Î06 L'USURIER
nouveau h la grande porte. Toinon dut y aller,mais ce ne fut point sans observer du coin de Toeil les mouvernenls de Serpentard, qui ouvrit précipitamment le carton et eut la douleur de le trouver entièrement vide.
— La scélérate doit avoir soustrait le dossier! pensa-t-il.
Toinon riait en elle-même :
— Les oiseaux sont dénichés !... ça le vexe ! Ah ! que j'ai bien fait de mettre en sûrelé des pièces si précieuses !...
Elle ouvrit en même temps, et recula étonnée en reconnaissant la comtesse d'Orbigny et mademoiselle Blanche Bertaut.
Blanche était exactement de râû;c d'Hcn-
SENTIMK.NTAL. lOT
rieilc; les dpnx jeunes filles avaient été élevées ensemble au pensionnat deColonabelles, où elles passaient, à lort ou à raison, pour les deux plus pauvres et les moins bien nées.
L'on savait que mademoiselle Bertaut, fille
d'un vieil officier de l'empire sans fortune,
était pensionnée par madame la comtesse
d'Orbigny; quant à mademoiselle Henriette
Matbias, on chuchotait en parlant d'elle,
Qui venait la voir? — Une servante coiffée à la mode de Bretagne, et de loin en loin, un vieillard mal mis, qu'elle appelait son père,.
Mesdemoiselles de Blanchelande, d'Oivillois, de Versillet, de Montgloire et du Valperlé en faisaient des gorges chaudes. L'on
10« r USURIER
disait bien pis encore dans le groupe composé de mesdemoiselles Bertrand, Jonas et Campistron ; celles-ci destinées à quelques trente ou quarante mille livres de rentes.
Le faubourg Saint-Germain était représenté aux Colombelles par les premières, la finance, et Tindustrie par les secondes. On s'appelait ma chère de part et d'autre; au fond Ton était ennemies jurées. — C'étaient Fancien régime et la dynastie de juillet, l'aristocratie de naissance et l'aristocratie de fortune; les princesses et les bourgeoises^ les pimbêches et les faquines; nous rapportons ici textuellement les aimables qualifications que chacun des deux camps donnait h l'autre.
felanche et Henriette n'étaient ni de la droite ni de la gauche; Taristocra lie daignait les traiter avec une familiariié amicale parce que la haute bourgeoisie ne les admettait pas trop volontiers dans ses rangs.
L'on ne nous demandera pas pourquoi Blanche et Henriette se lièrent intimement à mesure qu'elles grandissaient. — D'abord, elles s'ëlaient rapproche'es instinctivement, parce qu'elles avaient les mêmes goûts simples ; mais d'année en année, leur liaison devint une sorte de nécessité, sans qu'elles s'en rendissent bien compte. Nous ne voudrions pas, toutefois, qu'on exagérât les sentiments des deux coteries dont nous venons d'esquisser les silhouettes. — La guerre n'était pas toujours flagrante, les drapeaux ennemis n'étaient point déployés toujours, mais ton-
jours le feu couvait sous la cendre. El puis, que faire en un pensionnat si on ne s'y occupe point de ses compagnes?
Aussi Ton disait encore que grâce à Tintiniité de Blanche avec Henriette, les deux jeunes amies allaient ensemble au parloir chaque fois que M. Gaston Berlaut venait voir sa sœur. — On avait aussi surpris quelques confidences. Mademoiselle Valérie d'Orniilois disait entr'autres choses que si M. Gaston avait singulièrement disiingué mademoiselle Henriette Mathias, d'un autre côté mademoiselle Blanche Berlaut avait un faible pour l'intime ami de Gaston.
Celui-ci, personne ne le connaissait, il ne pouvait franchir les grilles des Colombelles, car il n'y avait point de sœur, mais on sa-
vait son nom, ce nom chéri que Blanche murmurait parfois aux oreilles d'Henriette.
— Il s'appelle Adolphe.
— Mais Adolphe n'est pas un nom complet; est-il riche, est-il du monde?...
On finit par savoir que Tami de Gaston était le fils adoptifde M. et madame Marcellot qui habitaient le faubourg Saint-Honoré.
El ces demoiselles qui ne lisaient pas encore de romans, mais en faisaient volontiers, unirent d'autorité le nom de Gaston à celui d'Henriette, et celui de Blanche au nom d'Adolphe.
Mais toutes ces causeries sont déjà de l'histoire fincienne au moment où nous voyons la comtesse d'Orbigny et la jeune Blanche
4^5 L^USUfeiER
pénétrer dans la demeure retirée de Tusurier Malhias.
Toinon qui avait toutes les confidences d'Henriette, affirma que monsieur et mademoiselle ne pouvaient tarder à rentrer; elle invita ces dames à passer au salon, mais la comtesse paraissait exirêmement pressée.
Toinon s'informa de l'objet de la visite.
— Mon Dieu ! répondit la comtesse, plusieurs motifs fort différents nous amènent. Je viens d'abord comme dame de charité
Serpentard, au Heu d'aller au jardin, s'était glissé dans le cabinet; un sourire nioqueur effleurait ses lèvres quand la comtesse ajouta :
— Nous faisons une quête pour l'œuvre des enfants trouvés...
— ; Oh! oh! Maihias n entend guère de celle oreille-là ! se dit-il. C'est le cas du proverbe : Tel père^ tel fils,
— Si mademoiselle Henriette n'était pas sortie, répondait Toinon avec empressemenf, elle contribuerait ceriainemeni à votre bonne oeuvre, mesdames.
— Mon excellente Toinoîi, dit Blanche, ne manquez pas de faire mes amitiés les plus viveis à notre chère Henriette.
— Mademoiselle regrettera bien d'avoir été absente !... Elle en sera désolée!...
— Mais non pas le compère Maihias! pensait Anonyme Serpentard.
— Ce soir, dit encore la comtesse, on tirera dans mes salons une loterie au profit des
orphelins; je voulais aussi offrir des billets à M. et à mademoiselle Maihias.
— Mademoiselle en aurait pris, j'en suis Lien sûre, répliqua Toinon.
Serpentard haussait les épaules :
— Madame la comtesse fait feu à double boulet, grommelail-il, mais Mathias est un blanc qu'on n'attrape guère. Quelle diable d'idée vous ont ces belles dames de venir solliciter la charité de l'usurier le plus usurier... du juif le plus juif... car il est pire que son père notre maudit Maihias!...
Ce monologue n'empêcha pas Toinon d'apercevoir le judicieux Ninyme; aussitôt elle se retourna et le montrant à la comtesse :
— Voici M. Serpentard, un ami de la maison, il va vous faire son offrande !
sentimental; ii5
— Au diantre la pécore !... fit Serpentard en gagnant la porte. Pardonnez-moi, mesdames, mais je suis dans l'impossibilité la plus absolue...
Serpenlard mil la main sur le bouton.
— Madame la comtesse, mademoiselle, j'ai bien Thonneur...
— Veuillez seulement souscrire pour quelques billets, monsieur ; je les enverrai chez vous, disait la comtesse.
Mais Serpenlard avait enfin ouvert et s'adressant à Toinon : ^
— Vous direz à M. Mathias qu'une affaire très pressée m'empêche de l'attendre davantage. '
Là-dessus il disparut, laissant la comtesse surprise et Toinon riant aux éclats :
l'6 L'USURIER
— Oh! le vieil avare ! s'écriait la Bretonne, toui à l'heure je ne savais comment m'y prendre pour le renvoyer.
Blanche partageait Thilariié de Toinon que la comtesse attirait à l'écart d'un petit air mystérieux.
Toinon répondit par un signe en engageant Blanche à passer au salon où elle venait le piano de mademoiselle et à donner un coup d'œil au jardin.
— Parfaitement, dit la comtesse à demivoix. Je venais en outre pour quelques petites négociations qui rentrent, m'a-t-on dit, dans la spécialité commerciale de M. Mathias.
— Vous, madame! murmura la bretonne en rougissant.
— Est-il vrai que M. votre maître prête sur gages?...
— Hélas! madame^ on ne vous a pas trompée, mais mademoiselle Henriette, ne par-^ tage pas les sentiments de son frère.
— Il ne s'agit pas de notre chère Henriette interrompit froidement la comtesse. L'on a ajouté que M. Matbias apporte à son commerce un scrupule extrême et qu'il ne vend jamais les gages déposés chez lui.
— Cela est très vrai, madame la comtesse.
— N'a-t-on pas exagéré, dites-moi, en assurant qu'il spécule sur le prix qu'attachent les emprunteurs à certains hijoux, véritables reliques de famille qu'il accapare pour renchérir à son gré ?
ii8 L^USURIER
— Madame aurait-elle à racheter des bijoux de ce genre?
— Oui, re'pondit la comtesse, pour plusieurs pauvres femmes qui m'intéressent.
— Vous êtes bonne, vous êtes généreuse, madame, disait Toinon avec des larmes aux yeux ; vous ne confondrez pas mademoiselle avec M. Mathias... Mademoiselle Henriette est digne de toute Tamitié de votre jeune compagne...
— Vos chaleureuses protestations font son éloge et le vôtre, ma bonne Toinon, répondit la comtesse en rappelant Blanche.
Blanche accourut.
— Un joH salon! un piano charmant! disait-elle, et un petit jardin rempli de fleurs
SENTI^iENTAL. 119
délicieuses; j'y ai bien reconnu le goût délicat d'Henriette!...
— Blanche, il faut partir, dit la comtesse nos instants sont comptés !...
— Ah! que je suis donc contrariée! s*écria la jeune fille, dont le dernier regard à Toinon fut parfaitement interprélé.
— Elle nous aurait parlé de M. Gaston, son frère!... pensait la fidèle Bretonne.
La comtesse entraînait Blanche, après avoir promis de revenir un peu plus tard.
— A la bonne heure! fit Toinon, tout n'est pas perdu. Quel dommage pourtant que je n'aie pu les retenir! Dix fois j'ai eu notre secret sur les lèvres, mais
Toinon était fort agitée; si son tète-à-lête avec la comtesse d'Orbigny se fût prolongé,
L'USLTJER SENTIMENTAL.
peut-être aurait-elle commis quelque indistion regrettable.
— Pourtant, se disait-elle encore, les choses ne peuvent rester où elles en sont. Mademoiselle Henriette aime M. Gaston, M. Gaston l'aime aussi, c'est clair!... Eh bien, ii faut que ce soit lui qui la lire d'ici, puisque je ne puis, moi, que Ty garder et Vy servir!...