le savait; Serpentard avait dit cent fois :
— Avant d'avoir cinquante ans, Lucie peut mourin
— Ou Adolphe... ajoutait Coqueluche.
. — Ou Octave.
Coqueluche mourut, el Serpenlard, ruiné, vieillissait fort.
Mais l'usurier seniimental?...
Pendant bien des années encore, il conlînua son commerce en dépit de saint Barnabe; on le vit rentrer en relations amicales avec Ninyme Serpentard, et traiter notamment avec le lieutenant Bertaut, devenu veuf depuis peu, à répoqeie où se termine la première partie de ce récit.