L'USURIEU
sort d*ici à Tinstant avec une jeune personne...
Henriette tressaillit.
— Blanche ! la sœur de Gaston ! oh ! quel contre-temps!
— Que me voulait cette comtesse? demanda Mathias.
— Beaucoup de choses, monsieur; elle venait faire une quête, vous proposer des billets de loterie...
— Allons donc!...
— Elle venait enfin, ajouta Toinon à demivoix, retirer les gages de plusieurs pauvres femmes.
Mathias se redressa vivement :
— Ah!... de plusieurs !... et doit-elle revenir?,..
SENTIMENTAL. i23
— Oui, monsieur, je Tespère, Henriette qui entendit et la demande et
la réponse, en tressaillit de plaisir.
— • M. Serpentard est venu aussi; j'ai eu mille peines à le congédier; il voulait vous attendre, il prétendait avoir à régler avec vous une affaire majeure.
Mathias haussa les épaules; il savait que Serpentard ne cessait de chercher des capitaux pour lui racheter sa maison et sa clientèle.
— Mon frère, dit Henriette, ne pourriezvous pas nous délivrer de ce vilain homme ? Je le déteste, il est auprès de moi d'une familiarité, d'une inconvenance!...
— C'était un vieil ami de notre pauvre père, Henriette, et puis en affaires, on est sou*
vent obligé de conserver des l'elaiions peu agréables.
Toinon ajoutait que le lieutenant Berlaut, un ancien militaire, qui s'était aussi présenté, devait revenir pour un remboursement considérable.
Henriette rougit, et, se rapprochant de Toinon :
— Le père de Gaston et de Blanche? murmura-i-elle.
— Lui-même, mademoiselle Henriette.
Mathias ouvrit un registre, où les noms
des clients étaient classés par ordre alphabétique, il y chercha celui de Berlaut.
Henriette, violemment émue, disait alors à Toinon :
— Quoi! Blanche est venue avec madame
d'Oibigny ! M.Bertaut a frappé à celte porte! Eh bien, pendant ce lemps-là, Gaston nous suivait de loin, il nous a accompagnés jusqu'ici ; j'en tremble encore !. ..
— Courage, mademoiselle Henriette, courage ! répondit tout bas la servante bretonne. Rappelez-vous que je me mis dans la tête de faire votre bonheur, et je le ferai!... Qui saît moîî Dieu ! si ce n'est point pour un bien que M. Bertaut père a quelque chose à régler ici!...
— Dieu t'entende, ma bonne et fidèle Toiiion, murmura Henriette troublée.
— T Voyez-vous, mademoiselle, le point difficile est de connaître l'objet de la visite de M. Bertaut ; si vous pouviez en arracher \q
secret à votre frère../, nous en causerions après.
— Je tâcherai, dit Henrielte avec découragement.
Et elle s'assit sans bruit, tandis que Maihias, fort ému de son côté, consultait un volumineux dossier auquel l'avait renvoyé le registre alphabétique.
Or, voici ce que disait le dossier du lieutenant Beriaut :
« Considérant qu'il a un fils, une fille, des j> amis riches et généreux, et un point d'hon- )) neur exalté — après avoir pris en garan- > tie un testament dont copie ci-jointe, je » n'ai pas craint d'avancer au client la som- )) me de mille écus, portant douze pour cent » d'intérêts, contre sa vieille épée et sa
» croix d'honneur, qu'il s'engage à reii- » rer :
î Avant un an, pour 5,500 francs,
» Après un an, pour 4,000 fr.
i> A])rès deux, pour 4,500.
» Après trois, pour 5,000. ,
» Et ainsi de suite »
Mathias calcula que i'épée et la croix, engagées plus de quatorze ans auparavant, c'est à dire peu de jours après le fameux jugement de Barnabe, valaient désormais la somme effrayante de dix mille francs ; et Mathias qui se croyait seul, soupira :
— Dix mille francs pour une croix d'honneur et, une épée, dit-il avec amertume; pauvre homme !...
Henriette entendit cette exclamation; elle
tressaillit, et, se souvenant des derniers conseils de Toinon, s'approcha sans bruit pour lire par dessus Tépaule de son frère les pièces justificatives annexées au traité.
Mathias père, celle fois, avait éié moins bref que de coutume; il éiait facile de comprendre l'hisloire abrégée du lieutenant Bertaut :
<i Fait prisonnier de guerre lors de la cam- » pagne de Russie — disait la noie — le » client est recueilli et traité avec la grande » générosité par le prince de Norlof et sa fa- » mille... i>
Au nom de Norlof, Mathias fit un mouvement qui n'échappa point à Henriette; mais la jeune fille elle-même ne fut pas surprise du contenu du dossier, car son amie Blanche
lui avait maintes fois parlé de la captivité de son père, en Russie, et de l'hospitalité bienveillante qu'il y avait reçue dans la maison de Norlof.
« Depuis le retour en France du lieule- » nant Berlaut — ajoutait la note — Eliï sabeih, fille aînée du prince, est enlevée » par un aventurier français , elle est mau- >» dite par son père, sa mère meurt de chai> grin; do plusieurs années, nul n'ose proj> noncer son nom dans la famille... 2>
Maihias lisait avec une sorte de colère, sa main tremblait et froissait le ifeuillet du glacial dossier.
Henriette reconnaissait une histoire que Blanche lui avait contée sous le sceau du se* crei.
iaO • UUSLUiER
« Enfin, Hélène de Norlofj sœur cadette » d'Elisabeth, et que le lieutenant Bertaut
> n'avait connue qu'enfant, lui écrit à l'insu » du prince son pèro, pour qu'il essaie de j) découvrir le sort de sa malheureuse sœur. » Elle craini qu'Elisabeth, trahie par son sé- » ducteur et maudite par sa famille, ne » traîne une existence misérable; elle adjure » Bertaut de faire tous ses efforts pour la se- » courir.
3 A cette nouvelle le lieutenant, pauvre et
> sans ressources, n'hésite pas; quoique père » de deux enfants dont il est le seul soutien, » il part de France dans l'espoir d'acquitter » la dette de sa reconnaissance. C'est alors ï» qu'il mit ici en gages sa croix d'honneur
SENTIMEÎfTAL. 131
> et son épée, classées dans sa grande ar-
> moire sous le n® 421... »
— Oh ! le noble et généreux cœur! s'écria Henriette frémissante d'admiration. La note de Tusurier sentimental venait de lui révéler tout ce qu'elle ignorait encore de la vie du lieutenant Bertaut.
Maihias se retourna brusquement :
— Tu étais là!.., tu lisais? dit-il avec un accent sévère.
— Pardon, mon frère, pardon! murmura Henriette.
Mathias, maîtrisant ses émotions, reprit avec douceur :
— Je ne vous ai point fait de reproches, Henriette. Je ne vous en ferai pas!... je regrette que vous ayez pris connaissance d'une
affaire Irîslo et qui m'afflige moi-même. Cependant, vous avez le droit rigoureux de tout voir, de tout savoir...
• — Mon frère, dit Henriette tremblante, je ne voudrais pas que vous puissiez me croire curieuse. Non ! non ! je ne tiens pas à pénétrer les secrets de tous ces affreux carions... Mais le lieutenant Bertaut est le père de ma meilleure amie...
— Enfant, interrompit Mathias d'un ton plus tendre, nous avons les mêmes intérêts et cette maison est la tienne! Mon seul espoir, sache-le bien, est de liquider promptement les nombreuses affaires de notre succession... ensuite, je ne veux plus m'occuper que de toi et de ton bonheur!...
f— Quand vous me parlez ainsi, mon frère,
dit la jeune fille touchée de son accent, je me sens atûrée vers vous, je vous aime!... je vous aime de tout mon cœur!... mais, quand par hasard des opérations comme celle-ci viennent à ma connaissance...
— Eh bien! dit Maihias avec amertume, tu n'oses achever?...
Henriette balbutiait.
— Je comprends; ton cœur me repousse et lu me condamnes en condamnant notre père à tous deux!...
— Je n'ai point dit cela, murmura la jeune fille.
— Tu las pensé!... il est de mon devoir de justifier notre père à tes yeux. Écoule; prenons pour exemple l'histoire de M. le
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lieutenant Bertaut lui-même. Ne vois-tn pas, qu'au fond ce loyal officier dût s-esiimer heureux de rencontrer un spéculateur qui sur de tels gages (Mathias, ouvrant Tarmoire, montrait la vieille épée couverte de poussière), qui sur des objets sans valeur vénale, lui avançât la somme nécessaire pour entreprendre un périlleux voyage d'où il pouvait ne point revenir. Si l'intérêt fut élevé, quelle
garantie avait-on du payement? La
bonne foi d'un vieillard pauvre, aventureux, engagé dans une entreprise coûteuse et qui ne lui devait rien rapporter, — En vendant celte épée et celle croix, il n'eût pas réalisé cent francs. Ici, on lui en a prêté trois mille et on lui conserve ces reliques si chères^ à un vieux soldai...
SENTL\iElNTAL. 135
Sans doute, dit H^.niietie, mais a quel
prix!
— Le prix est énorme, j'en conviens; remarque à ton lour qu'il n'en peut être autrement pour des opérations si clianceiises.Tu vois dans celle armoire cent gages de même nature que ceux-ci, qui ne seront jamais réclamés. Fallail-ii donc que notre père repoussât impitoyablement le lieutenant Bertautî...
•— Vous avez^ raison peut-être, mon frère, dit Henriette avec tristesse ; mais en lisant la note que voilà, j'étais touchée du dévoûment de M. Bcriaut, et, faut-il le dire, je rougissais pour notre père, pour nous-mêmes!...
Malhias se détourna brusquement, afin de
cacher à sa jeune sœur, Timpression nouvelle qu'il ressentait. ^"^
Henriette s'écriait alors d'une voix pénétrante :
— Oh! je vous en prie, mon frère, ne traitez pas avec rigueur un si bon et si loyal officier; prenez en considération le mobile qui Ta fait agir!... A votre tour enfin, faites un sacrifice, s'il est vrai que vous m'aimiez!...
Mathias se rapprocha, et lui prenant les mains :
— Henriette! ma sœur! dit-il, si tu savais combien je t'aime, si tu pouvais te rendre compte de ma tendresse pour toi!... je t'aime comme une sœur, comme une compagne, comme une fille , comme un dernier es-
poir!... Tu es ma consolation, lu es tout mon bonheur, chère enfant, loi qui as fermé les yeux de noire vieux père...
Ces paroles partaient du fond de Tâme; elles prouvaient que chez le fils de Tusurier Maihias, existaient des sentiments affectueux qu'on eût vainement cherché dans la nature sèche et coriace de son père; mais Henrielle, celle fois, ne fut plus touchée :
— Vous ne me répondez pas ! dit-elle avec une fermeté trop marquée peut-èlre ; je vous demande d'être généreux envers le père de ma meilleure amie...
Mathias répliqua froidement :
— Attendez, mademoiselle! Je n*ai pas achevé de prendre connaissance du dossier; donnez-moi le temps de réfléchir. J'ai eu
beau passer les nuits et les jours à tâcher de me mettre au courant des innombrables affaires de notre succession, je n'en connais encore qu'une faible partie. Celle-ci, par exemple^, est nouvelle pour moi...
— Soyez humain, de grâce!... dit Henriette. <f
— Soyons justes d'abord, repartit Mathias avec une dignité grave et presque solennelle. Nous sommes pauvres, ma sœur, cent fois plus pauvres que vous ne le pensez, mille fois plus qu'on ne le dit, car on nous croit riches !...
Henriette se retira mécontente :
— La soif de l'or l'emporte! murmura-telle; il est impitoyable!.., Non! non'... il ne m'aime pas t
Mathias, demeuré seul dans son cabinet, la vit s'éloigner à regret :
— Auprès du poids qui m'écrase, dit-il, qu'était la dette de reconnaissance du prisonnier de guerre Bertaut? — rien ! rien ! rien !...
Et di continua seul la lecture du dossier quidonnaii une succincte analyse des voyages du lieutenant.
Bertaut était allé en Russie, il y avait vu la jeune Hélène de Norlof, qui lui fournit encore quelques renseignements sur l'enlèvement d'Elisabeth. ~^- Bertaut apprit que la fille aînée du prince menacée d'un mariage avec un seigneur russe qu'elle détestait, avait pris la fuite, non par amour pour un aventurier, mais par horreur du mari qu'on voulait lui imposer. V
— Ma mère l'excusait tout bas!..,., dit Hélène, mais elle n'est plus... et qu'est devenue mon infortunée sœur? j'ai su qu'elle s'éiait embarquée à Riga sur un navire français...
Berlaut, à force de reclierches, découvrit le nom du navire et celui du capitaine.
Le capitaine s'appelait Dutertre, il montait le trois-mâis le Caraïbey et il y recueillit Elisabeth de Norlof, sans la connaître. Il ne l'avait donc ni enlevée, ni séduite; Elisabeth se proposait de sô réfugier dans un couvent de France ou d'Allemagne; mais pendant la traversée, Dutertre, vivement épris de ses charmes, parvint à lui faire partager un amour honnête et généreux.
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Ils se marièrent à Hambourg, d'où le Caraïbe parût pour un long voyage.
Bei taui, dont les renseignements étaient beaucoup plus complets que ceux du dossier, avait appris encore que le Caraïbe^ ayant relâché h Vile de France, un an après le mariage, Elisabeth y avait donné le jour à uno petite fille, qui fut baptisée sous le nom de Julie.
Il possédait un acte de naissance de Jidie Duterlre.
Pour en arriver a rassembler ces faits, le vieil officier avait parcouru tous les ports de France; mais ensuite, quelques soins qu'il se fut donnés, il n'avait retrouvé aucune trace du père, de la mère, ni de l'enfant.
fje Caraïbe avait péri sans nouvelles; i(
... . -.'fT^
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était rayé de la liste des navires de commerce français. ,
— Où? quand? comment avait-il péri?...
L'on ne sut qu'une chose, c'est qu'il était parti de Maurice pour les îles de la Sonde un mois environ après la naissance de la petite Julie. /
Si ces divers détails manquaient au dossier; par compensation la copie du testament du lieutenant Bertaut prouvait que Mathias père n'avait rien négligé pour rentrer au moins dans son avance.
Bertaut y faisait un devoir à son fils Gaston de payer Tintérêt annuel de 12 pour
Bertaut, qui n'avait voulu s'adresser à aucun de ses amis pour leur emprunter mille
écus, avait été forcé de déclarer, par ses volontés dernières, sa situation au commandant Typhon, à Rose Printemps, au conciliant Barnabe, à quelques autres encore, et enfin à Hélène de Norlof elle-même.
Feu Mathias comptait un peu sur les Marcellot, qui n'ignoreraient rien, grâce au jeune Adolphe.
Feu Mathias savait enfin qu'Hélène de Norlof était Tunique héritière d'une fortune colossale.
— Je jouerais de malheur, il faut en convenir,-sije perdais un centime sur cette opération sentimentale, s'était dit le profond spéculateur.
Aussi fut-il enchanté toute sa vie de n'être pas remboursé, mais de toucher annuelle-
ment les 12 pour i 00 stipules au contrai.
Le lieutenant Bertaut, au contraire, s'était fait un point d'honneur d'acquitter lui-même sa detie.
— Dieu permettra que je puisse vous nayer de mon vivant! avait-il dit le jour où il livra ses gages au vieil usurier.
Hélas! quinze ans s'écoulèrent, la dette ne cessa de s'accroître et Bertaut, malgré son labeur ingrat de chaque jour, ne possédait point le quart de la somme nécessaire pour le rachat, quand tout à coup le Ciel permit qu'il pût payer de son vivant selon son désir.
Et c'est pourquoi il s'était présenté, comme on l'a vu, à la petite porte des rembourse^ ments.
HenrieUe, allrislée, se promenait en songeant à lui, dans le polit jardin dont Blanche avait admiré le matin même l'arrangement et la fraîcheur :
— 0 mon Dieu ! pensait-elle , si j'avais, moi, cette croix et celte épéc, si je pouvais
les présenter au père de Gaston et lui dire
« — Voici ma dot!... 2> Mais non! ce serait encore une violence, encore de l'usure !...
Un sourire amer passa sur les lèvres de la jeune fille.
— Non ! non ! reprit-elle, je les lui rendrais sans conditions, je les lui rendrais sans même lui dire : « — Tenez, monsieur, voici ma part d'héritage!... »
A cette dernière pensée, Henriette jeta un
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cri de douleur et de joie en même temps.
— Dieu ! quelle idée !... Mon frère reconnaît lui-même que la moitié de tout ce qui vient de mon père est à moi... Eh bien!... pourquoi n'exigerais/ -je pas cette créance pour ma part?... Ne suis-je point, moi aussi, la fille de l'usurier Malhias !....
Henriette, d'un pas rapide, se dirigeait vers le cabinet, elle allait s'expliquer avec son frère ; mais une voix jeune et fraîche se fit entendre au-delà du mur de clôture. Cette voix chantait gaîment.
La la la ra la !
Ah I... ma Colombello *^
Toute belle Est dans une tourelle Close à triples verroux !.,• Ileureuse tourterelle
Tu vois les yeux si doux De ma toute belle Colombelle!.*.
La la la ra la !,..
Henriette s'arrêta; elle avait reconnu la chanson favorite de Gaston Bertaut.
Avant la fin du deuxième couplet, Toinon accourut :
— C'est M. Gaston ! dit-elle.
— J'en suis plus morte que vive; il me fait frémir !,.•
— Et pourquoi cela, s'écria Toinon ; laissez-moi faire , mademoiselle , n'ayez pas peur !...
L'audacieuse Bretonne, en parlant ainsi, ouvrit la porte dérobée du jardin; Gaston se précipita aux pieds d'Henriette, surprise, pâle, tremblante d'effroi et d'amour.