‹ L'usurier sentimentalChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La clé du piano.

Mathias était sans inquiétudes; certain d'avoir conquis l'estime et l'admiration d'Henriette, il ne redoutait même point la rivalité de Gaston.

— Orpheline, enfant trouvée, sans /nais-

sance, sans fortune, sans nom, Henriette, pensait-il, ne serait pas moins repousse'e par le lieutenant Berlant que si elle était fille et sœur d'usuriers.

Maihias croyait en outre très fermement que Gaston partageait les préventions paternelles; enfin, il ne désespérait point de se faire aimer quand môme. Aussi, avait-il résolu de se rendre à l'invitation de la comtesse d'Orbigny, et c'est pourquoi il rapportait à jeune fille un magnifique bouquet.

— Pour ce soir encore, pour ce soir, se disait-il, Henriette sera ma sœur devant le monde, ma fiancée pour moi seul. Elle sera parée avec la simplicité qui sied à son âge, mais elle portera ce bouquet, que je conserverai, moi, en souvenir de nos fiançailles. Au

sortir de la réunion, je la ramène aux Colombelles où Ton consent à la reprendre, et puis, à force de remuer ciel et terre, je parviendrai bien à retrouver le dossier perdu. Si Serpentard Ta \olé, comme je l'en soupçonne, il le rendra, je le jure! Mais pas de menaces, pas de colère, à demain les affaires difficiles. Aujourd'hui, je veux êlre tout en* tier à mon bonheur!... Hier, ce matin encore, je désespérais de l'avenir... et aujourd'hui, tout à coup, me voici au comble de la joie !

En réfléchissant ainsi, Malhias passait dans le salon; — aussitôt un cri déchirant s'échappa de sa poitrine; il voyait la porte d'Henriette enfoncée, ses meubles renversés, ses tiroirs ouverts; il apercevait partout les

traces d'une lutté. Celles d'une escalade n'était pas moins visibles.

Mathias appelait en vain Henriette; il appela aussi Toinon avec un accent de fureur; niais on sonna, elle ouvrit. Mathias se trouva tout à coup en présence du lieutenant Bertaut et de Serpentard.

Apres avoir inutilement cherché la comtesse d'Orbigny, Serpentard s'était fait annoncer à Bettaut dont on connaît les justes préventions à son endroit. Mais à peine eûtil dit qu'Henriette Mathias ne pouvait être que Julie Duterlre, à peine eût-il donné les premières preuves de cette assertion, que le vieil officier oublia tout. Il vit en Serpentard un sauveur. Selon l'pslucieux associé du père Mathias, madame Dutertre sauvée du nau-

frage du Caraïbe et recueillie par des insulaires, était revenue en France avec son en* fant qu'elle confia au vieil usurier, en attendant qu'elle même eût pu retrouver sa sœur Hélène. Madame Dutertre était donc partie pour la Russie, mais elle avait dû périr misérablement en chemin, car on n'avait jamais reçu de ces nouvelles.

Quant à Julie, elle était considérée par les Matbias père et fils, comme une valeur de 500,000 francs!...

Le médaillon de Gaston, l'épéc et la croix de Bertaut entraient comme des détails intéressants dans la version de Serpenlard.

Bertaut fut complètement sa dupe, lui promit une fortune au nom de h comtesse d'Orbigny et sortit sur le champ pour aller

réclamer à l'usurier, Tunique héritière de lu famille de Norlof.

Il s'en suivit un quiproquo dramatique dont les résultats faillirent être funestes à Serpenlard; Mathias se jeta sur lui en redemandant Henriette.

— Pas d'inutiles comédies, monsieur, dit Bertaut qui s'interposait; vous savez ce qui nous amène....

— Quoi! interrompit Mathias, vous, monsieur le lieutenant Berlaut, vous seriez complice d'un tel acte de violence!... Malgré vos injustes et outrageantes paroles, je vous estimais encore... Je pardonnais au père de Gaston, en faveur de l'ami dévoué de la famille

de Norlof..... Mais approuver un rapt! oh!

c'est infâme!...

— Vos insolences me sont indifférentes»

répliqua le lieutenant Bertaut avec un sangfroid de vieillard ; parlons affaires ! Que voulez-vous? qu'exigez-vous? quels trésors vous faut-il?...

— Il nie faut mon enfant! mon amour!

mon bonheur! ma fiancée!....

— Vous l'entendez ! disait Serpenlard, il se trahit. — Voyez ce bouquet, d'ailleurs!

— Il y a des lois, monsieur, et prenez- y garde, dit le vieil officier à Mathias ; votre conduite est de celles qu'atteignent les peines infamantes...

— Vous osez me menacer des tribunaux, moi ! quand mon domicile a été violé et ma pupille enlevée par vos agens...

Bertaut parut surpris :

— C'est un coup monté, lui dit Serpentard à demi voix; ne vous ai-je point averti que nous devions nous attendre de sa part à tous les subterfuges, à toutes les ruses... Il prétend que mademoiselle Julie lui a été enlevée, quand c'est lui-même qui la fait dispa-

raître.

— Monsieur pour la dernière fois, voulez-

[ vous m écouter? dit le lieutenant Bertaut à

Mathias.

Matbias, suffoquant d'indignation, répondit non sans efforts :

— Il faut bien que je vous écoule, n.ol !.... puisque je n'ai pas d'autres moyens d'apprendre ce qu'Henriette est d< venue!.... Jeconte... j'écoute... j'écoute'...

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— Monsieur Serpentard, dit Berlaut, veuillez exposer les faits.

Serpentard se carra et d'un Ion triomphant :

— Il résulte de plusieurs preuves également évidentes pour nous, que la jeune fille élevée ici sous le nom d'Henriette Mathias n'est pas votre sœur.

— J'en conviens!... dit Mathias.

11 tenait d'autant plus à tout entendre qu'il soupçonnait Serpentard d'avoir soustrai i le dossier.

— Celte enfant a été confiée à M. voire père, par sa mère madame Du tertre née Elisabeth de Norlof... Et vous possédez des papiers qui établissent les circonstances particulières du dépôt...

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— Misérable! interrompit Malhias; à la faveur du dossier véritable que vous m'avez dérobé, vous inventez une fable perfide, mais

concluez! concluez! concluez!.... Où est

Henriette ?

Serpentard continuait avec impudence :

— Tenté par l'immense fortune de l'unique héritière de la famille de Norlof, vous voudriez l'épouser, nous le savons ! Mais M. Bertaut, au nom de cette famille, vient vous offrir la somme quelconque à laquelle votre contrat vous donne droit, et l'on vous paiera dès demain, pourvu que vous rendiez la jeune fille.

— Que je vous la rende!... à vous qui me

l'avez prise ! c'est moi, au contraire, qui

vous la redemande!

— Cessez de feindre! dit Bertaut, la somme à payer est de cinq cent mille francs, vous l'aurez!... mais nous voulons mademoiselle Henriette...

— Je vous ai dit qu'on me l'a enlevée !.... s'écria Malhias en se jetant de nouveau sur Serpentard. M. Bertaut ne s'amuserait pas

à mentir sans but! C'est donc toi, loi

seul qui as commis le rapt, le rapt après le vol des papiers... Tu sais aussi bien que moi qu'Henriette n'est pas et ne peut pas être la nièce de madame d'Orbigny, mais lu spécules sur les sentiments d'une famille honorable... Henriette!... Rends-moi Henriette et son dossier, ou tu mourras de ma main !...

Serpentard épouvanté à fort bon droit poussait les hauts cris, lorsque Toinon en-

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tra et remit à son maître la lettre annonce'e

par Cornillardet.

Berlaut profita de cette circonstance pour

déclarer qu'il porterait témoignage des vio-

lences de Mathias.

— Monsieur Bertaut, répondit ce dernier, je vous précéderai! J'irai dire qu'on m'a enlevé l'enfant confiée à mes soins.

— Quelle impudente audace! dit Bertaut.

Mathias sans lâcher Serpentard pâle et tremblant à celte heure, s'adressait sévèrement à Toinon :

— Où étiez-vous donc, vous ? quand on forçait la porte de cette chambre, qu'on escaladait les murs et qu'on m'enlevait Henriette?

. — Ciel! mademoiselle est enlevée!.... oh! quelle horreur! s'écria Toinon qui suivait ainsi les instructions de son frère Cornillardet.

— Scène de tragi-comédie, pensait Serpentard malgré son effroi. De tous temps Toinon et Mathias se sont entendus... donc Mathiasale dossier,doncf qu'Henriette soit ou ne soit pas Julie Duterlre, leur projet est de la faire passer pour telle...

— Je ne suis sortie qu'un instant pour mes provisions!... dit encore la Bretonne.

— Je vois, messieurs, que vos agents faisaient bonne garde! disait Mathias avec amertume. Mais votre intrigue est percée à jour, ia justice protégera mes droits!

Alors enfin, il lâcha Serpentard.

— Monsieur, disait Toinon, si cette lettre était de mademoiselle?

Malhias rompit le cachet, une petite clé tomba sur le plancher, Toinon la ramassa,

Malhias lisait :

« Conformément au contrat du 10 juin ^ 1817, concernant le dépôt d'une jeune en- » fant nommée Henriette, il est dû au jour* » d'hui è la maison Mathias la somme de » cinq cent mille francs, pour le retrait > dudit gage.

» En le reprenant ainsi que toutes les piè- » ces d'un dossier, désormais inutiles, !e dé-

* posant a laissé la somme convenue dans

* le piano du salon dont la clé est ci-jointe. »

— Pas de signature! s'écria Mathias; que signifie cette mystification?

— Juste ciel! fit Toinon qui ouvrait le piano, que d'or et que d'argent!..... — Le remboursement, pensa-t-elle, a lieu devant témoins, j'espère!... il est te iips d'aller rejoindre Cornillardet.

Berlaut voulait partir. Serpentard qui avait le courage de la cupidité le retint en disant qu'avant de s'adresser à la justice, il fallait voir et savoir le plus de choses possibles.

— De l'or! des lingots!.... des billets!

disait M uhias atterré par la vue des valeurs entassées dans le piano. Messieurs, messieurs, je ne comprends plus !...

— Et moi, monsieur Mathias, dit Bertaut avec mépris, je ne comprends que trop !

— Je deviens fou!... je deviens fou!... s'éui il

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criait Mathias, vous, monsieur Bartaut, vous me proposiez le rachat d'Henriette que vous crovez la fille d'Elisabeth de Nor-

lof! Vous Serpenlard ! vous n'avez pu

mettre cet or là-dedans ! — Je perds la raison!...

— Et moi! dit la Bretonne feignant une terreur superstitieuse, je me sauve de celte maison! Il a sûrement vendu sa sœur au diable!...

Là-dessus, elle s'enfuit.

— Décidément, pensa Serpentard, Toinon ne sait rien! et Mathias seul a le dossier !

— Messieurs! par pitié, instruisez-moi !.... éclairez-moi! s'écriait Mathias avec l'accent du désespoir.

— Nous en avons assez vu; partons mon-

sieur Serpentard, dît le lieutenant Bertaut.

— Arrêtez! grâce! pardon! j'ai

tort!... ce n'est point vous!... ce ne peut-être vous! ajoutait Mathias devenu livide. — 0 Henriette!... Henriette!...

— C'est ignoble! c'est hideux! assczîdit encore le vieil officier à qui Serpentard ouvrait les portes.

Mathias poussa un cri déchirant et à bout d'émotions tomba sans connaissance.

C'était pourtant un homme d'une rare énergie; mais le malheur inconcevable qui l'accablait, la colère, le doute, l'abandon, les outrages, les insultes d'un vieillard septuagénaire contre lequel on ne pouvait croiser l'épée, la joie évidente de Serpentard qu'il

avait dû épargner, l'humiliation qu'il s'était imposée en demandant grâce, les efforts qu'il venait de faire pour comprendre et ensuite pour se contenir, l'avaient frappé comme la foudre.

Il était littéralement terrassé par l'excès de la douleur.

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