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CHAPITRE XVIII

Triplomachioe.

— Je vous dis, tonnerre de tonnerre à la voile, que je suis le baron Cornillardet !..* Annoncez le baron Cornillardet !...

Telle fut l'exclamation qui domina tout à coup le tumulte. Les domestiques et les cony

missaires essayaient d'empêcher le marin d'entrer dans le salon particulier de la comtesse d'Orbigny, mais un régiment n'eût pas arrêté l'intrépide aventurier, qui se fit jour à travers la foule en ajoutant :

— Au diable les commissaires !... Ah! tu

ne yeux pas m'annoncer, grand pendard,

sauvage de Paris L. bédouin sans éduca-

icfqriT tion !

La comtesse et Gaston allaient intervenir, quand le matelot, chamarré de broderies, parut en personne et s'annonça nt lui-même, cria d'une voix de stentor :

— Le baron Hilarion Cornillardet!...

Ensuite, au lieu d'entrer, il tendit la main

à une jeune fille resiée dehors et annonça de nouveau :

— Mademoiselle Julie DuterlreL.

Henriette entrait.

Un cri général se fit entendre.

— Elle ! ô mon Dieu !... s'écria Berlaut. Cornillardet s'approcha de la comtesse, et

jui présentant Henrieite :

— Voiîà ma surprise, dil-i!. Ma fille! embrassez votre tante, je vous le permets...

— Quel est ce langage? murmurait Bertaut.

Blanche, étonnée, se demandait pourquoi le baron Cornillardet appelait Henriette sa tille.

Adolphe, madame Marcellot, le commandant Typhon et Bosc Printemps, sa femme,

le commissaire Barnabe, quelques autres personnes du cercle de la comtesse d'Orbigny furent témoins de la loucbante reconnaissance qui avait lieu.

— Madame... madame... balbutiait Henriette en s'inclinanf, j'ose à peine croire à à mon bonheur!...

La comtesse la serra dans ses bras avec transports,

— Ce matin, ma chère enfant, dit-elle, j'avais cru te reconnaître à ta ressemblance avec ta mère, ma pauvre Elisabeth...

— En un seul jour, tant d'événements extraordinaires ! disait Henriette tremblante, Je vous aimais depuis bien longtemps, madame... mais suis-je bien éveillée?...

On entendit Hilarion Cornillardet dire d'une voix émue :

— Je suis conlent !...

Celait son mot, au digne homme; — en le lâchant, il avait tout dit et n'avait plus rien à dire.

Aussi resla-t-il impassible, dans l'attitude du colosse de Rhodes, les jambes écartées, et les mains dans les poches, jusqu'au moment où il s'aperçut de l'absence de la pauvre Toinon. Alors, tout à coup, il reprit le ton haut, et traitant de marsouins les domestiques, parfaitement soumis désormais, il alla chercher sa sœur, cachée dans la foule.

Toinon ne laissait pas que d'avoir tout vu ; ses yeux étaient humides, quand il l'introduisit enfin.

Cependant des explications rapides avaient été données.

Dans un groupe formé du sage Barnabe, du commandant Typhon, d'Adolphe et du lieutenant Bertaut, Gaston faisait un récit sommaire de l'histoire d'Henriette et de Cornillardet.

Henriette de son côté, répondait aux questions de la comtesse, de Blanche, de Rose Printemps et de madame Marcellot.

On admirait les exploits aventureux d'Hilarion, dont l'obscure biographie avait l'air d'un conte; on était louché de la patiente sollicitude de Toinon: aussi pas un sourire moqueur n'accueillit la fidèle Bretonne lorsqu'on la vit entier, comme à regret, à la suite de son frère.

Elle était honteuse des oripeaux dontCornillardet l'avait affublée. Sa robe de velours grenat enrichie d'ornements de théâtre, son turban, son collier, ses bracelets, ses marabouts la gênaient et l'intimidaient :

— Allons donc! tu es assez belle pour te montrer ! disait (e marin après avoir annoncé d'une voix tonnante : — Mademoiselle Antoinette Gornillardet !...

— Il m'a habillée en carnaval, disait la bonne fdle avec dépit. Mon diable de frère a des idées de sauvage.

— Des idées de navigateur ! interrompit le marin. J'ai voulu, nom d'un petit royaume! que la sœur d'un baron fut espalmée en baronne! Si je l'avais écoutée, elle aurait osé se présenter ici avec sa coiffe de basse Breta-

gne et son tablier de calicot ! Pas de ça, Toinetle! On n'a pas été dans la tripïo machine sans se connaître en costumes du beau monde !...

— Je te réponds bien, Hilarion, que de ma vie je ne remettrai tous ces plumets.

— De ta vie, ma vieille, tu ne te retrouveras à pareille fête, pas même la semaine qui vient... ajouta iinementle diplomate maritime en pensant au mariage d'Henriette avec Gaston, grande négociation dont il faisait son affaire.

La comtesse, tenant Henriette par la main, et suivie de Blanche, s'avança vers Cornillardet et Toinon ; un profond silence, se rétabiit dans l'assemblée.

— Ma reconnaissance scia sans bornes,

dit-elle aux dieux serviteurs, vous rendez le bonheur à ma vie. Vous, brave marin, vous avez arraché notre chère Julie à la mori, et ensuite vous avez exposé vos jours en mille rencontres pour racheter aux Mothias la fille de ma sœur, l'héritière de ma famille! Oh! soyez béni, soyez béni!

— Merci, ma belle dame, vos bénédictions rnevoni, je les garde, ça me portera bonheur! Malgré ça, soyons juste, je n'y ai pas droit, n'ayant pas travaillé pour vous!... Mademoiselle Julie est la fille de mon brave capitaine Dutertre, mon seul camarade, mon ami, mon frère, mon matelot! Nous avons commencé mousses ensemble... Lui qui avait de l'éducation est devenu officier, il a monté des corsaires, il & gagné la croix, et ensuite

au commerce, après la paix, il a mérité des récompenses royales dans tous pays.... Moi, je suis simple matelot; eh bien ! malgré son épaulette, pas fier, toujours le même, toujours. 0 vieux (Jes vieux ! Duterlre, brave des braves ! Pardon ! Mais ne nous faisons plus de chagriu aujourd'hui. Donc, madame la comtesse, toutes fois et quantes je risquais ma vieille carcasse au feu ou à l'eau pour gagner les scélérats de trésors qu'il me fallait, je pensais à part moi : — « C'est la fille à Dutertre, il y aura un bon Dieu ! » Et vous voyez bien qu'il y en a un!... Mais pourquoi suis-je venu vous voir, ce tantôt? Par finesse, à l'effet de sivoir si vous méritiez de passer tante dénoue fille !... Nous avons causé : — voilà qui va bien ! « Elle aura son avancement ! > que

je me suis dit et je vous l'ai dit aussi à ma manière; mais vous n'y avez vu que du feu! Remerciez donc le bon Dieu qui vous a donné un cœur d'or, ma belle dame, et pas moi qui n'ai fait que vous le voir ; car si vous n'aviez pas été de mon goût, vous, notre tante, j'aurais gardé ma petite Julie pour moi tout seul... Au lieu de ça, nous partagerons !...

— Mille grâces. M. Cornillardet ; je reconnais vos droits et m'estime heureuse départager avec vous !

La comtesse, s'adressant alors à Toinon, lui témoigna sa gratitude en termes non moins chaleureux ; elle la louait de s'être résignée par dévouement à quinze longues an-

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nées d'esclavage chez d'odieux usuriers, chez d'infâmes intrigants....

A ces mots Henriette interrompit :]

— Madame la comtesse, ma tante, dit-elle? ménagez, je vous en conjure, M. Malhias qui fut aussi mon bienfaiteur!

— Ta, ta, ta, ra, ta, ta !,.. s'écria Cornillardet. Nous retombons dans notre vieille rengaine! M. Gaston, Toinon, moi, n'y avons rien pu faire depuis notre départ de la case au loup cervier !... Des scrupules, des délicatesses, des bêtises. On voit bien que notre chère enfant n'entend rien à la flibuste !

Cornillardet s'arrêta pour observer le lieutenant Bertaut qui attirait Gaston à l'écart ; Toinon poursuivit à sa place :

— M. Mathias est un méchant renard qui

" Cent mil,e roue™s dans son sac. Ne voulait-il pas enlever, cacher et finalement épou- > ser mademoiselle avant de vous la rendie...

p Dieu! fii Blanche indignée.

- Ole monstre! dit la comiesse.

-Madame! matante, quelques mots en tô.e-à-tète... de grâce, écoutez-moi! dit Henriette suppliante.

-Mon enfant, je suis mute à toi; viens dans ma chambre.

Henriette et la comtesse sortirent. Blanche alla remettre à Cornillardct ses billets de loterie, et rejoignit Adolphe qui rentrait dans la grande salle.

— II y a dans toute cette histoire un ner-

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sonnagc qui me chiffonne, disait le commandant Typhon à son ami Barnabe.

— Qui donc ?

- Notre drôle de Seipentard de vilaine mémoire!... Toutes les fois qu'un faquin pareil se mêlera d'une affaire, il restera du doute dans mon esprit.

Par anticipation, madame Marcellot et Rose Printemps déclaraient inévitahle le mariage de Gaston avec Henriette, et cherchaient le moyen d'assurer en môme temps celui de Blanche avec Adolphe.

Quant à Mathias (ils, nul n'admettait qu'il put ct.c véritablement le capliainc Du-

tertre.

Hilarion Coinfflardci, diplomate émérite,

ne perdait plus de vue le lieutenant Bcrlaut et son fils, qui restèrent dans le petit salon»

— Vous, mon fils, vous! aspirer à la main de Tunique héritière des Norlof et des d'Orbigny, disait le vieil officier avec chaleur; vous, Gaston Berfaut, vous prévaloir de relations nées du hasard !

— Je m'attendais à votre nouveau refus, mon père! dit le jeune homme. En appre^ nant qui était mademoiselle Henriette, ma joie s'est mêlée de tristesse!... je prévoyais vos scrupules.

— Vous en comprenez donc la valeur?

— Non ! mon père... car j'aurais épousé Henriette sans nom, Henriette sans fortune... puisque nous n'aurions jamais accepté, ni

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l'un ni l'autre, aucune des libéralités du juif Mathias...

— Epargnez-moi le reste, on le devine.

— Ce matin, dit encore Gaston, vous condamniez mon amour comme trop bas, à présent, vous le trouvez trop baul placé !...

— Dès demain vous partirez pour Alger, où vous vous engagerez dans le régiment de mon ami Mortagne.

— Oh! par exemple! fit Cornillardet à

demi-voix, si encore il l'envoyait dans la

■ marine...

— Souffrez au moins que madame la comtesse prononce sur mon son ! murmura Gaston.

— Jamais ! ce serait me rendre complice

de votre ambition insensée. Mademoiselle Julie Du tertre ne peut devenir votre femme!

— Voilà ce qui vous trompe, mon lieutenant! dit enfin Cornillardct. Elle le sera!

— - Vous nous écouliez, monsieur le baron ?...

— Un peu, mon ancien !

— Gaston, gardez-vous de me désobéir...

— Il vous désobéira, tonnerre des îles!... ou vous vous dédirez ! tremblement de la la grand'terre ! Je veux que ma fille soit heureuse ; elle aime votre fils, je le sais, je l'ai vu, je l'ai entendu, elle me Ta dit...

— Qu'importe! mon fils n'est point digne d'elle !...

— Elle l'épousera !

— Jamais !

— Toujours ! parce que c'est mon idée, et

quand moi, Cornillardet, j'ai une idée, papa

Bertaut...

— Mon père !.,. dit Gaslon suppliant encore.

— Attention ! interrompit Cornillardet.

Vous, jeune homme, taisez-vous; vous, mon ancien, écoutez...

— Je serais désolé, monsieur, de vous être désagréable, dit le lieutenant Bertaut; je sais quels immenses services vous avez rendus à la famille de...

— Vous ne savez rien ! vous battez la bre-

loque et vous venez ici avec des ide'cs de vieux troupier, plus lourdes à porter qu'un sac en peau... Ne me parlez pas de guôtres, d'abord, je n'aime que les escarpins, et c'est pourquoi, mon gentil monsieur Gaston, nous danserons à votre noce.

Cornilhrdet battit un enlrechai, et retenant Gaston, à qui son père ordonnait de se retirer.

— J'ai la paumelle solide, et jo le garde ici, mon lieutenant, pour qu'il m'entende vous parler.

— Monsieur le baron, vous abusez de vos privilèges...

— J'ai fait pis que ça ! Laissez-moi donc vous dire. La fortune d'abord, c'est mon af-

laire! La mariée, par sa tante russienne, étant assez riche pour se passer de mes piastres, je dote M. Gaston, moi! Oh! j'ai des lingots, des diamants, des trésors et le reste, à les jeter par les . fenêtres. Les cinq cent mille francs pour Malhias n'étaient qu'une paille .. Je dégageais mon gage; mais après, pour donner un carrosse à ma fille, il me fallait de quoi, pas vrai?.. .Eh bien ! si elle n'a plus besoin de carrosse, si elle a besoin de son amoureux...

— Monsieur! monsieur! monsieur!... dit le lieutenant Bci taut impatienté, je n'accepte pas vos bienfaits.

— Ça m'cstbienégal, mon officier, pourvu queM. Gaston s'en contente !Quantaunom,je

sais bien que voire jeune homme n'est pas comme moi, baron Hilaiion CornillardctL.

Dame, il n'y en a qu'un, et je m'en flatte !

Bertaut se promenait de long en large avec humeur.

— Jeune homme, ajouta le marin, votre bonhomme de père, tout entêté qu'il est, vous a donné le nom d'un brave; mon pauvre capitaine Dulertre était un brave aussi : Bertaut, Dutertre, Dutertre, Bertaut; m'est avis que ces deux noms-là font bien la paire sur terre et sur mer... Ainsi laissons crier le papa; si ma fille veut toujours de vous, je vous la donne !...

— C'en est trop! s'écria Bertaut ; allons mon fils, suivez-moi...

— - Suivez-le... j'ai dit tout ce que j'avais à dire, en droiture, en plein-bois, voilà ma triplo machine! Et au tour de ma comtesse, maintenant !.. Celle-ci est une bonne commère et sera de mon bord; mais quand même elle dirait non... soyez tranquilles, mes agneaux, vous ferez la noce ! Devrais-je enlever la fille et le garçon et les emporter jusqu'à la mer du Sud, ils se marieront, c'est mon idée, à moi!.,, et quand j'ai une idée !.•• Si j'avais envie de faire chanter les vêpres au diable en personne, j'en viendrais à bout! Après ça, comme cette idée-là n'a pas le bon sens , il est clair qu'elle ne me viendra jamais ! ..

Ce monologue risquait de se prolonger longtemps, tant étaient nombreuses les im-

pressions de Cornillardcf. Il eut assurément défilé l'interminable chapelet de ses secrètes pensées, si la comtesse et Henriette n'avaient reparu. Aussitôt il s'avança vers elles, mais il ne put prendre la parole.

Henriette.

Henriette élait triste ; la comtesse elle-même paraissait fatiguée et venait de lui répondre en rentrant au salon.

■ — Tout ce que tu me dis là, ma chère enfant, m'afflige et me semble insensé!

La jeune fille soupira ; sa tante s'adressait à Cornillardet :

— Lorsque vous ayez sauvé ma nièce, elle avait au cou ce médaillon? lui demandât-elle.

— Oui9 madame la comtesse.

— Vous êtes sûr d'avoir vu périr à vos côtés ma sœur Elisabeth et votre infortuné capitaine ? '»*

— Trop sûr, mon doux Jésus !... trop sûr !

— Eh bien! ma nièce ne veut pas vous croire!

— ftioi?...

— Vous! et elle ajoute foi au plus odieux des menteurs...

— Hein? qui ci'oil-cllc donc?

— Elle croit un imposteur du plus bas étage, elle croit le juif Mathias, qui, après s'être fait passer pour son fièrc, et après avoir voulu, chose infâme, l'épouser par ruse et par violence, a tenté ici même de se faire passer pour son père...

— Oh ! oh ! fit Cornillardet, voici qui est violent!... Il faudra que je le cherche et que l'assomme, ce Mathias là!

L'excellent Cornillardet parlait si haut et avec un emportement tel que le petit salon se remplit instantanément de tous les amis de la maison.

— Monsieur Cornillardet ! dit tout à coup Henriette d'un ton sévère, vous m'avez sauvé la vie... Mais ce n'est pas un motif pour prodiguer les outrages à un homme que j'estime,

que j'aime, que je vénère! Je ne souffrirai pas qu'on le persécute...

Un silence glacial accueillit ces paroles,

— Quoi! Ton viole son domicile! On m'arrache de chez lui, sans lui donner aucune explication. On l'insulte, on le calomnie, on l'abandonne, on le menace! C'en est trop! Il a eu soin de moi, il a respecté ma jeunesse, il m'a protégée, il est mon bienfaiteur ! je ne l'oublierai jamais !

— Mais il se dit votre père!... s'écrièrent à la fois Cornillardef, Toinon, la comtesse, Bertaut et plusieurs autres encore.

Ici Henriette promena ses regards sur l'assemblée, et seule contre tous :

— Eh bien ! répondit-elle, s'il le dit, c'est

qu'il Test!... Monsieur Mathias est le capi^ taine Dalertre mon père !...

Ces mots jetés comme un défi par Henriette, produisirent la plus pénible impression.

— Ma fille, dit Cornillardet avec douceur pour que cela fut possible, je donnerais à la minute ma vie; et, si j'en avais dix, je les donnerais de même!... Quelle est donc cette folie ! Ah ! messieurs et dames, la pauvre enfant a eu trop de chavirements aujourd'hui ! mon capitaine faire le métier de juif, de prêteur sur gages !

— H ne le faisait pas! interrompit Henriette. Avec un dévouement sublime, il s'efforçait de réparer les maux causés par son in-» digne père...

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— Mais, depuis le temps, reprit le marin, il vous aurait connue !... r

— Non ! interrompit Henriette, non ! puisque votre sœur Toinon avait entre les mains lotis mes papiers. Ce matin seulement, après avoir été mis sur la voie par un certain intrigant nommé Serpentarcl, il a cherché et retrouvé une note dont la dernière phrase est un trait de lumière pour moi !... Écoutez!... Quand j'ai été apportée à M. Mathias le père, il n'a point eu de peine à voir que j'étais sa petite fille, aussi s'esl-il chargé de moi sans répugnance. Son fds s'était marié à son insu, il s'en est vengé, en lui cachant le secret de mon miraculeux sauvetage. Du reste, usurier avant tout, il a par occasion accepté le marché bizarre que proposait Cornillardet. — Le

vieux Maihias lui-même m'aimait paternellement....

— Que dit-elle!. c. mon Dieu!... c'est le délire!... murmurait la comtesse désolée.

Personne encore ne croyait aux paroles d'Henriette; mais au nom de Serpentard le commandant Typhon avait froncé les sourcils, et madame Marcellot s'était penchée à l'oreille de Rose Printemps.

Serpentard, en ce moment, rentra triomphant pour annoncer que Maihias venait d'être jeté en prison.

— En prison ! lui ! s'écria Henriette , transportée hors d'elle-même. Ah! ce coup dépasse mes craintes!...

Serpentard fut singulièrement étonné de

voir, au milieu du salon, Henriette elle-même, que la police faisait chercher de toutes parts. — Il fut contrarie de la présence de Typhon, de Rose, d'Adolphe, l'héritier maudit de feu son oncle Guidant, et de Lucie, sa ci-devant jeune tante. — 11 ne comprit rien au personnage étrange de Gornillardct, et reconnut avec inquiétude Toinonla Bretonne sous le costume théâtral dont elle était affublée.

— Que s'est-il donc passé depuis une heure? se demandait-il tout en faisant bonne contenance.

— M. Mathias en prison î répétait Henriette. Qu'on me conduise sur le champ où il est ! je veux le voir et, quel qu'il soil, porter

témoignage en sa faveur!... En prison, lui, mais de quoi donc est-il coupable?

— Il s'est dit votre ûvïc, mademoiselle, dit Sèrperilard à son tour; ensuite, aujourd'hui môme, il a voulu vous séduire, vous enlever, vous épouser et, à bout de voie, il se prétend votre père L.

— Eh bien ! monsieur Serpentard!... s'il le dit, c'est qu'il l'est !..* répéta la jeune fille avec une énergie nouvelle. Il est mon père, il est le capitaine Dulertre, mon père!...

— Impossible! fit Serpentard,

— M. MalhiaPj en votre présence, ajouta la comtesse, m'a dit à moi-même qu'il n'a jamais été marié !...

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— Qu'importe! dit Henriette, avez-vouâ donc oublié le cri parti du cœur, qui motivait votre question. Il parlait d'un père qui a eu le malheur de perdre son unique enfant? il bénissait le saint patron des enfants trouvés et des orphelins ; il était en proie à une émotion égale à celle que j'éprouve a cette heure!... Je vous dis, madame, et j'en suis sûre, qu'il a été marié avec votre sœur, Elisabeth de Norlof. ma mère.

— Diable!... diable!... pensait Anonyme Serpentard, où en sommes-nous donc? Que chante-t-elle là ?

— La pauvre enfant devient folle! murmurait le bon Cornillardet.

Blanche, la première, fut ébranlée par les

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afïîimaiions réitérées d'Henriette; elle se souvenait aussi du moment de vive émotion de Mathias, 'lors de la visite de la comtesse.

— En m'apprenant aujourd'hui que jo ïl'étais point sa sœur, poursuivait Henriette, M. Mathias promettait de ne me dire que la vérité, mais non toute la vérité» Il voulait me cacher son premier mariage...

— Pourquoi ce mystère?... dit la comtesse.

— Oh ! madame la comtesse, est-il nécessaire de vous l'expliquer?... Il rougissait du triste métier qu'il s'était condamné à faire ; il ne voulait pas en instruire la sœur d'Elisabeth de Norlof L.

— Mademoiselle, disait Toinon à mains jointes, mademoiselle!... serez-vous sourde à toutes nos raisons ?...

— Mais qui raisonne ici, qui donne des raisons, si ce n'est moi, que mon cœur inspire!... Pourquoi s'est-il caché?... Par prudence et par délicatesse. L'avez- vous cru tout à l'heure, lorsque, contraint par les circonstances, il vous a dit enfin : — « Je suis Dutertre ! » L'avez-vous cru?... Non! c'est qu'il n'a pas encore eu le temps de liquider avec sa générosité sublime!... c'est qu'il n'a pu encore jeter le masque affreux qui nous cache ses vertus!... Vous ne l'avez pas cru, parce que vous ne vous rappeliez que Malhias le juif, Mathias le préteur sur gages!...

— Diable!... serait-il bien possible que

Mathias eut été capitaine de navire?... commençait à se demander Serpentard fort sérieusement.

— M. Mathias fils, dit encore Henriette n'est revenu à Paris que huit jours après la mort de son père!... J'ai souvent ouï dire, durant mon enfance, qu'il battait les mers. On me le dépeignait comme un petit mauvais sujet, qui déserta de bonne heure la maison paternelle pour aller courir les aventures. Je dis, moi, que loyal et généreux comme sa pauvre mère, morte de chagrin dans la maison de l'usurier Mathias, je dis, qu'indigné des trafics, dont moi-même je n'ai jamais subi le spectacle sans un profond dégoût, je dis qu'il s'est enfui, et que s'il est enfin revenu, c'est uniquement pour réparer les in-

justices de son père. Il me Ta affirmé, il me Ta prouvé, je le crois !...

— Et moi, je n'en crois rien, pensa Serpentard qui se rassura un peu.

— Mais enfin! dit Toinon, monsieur volro père s'appelait Dulertre...

— Sans doute! repartit Henriette, et mon aïeul aussi. Le nom de Mathias est celui de je ne sais quel juif, qui fonda une maison d'usure et de préteur sur gages. Tenez, voyez cet homme, ajouta la j eune fille en désignant Serpentard, il n'aspire qu'au moment où il pourra prendre à son tour le beau nom de Mathias !...

-* Oh! mademoiselle DutcrtreU. mur-

mura Scrpentard fort contrarie de devenir le point de mire de l'attention générale.

— Vous, monsieur, vous ! vous avez constamment ourdi autour de moi une trame ténébreuse!... Y'ous ne saviez trop qui j'étais, mais vous osiez aspirer à ma main!...

Un murmure inquiétant pour Anonyme Serpenlard se fit entendre dans rassemblée ; Cornillardet qu i avait besoin de décharger si mauvaise humeur sur quelqu'un serrait déjà les poings...

- — Vous avez obligé Toinon a s'approprier des papiers que M. Mathias fils n'a jamais vus!... ajoutait Henriette. Il noies a pas vus !... Comment donc aurait-il pu me croire vivante lorsque de votre aveu, mon brave îlilarion, mon sauvetage est un miracle,..

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— Pourtant mademoiselle Julie! murmura le marin ea lançant à Serpentavd des regards peu rassurants.

— Oui, mademoiselle, ajoutait Toinon»

ne vous faites pas des idées!.,, vous fermez les yeux au bon sens !...

— Silence!..... interrompit Henriette!

c'est vous qui êtes aveugles!... Par excès de zèle vous, Toinon, vous et votre frère, vous avez exposé aux soupçons les plus injustes, aux plus odieuses insulte?, aux plus terribles traitements, mon protecteur, mon ami, mon père!.... Vous, monsieur Bcrlaut, trompé par cet homme que j'ai toujours détesté vous vous êtes, par deux fois, rendu coupable d'outrages envers M. Mathias! Et maintenant vous le faites jeter en prison, pour avoir

dit qu'il est mon père! Et bien je le répète, je le répèlerai cent fois !... Il est mon père... le capitaine Dutertre mon père!...

Hiîarion Cornillardct tremblait maintenant, et son émotion était telle qu'il en oublia Serpentard.

— Qui me croit ici? s'écria enfin Henriette.

— Moi!.,, murmura Blanche.

— Moi! moi! répéta Gaston avec

transports

— Mes deux enfants! croire cela!... dit Bertaut.

— Ce qu'il y a de positif, disait le commandant Typhon, c'est que maitre Serpen-

tard a menti en prétendant que madame Buterire en personne a déposé l'enfant chez le vieux Maihias L.

— Il faut éelaircir les faits, ajouta Barnabe.

— Eh bien ! Gaston, dit Henriette, conduisez-moi vers Maihias. — Vous, Hilarion, suivez-moi!... partons !...

— Partons!... came va!... dit le marin, et vrai comme je suis Hilarion Corniliardet... si Maihias a menti, oh!... je l'écrase !...

La comtesse et le lieutenamt Berlaut voulaient retenir Henriette.

Le matelot s'interposa :

— Laisez donc faire, madame, dit-il. Ko faut-il pas que ceci finisse!,.. Je suis là, moi!

quant à vous, papa Bertaut, nom d'un nomî... je vous ai déjà dit que ces deux enfants sont promis l'un à l'autre!...

Serpentard était fort mal à son aise.

Autour de la comtesse, on disait de tous côtés maintenant :

— Si mademoiselle Julie avait raison, cepenrlant!,.. si véritablement M. Mathias fils était le capitaine Dutertre!...

Madame Marcellot, Rose Printemps, Adolphe et d'autres encore tenaient le môme langage; la comtesse hésita enfin.

Toinon la Bretonne, à peu près seule, conserva fermement sa conviction :

— Vous savez bien, madame la comtesse

disait-elle, que mademoiselle est affolée ; ça ne se peut pas!...

Hilarion Cornillardet s'écriait au même instant d'une voix émue ;

— Mais si le Bon Dieu faisait que

mademoiselle Julie eut raison, là!... oh !...

Des larmes roulaient dans ses yeux. Avant de sortir, il se tourna vers Serpenlard et lui dit d'un air terrible :

— Oh! pour le coup, c'est toi qui resterais sur le carreau !...

Le commandant Typhon ne retint pas un bruyant éclat de rire; Serpentard eut grand peur.

Gaston donnant le bras à Henriette, Cor-

nillardet, Barnabe, Adolphe et le lieutenant Berlaut lui-même allaient se rendre au dépôt de la préfecture de police, quand un domestique annonça :

— Monsieur le capitaine Dutertre!...

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