CHAPITRE XVII
Imbroglio.
La comtesse avait fait une toilette fort simple et attendait dans son petit salon, lorsqu'on lui annonça :
— Monsieur Mathias !...
— Eh quoi ! monsieur, dil-elle en recevant
scs salutations, sans votre aimable sœur, sans notre "chère Henriette, que nous nous réjouissions tant de voir ici ce soir!
— Madame la comtesse, dit Mathias avec contrainte, ne savez-vous donc pas ?
— Hélas, monsieur, je sais ce qui s'est passé chez vous ce matin avant notre visite. Blanche, d'après Henriette même, m'a raconté la scène fâcheuse et mille fois regrettable que vous a faiie le lieutenant Bertaut, notre meilleur ami; mais nous ramènerons à reconnaître son erreur et ses torts...
La comtesse remarqua tout à coup l'altération des traits de Mathias, qui, revenu à lui après un assez long évanouissement, n'avait pas perdu un instant pour se rendre chez elle. — Il était pâle et défait, il tremblait en-
core; mais il avait recouvré toute son énergie morale. Son regard était triste et fier ; il avait maîtrisé ses douleurs, il venait agir.
— Vous n'avez point revu M. le lieutenant Bertaut, madame la comtesse, dit-il, vous ignorez donc qu'Henriette m'a été enlevée?...
— Enlevée, dites-vous?
— Par violence ! La porte de sa chambre a été brisée, ses meubles renversés., ses effets emportés, et le tout avec les circonstances les plus extraordinaires...
— Oh ! c'est horrible ! mais vous avez déposé une plainte sans doute ?
— Pas encore, madame. Il était de mon
devoir rigoureux d'avoir auparavant l'hon-
neur de me présenter devant vous.
La comtesse invita du geste Mathias à prendre la peine de s'asseoir.
— Monsieur, disait-elle en même temps, malgré tout l'intérêt que je prends à cet événement affreux, il m'est impossible de saisir quel rapport il peut avoir avec votre visite actuelle.
— Le voici, madame. Mes soupçons planent sur des personnes qui vous touchent de très près...
— Monsieur ! s'écria la comtesse surprise.
— Madame, nul mieux que moi ne connaît le dévouement de M. le lieutenant Bertantà votre famille..,
— Quoi ! interrompit la comtesse indignée, vous pourriez soupçonner M. Bertaut d'un
tel acte... Oh! vous le connaissez bien mal!
— Je ne soupçonne plus M. Bertaut, dit Malhias, mais, tour à tour, M. Gaston son fils...»
— Oh ! fit la comtesse avec humeur.
Mathias poursuivit :
: — ....Ou bien un misérable agent d'affaires nommé Serpentard, qui ourdit contre moi une basse intrigue, à laquelle vous êtes mêlée à votre insu.
— Moi ?...
— Oui, vous-même, madame la comtesse.
Ses suppositions les plus contradictoires se succèdent dans mon esprit, mais, avant toutes choses, il importait que vous fussiez informée des faits. L'extrême bienveillance
dont vous m'avez honoré aujourd'hui et surtout le nom que vous portez m'en imposaient strictement le devoir, je le répète.
— J'écoute, monsieur, expliquez-vous !
— Henriette, madame la comiesse, n'est point ma sœur, comme tout le monde l'a cru, et comme je l'ai cru moi-même jusqu'à ce jour.
— Chose étrange ! murmura la comtesse.
— Fort étrange en effet! répéta Maihias; mais ce que je n'ai découvert qu'aujourd'hui, le sieur Serpentard le savait depuis longtemps. Ayant appris ce matin que M. le lieutenant Bertaut ne désespère pas encore de retrouver votre nièce Julie Dutertre, il a imaginé de lui persuader que ma pupille était
voire nièce elle-même. Il l'en a convaincu, et l'a conduit chez moi pour me la réclamer, au moment même où, rentrant après deux heures d'absence, je venais de m'aperccvoir d'un enlèvement qni me réduit au désespoir. M. le lieutenant Bertaut m'a accusé d'être moi-même l'auteur de cet enlèvement et m'a fait une seconde scène mille fois plus violente que la première...
— 0 ciel ! s'écria la comtesse ; mais qui est Henriette? qui est-elle?
— Je l'ignore ; les papiers qui établiraient son identité ont dû être dérobés par le même Serpentard qui, dans l'espoir de vous arracher une rançon royale a, je l'en soupçonne, fait commettre le rapt...
— Un moment de réflexion, monsieur Maihias, dit la comtesse en se levant :
Et sa physionomie, jusque là bienveillante, s'assombrit visiblement.
— Que penser de tout ceci? se demandaitelie. M. Bertaul, homme de sens, croit qu'Henriette est ma nièce Julie Dutertre; elle a une ressemblance frappante avec ma sœur Elisabeth; M. xVlathias ne peut nous apprendre quel est son nom... D'un autre côté, la générosité singulière de cet usinier qu'on me dépeignait comité un impitoyable justifie tous les soupçons.
— Poursuivez, monsieur, poursuivez! ;ît enfin la comtesse avec une froideur marquée.
— Ce que je vais ajouter, madame, vous semblera invraisemblable, reprit Mathias attristé par un changement si soudain ; rien de plus vrai pourtant. Les ravisseurs d'Henriette ont laissé chez moi la somme énorme de cinq cent mille francs !...
— Quel conte absurde ! pensa la comtesse qui commençait à concevoir la plus douce des espérances et que ce sentiment môme indisposait contre Mathias.
— M. Serpentard, M. Bertaut et ma servante ont été témoins du fait.
— Je n'en doute pas, monsieur Mathias fils, dit la comtesse d'un ton glacial, Henriette se retrouvera!,..
Ces derniers mots étaient une menace.
196 L'USUfUEft
— Oui, madame la comtesse, elle se retrouvera, répliqua Mathias avec dignité; mais je vous fatigue, et j'abrège, avant d'aller déclarer à la justice que si M. Serpentard n'est pas Fauteur du rapt, ce doit être M. Gaston Bertaut.
La comtesse dit avec ironie.
— M. Gaston aurait laissé cinq cent mille francs chez vous?
— Pour rendre une croix et une épée au père vous en avez sacrifié dix mille....
— Et je suis complice du fils, dit la comtesse en se dirigeant vers sa chambre, et je lui aurais abandonné un demi-million pour vous ravir votre pupille anonyme... L'excès de la douleur vous a troublé l'esprit...
Malhias se plaça sur le chemin de la comtesse et, lui présentant le médaillon resté comme Ton sait en son pouvoir :
— Voici ce qui motive mes soupçons, dit-il.
La comtesse prit le bijou et s'arrêta stupéfaite.
Au même instant, Berlaut entrait suivi de Serpentard.
— Ce médaillon de famille, dit Mathias sans les voir, ne peut appartenir qu'à vous, madame, car il porte les armes de Norlof. .
— Oui, ce médaillon pareil à celui de ma pauvre sœur Elisabeth est bien à moi, murmura la comtesse troublée.
— Eh bien 1 il m'a été remis à moi-même par M. Gaston Bertaut. Comment le possédait-il?... C'est par égard pour vous, pour votre famille et pour M. le lieutenant Bertaut lui-même, que j'ai cru devoir venir ici avant de m'adresser à la justice.*,
*-* La justice est instruite, monsieur! interrompit le lieutenant Bertaut avec mépris.
— Je l'attends! repartit Mathias.
— Et mademoiselle Julie Dutertre, en quelque lieu qu'il l'ail cachée, sera retrouvée dès ce soir, dit Serpentard d'un ton arrogant.
Mathias parvint à se contenir. Il s'assit; il attendait, comme il venait de le dire, l'intervention de la justice.
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La comtesse demandait alors au lieutenant Bertaut comment son médaillon avait pu tomber aux mains de l'usurier.
— Comment!. . niais comme la petite Julie elle-même, s'écria le vieil officier avec transport. Ce médaillon est celui de madame votre sœur!...
— Serait -il possible, ô mon Dieu! murmura la comtesse palpitante d'espoir; dites à Blanche de nous apporter mon médaillon à moi!...
La jeune fille qui causait avec Adolphe dans la pièce contiguë et ne se doutait de rien fut avertie par son père, s'empressa d'obéir et rapporta le médaillon de la comtesse.