I/USURIER
Les deux bijoux se trouvèrent à côté l'un de l'autre.
— Plus de doutes!.... preuve évidente!.... s'écria-t-elle avec joie, Elisabeth a dû survivre au naufrage! Et Henriette est sa
fille U
Mathias étonné de voir un second médaillon, refléchit un instant, rougit, pâlit, et finit par hausser les épaules avec dégoût :
— Cest une ruse de Serpcntard! pensat-il, maître du dossier comme il Test, et connaissant depuis longtemps le secret des médaillons, il en aura fait fabriquer un second sur le modèle de celui de la comtesse : ceci est un tour de fdou ; rien de plus.
La comtesse menaçante lui dit alors :
— Monsieur Matbias, tous ces mvsières
Véclairciront, soyez tranquille! Il suffît
d'attendre!... ^
— On vous trompe, madame la comtesse, répondit Matbias, l'un de ces médaillons est faux, car je suis sûr, moi, que le Caraïbe a péri corps et biens!....
— Assez, monsieur, assez! interrompit Bertaut avec colère.
Serpentard s'estimait le plus heureux des hommes :
— Miracles du hasard ! pensait-il. Ce médaillon me prouve à m oi-même qu'Henriette est -véritablement Julie DutertreL. Partie gagnée !... J'ai fait ma fortune!...
Un instant de silence avait suivi la véhé-
mente interruption du lieutenant Bortaut. La comtesse violemment émue s'était assise; Blanche qui ne comprenait rien à la situation profita de la trêve pour dire tout naturellement :
— Madame la comtesse, Adolphe vient de faire les cent nouveaux billets destinés au baron Cornillardet.
Au nom de Cornillardet, Malhias se redressa brusquement.
— Cornillardet!... s'écria-t-il ; ai-je bien entendu, mademoiselle?...
— Oui, monsieur Malhias, répondit-elle gracieusement.
— Un marin peut-être?... murmura Malhias redevenu pâle et tremblant.
— Oui, monsieur!...
Malhias poussa un cri de joie, Mathias, jusque là calme et cligne, perdit le sang froid et avec un véritable délire:
— Henriette! .... Henriette, dit-il, est ma fille Julie... car je suis, moi, le capitaine Dutertre.!...
— Infamie! s'écria Bertaut.
— Oh! oh!,., voici qui est trop fort, dit Serpentard.
— Quelle impudence! murmura la comtesse.
— Cornillardet!... répétait Mathias, mais je comprends enfin!... Le médaillon était sus" pendu au cou de mon enfant qu'il aura sau-
vée, tandis que moi-même j'étais roulé à terre avec le cadavre de ma pauvre Elisabeth...
Un cri d'horreur s'échappa des lèvres de la comtesse.
— Julie sauvée!... ma fille !... oh ! madame la comtesse, disait encore Mathias, je suis trop heureux!,..
— Quel habile comédien ! se disait Serpentard; il est, par ma foi, plus fort que son père!...
Mais le lieutenant Berlaut s'écriait avec indignation :
— Cet homme n'est jamais à bout de mensonges, il ne recule pas devant le sacrilège!... mais vous lui avez entendu dire à
SENTIMEsNTÀL. 205
l'instant même que le Caraïbe périt corps et biens!...
— Je croyais avoir survécu tout seul!...
— Silence!... assez!... assez!... dit la com tesse d'un ton impérieux.
Mathias se tut, observa Serpentard et Bertaut, vil que personne ne le croyait, et que Blanche ne comprenait encore rien à la scène dont elle était la cause innocente :
— Où est-il donc ce marin?... mademoiselle... Oh! de grâce, parlez!... parlez!...
— A l'hôtel des Princes, répondit Blanche.
— Merci, mademoiselle! J'y cours!...
Vous allez me revoir bientôt!...
A ces motsMathias voulut sortir.
Bertaut lui barra le passage, en criant :
— Arrêtez!...
Mais Mathias repoussant l'officier et les valets accourus à sa voix se précipita dans r escalier :
— 0 nia fille!... ma fille!... disait-il avec transports, j'ai retrouvé ma fille !...
Bertaut ordonnait de le poursuivre.
Serpentard dans l'admiration du stratagème de Mathias, disait à la comtesse :
— Le coquin prend la fuite de peur d'êire jeté en prison.
— Mais je veux retrouver ma nièce, moi !... dit la comtesse d'Orbigny.
Gaston entra en ce moment; il était fort étonné.
— Qu'y a t-il?on court après un homme qui a failli me renverser ?...
— Cet homme, répondit Serpentard, est Mathias qui se dit père de mademoiselle Henriette ou plutôt de mademoiselle Julie
Du ter ire L.
Gaston fut médusé par cette réponse.
— Jis savent donc qu'Henriette est mademoiselle Julie! murmura-t-il; comment peuvent-ils l'avoir appris si tôt? nous n'avons envoyé personne...
Le lieutenant. Reliant rentrait désolé :
— Il nous a échappé, ô mon Dieu ! disait-
il, et maintenant, où retrouver mademoiselle Julie?
— Ils ne savent donc pas ce qu'Henriette est devenue?... reprit Gaston, et s'adressant à sa sœur : — Que se passe-t-il ici?...
— Je n'y comprends absolument rien, répondit Blanche; écoutons!... nous devinerons peut-être.
Hilarion Cornillardel avait fait promettre à Gaston de ne parler de rien ; mais Gaston eût-il voulu prendre la parole en eût été fort empêché.
— Mon ami, demandait la comtesse au lieutenant Bertaut, que dois-je espérer, que dois-je craindre , et que faire maintenant?...
— M. Serpentard a été mon guide en tout cela, il pourra nous renseigner et nous conseiller.
— Serpentard ici !... encore quelque infamie, pensa Gaston, j'y veillerai !
— Monsieur Mathias, dit Serpentard, possède un dossier qu'il nous cache à dessein.
— C'est faux! murmura Gaston.
— Mademoiselle Julie Dulerlre fut confiée à M. Malhias père, par votre infortunée sœur madame la comtesse...
— Il ment !... dit encore Gaston.
— Ce médaillon en est la preuve, ajouta Serpentard.
— Comment ce médaillon est-il ici? demanda Gaston à sa sœur.
210 L'USUlMEIl
— Je l'ignore.
— Je l'ai remis à M. Mathias, ce matin.
— Eh bien, c'est lui qui l'aura rendu à madame la comtesse.
— L'unique moyen de retrouver mademoiselle votre nièce, madame, ajoutait Serpentai d, est de s'adresser à la justice. Déjà M. Mathias est dénoncé comme ravisseur. Je vais, de ce pas, activer les recherches.
Gaston ne put se contenir et voulut arrêter Serpentard ; son père l'en empêcha.
La comtesse accompagna Serpentard jusqu'à la porte, en disant :
— Allez, monsieur, ne perdez pas de temps; ne ménagez rien!... ma fortune en-
lière est à voire disposition, el comptez sur mon éternelle reconnaissance...
— Mon père, disait Gaston, je snis sûr, moi, que M. Mathius est innocent.
— Taisez-vous, mon fils !... Vous ne savez rien de ce qui se passe.
— Pardonnez-moi, mon père, je suis mieux informé que vous...
Gaston fut interrompu par de nouveaux cris qui partaient de l'antichambre.
— Qu'y a-t-ii donc encore? dirent à la fois la comtesse, le lieutenant Bertaut, Blanche et Gaston lui-même.