‹ L'usurier sentimentalChapitre 5 sur 18 · YO L'USURIER · texte numérisé non relu

YO L'USURIER

— Les dix mille francs deBertaut !... fît la comtesse.

— Ah ! disait Blanche à demi-voix, la croix et l'épée de mon père étaient donc ici ?...

Henriette prit le portefeuille avec un mouvement violent:

— Il est à moi à moi seule, mon

frère?...

— A toi seule !... l'as-tu oublié?...

— Je n'ai rien oublié!... rien!... s'écria la jeune fille rouge d'indignation au souvenir des affronts qu'elle avait subis ; puis setournant vers la comtesse : — Prenez, madame! prenez ceci !.. poursuivit-elle d'un ton véhément, et partagez entre vos deux œuvres de bienfaisance cet argent qui nous fut laissé ici avec des insultes!...

SENTIMENTAL. Tt

Mathias dit alors d'un air sévère :

— Henriette! modéresç-vous !.,,.* Hen-

riette !... vous venez de manquer à toutes les convenances !

La jeune fille pâlit aussitôt; et, repentante, elle plia le genou devant la comtesse :

— Madame!... madame, murmurait- elle, oh ! c'est à mon tour de vous demander pardon !

— Noble et généreuse enfant! s'écria la comtesse en la serrant dans ses bras, je vous ai toujours aimée, mais aujourd'hui je vous aime encore davantage.

Cependant Blanche, chargée de la distribution des billets de loterie, faisait le compte de ceux qu'Henriette venait d'acheter :

— Tu nous ruines, dit-elle enfin, il n'en

restera plus pour personne !... Tiens, tout ceci est à toi L. Tu mérites bien de gagner le gros lot...

Henriette, prenant le paquet de billets que lui offrait son amie, dit à Mathias en riant :

— Mon frère, il n'y en a plus pour vous ! mais nous partagerons.

Puis elle se laissa emmener par Blancbe dans un coin du salon.

Madame d'Orbigny dit aussitôt à Mathias :

— Vous êtes bien heureux, monsieur, d'avoir une telle sœur !

— Je comprends votre en otion, madame, et jel a pressentais en vous écrivant la lettre que vous trouverez à votre hôtel.

Si Toinon n'entendait plus les jeunes filles, elle ne perdait pas un mot de ce que disait Mathias, qui glissa rapidement sur sa fâcheuse scène avec le lieutenant Bertaut, et, passant au contenu de sa lettre, ajouta d'un accent pénible :

— Par suite de mes nombreuses relations avec nos divers ports de commerce, j'ai la douleur de vous déclarer, comme en ayant la connaissance certaine que le Caraïbe se perdit corps et biens!... que personne n'a survécu au naufrage et qu'il faut, hélas! renoncer à toute espérance!...

Toinon tressaillit de colère :

— Ah! ah?... je le vois venir!... Mensonge et tromperie que tout ça... Mais Hilarion est de retour, parla permission de Dieu!...

La comtesse répondait alors :

— Je n'espérais plus, moi, depuis bien longtemps, et j'ignorais la démarche fort inutile du lieutenant Bertaut... Ce digne homme, pour me rendre le bonheur, voudrait ressusciter les morts !

— Ah ! madame, dit Malhias, quel que soit rattachement qu'il vous porte, M. Bertaut ne fait pas pour voîre bonheur des vœux plus ardents que les miens!...

— Oh ! le menteur!... oh! le traître ! murmurait Toinon, qui put enfin abandonner sa cachette, car la comtesse s'était levée et se relirait avec Blanche.

Malhias et Henriette les accompagnaient en les saluant. Dirons-nous que la paix était entièrement et définitivement scellée entre les jeu-

nés filles? Blanche, après avoir remis les billets de loterie à Henriette, eut soin d'ajouter :

— Avec ces billets, tu es invitée de droi au tirage, qui aura lieu ce soir à l'hôtel d'Orbigny, ne manque pas d'y venir!

— Mais j'y rencontrerai ton père et Gaston... objecta Henriette.

— Serais-tu donc implacable, toi si généreuse?... et avec tant de charité manqueraistu d'indulgence?... Adolphe y sera, ruais écoute...

Tandis que Mathias et la comtesse s'entretenaient du naufrage du Caraïbe, les deux jeunes filles causèrent quelque temps de leurs fraîches amours.

— -Heureuse Blanche!... disait Henriette en soupirant.

— Courage el à ce soir! à ce soir! dit Blanche en embrassant son amie.

Avant de sortir de la maison, la comtesse demanda du ton le plus aimable à l'usurier sentimental s'il lui ferait l'honneur d'assister au tirage de la loterie des orphelins?

— J'ose l'espérer, madame la comte.-se, répondit Mathias qui allait enfin se trouver seul en présence d'Henriette.

Toinon était furieuse :

— Mensonges! roueries!... s'écriait-elle.

J'ai été dix fois au moment de jeter le coin du rideau par la fenêtre ! Mais il vaut mieux s'assurer d'abord de ce que prétend faire Mathias !... Avec ses déguisements et ses feintes, il m'a complètement attrapée, le maudit coquin. îl en savait plus long qu'il ne le !

sait voir !... Son père lui aura tout écrit autrefois!... ou bien il a déniché quelque double de notre dossier ! Ah ! ah!... tout s'explique ; je comprends pourquoi il tenait tant au médaillon, c'est qu'il y reconnaissait le chiffre desXorlof !... Maintenant qu'il sait comme nous que madame la comtesse n'est autre que mademoiselle Hélène, notre tante, il ne doit pas

plus se soucier du médaillon que de ça!

Croyant Cornillardet mort et enterré, maître Matbias vise à rattraper son demi-million aux dépens de madame; c'est clair comme !e jour!... Toutes ses belles aumônes sont des amorces!... Décidément il ne vaut pas mieux que son père, il ne vaut pas mieux que Serpenlard; il est usurier, avare, cupide, rapace, voleur... et de plus, hypocrite à faire frémir.

Serpentard en est pour ses courses, puisque madame la comtesse ne sait encore rien de nouveau; mais il aura peut-être trouvé le lieutenant Beriaut... ça chauffe!... ça chauffe! ils peuvent revenir. Basih! qu'ils viennent! Cornillardet est au café d'en face, n'attendant que mon signal... Mais, attention ! Que va dire Mathias à sa prétendue sœur?...

Toinon se remit aux écoutes.

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