‹ L'ut de poitrineChapitre 3 sur 7 · VIII. — Retour au château · texte numérisé non relu

VIII. — Retour au château

Raoul allait sortir du Théâtre-Italien la mort dans rame, lorsque, parvenu sous le vestibule, il se sentit frapper sur Tépaule. En même temps, une voix bien connue s'écria à son oreille :

« Tron de Diou ! monsieur Raoul, venez donc ; je vous cherche de tous les côtés. Eh bien ! que dites- vous du petit?

— Son succès a été tel qu'on pouvait le souhaiter, fit Raoul assez froidement.

— Allons donc l reprit le Marseillais, le petit a été immense, entendez-vous I C'est le roi des rossignols passés, présents et à venir. Ohl je ne m'y étais pas trompé, moi, quand je l'ai entendu chanter pour la. première fois sur l'impériale de la diligence qui vous amenait à Paris. Ce gaillardlà donnait déjà le si avec la même facilité que j'avale un verre de vin de Champagne. Je me suis dit : avec un peu de culture, ce gosier-là donnera

Yut naturel et rapportera un jour cent mille francs de rente; il les rapportera, soyez-en sûri

— Je n'en doute pas.

— A la bonne heure I Suivez-moi maintenant, car le petit vous attend dans sa loge.

— Il est bien tard, balbutia Raoul, en proie à tous les serpents de la jalousie ; je le verrai demain.

— Demain î repartit le Marseillais, il s'agit bien de demain; il s'agit d'aujourd'liui. Le petit ne veut pas laisser passer cette soirée sans vous embrasser. Vous ne pouvez lui refuser cette satisfaction. D'ailleurs, vous trouverez dans sa loge quelqu'un de votre connaissance. De gré ou de force, je vous enlève. »

Raoul se laissa entraîner machinalement par l'impétueux Marseillais, qui, le faisant passer par l'escalier des artistes, l'introduisit dans une chambre assez étroite, mais tapissée avec un certain luxe, autant qu'on pouvait en juger à la clarté de quelques bougies placées sur la cheminée ou suspendues en appliques de chaque côté d'une ancienne psyché. Frantz était debout, encore revêtu de son costume de théâtre, au milieu de cette chambre où se tenaient assises plusieurs personnes; mais il était diJQBcile, au premier abord, de distinguer leurs traits dans la pénombre où elles étaient placées. Il tenait encore à la main le bou-

quet d'Eugénie, et, dès qu'il aperçut Raoul, il se précipita au-devant de lui, et, l'embrassant avec une vive effusion de joie et de reconnaissance :

« Ah! s'écria-t-il, c'est à vous, Raoul, à votre généreuse assistance que je suis redevable de ce qui m' arrive aujourd'hui, et je ne l'oublierai jamais.

— Tu n'en es redevable qu'à ion talent, reprit Raoul avec une certaine réserve et bien qu'un peu ému lui-même d'une démonstration à laquelle se mêlait peut-être, à Tinsu de l'artiste, comme un acte de contrition.

— Ahl repartit Frantz avec véhémence, vous avez beau dire, jamais je ne pourrai m'acquitter envers vous, car c'est vous qui m'avez permis de m'associer aux leçons que vous donnait le bon M. Doucerain ; c'est vous qui, plus tard, m'avez racheté de la conscription, qui avez consenti à m'eramener à Paris, et qui enfin m'avez fait connaître M. Mirandol. Je suis bien heureux et bien fier en même temps de le dire ici tout haut, en présence de tout le monde, et en particulier de la famille Brossier, qui a bien voulu assister à mes débuts.

Eu entendant prononcer ce dernier nom, Raoul se sentit envahi par une sueur froide qui pénétra jusqu'à son cœur, et se retournant aiissitôt, il reconnut distinctement tous les Brossier en ligne

directe et collatérale, rangés en cercle autour de la loge de Tartiste, depuis la jolie pensionnaire du quartier des Champs-Elysées jusqu'à son gros oncle le passementier et à sa mère, la sèche et hargneuse buraliste.

Eugénie, comme si elle eût tenu à réparer envers son amant un procédé peut-être moins coupable au fond qu'en apparence, eut pour lui un de ces regards qui promettent bien des choses et en font oublier tant d'autres. Aussi, le front du jeune homme fut-il instantanément rasséréné, et tout ce qui restait dans son âme de doutes cruels et d'extravagants soupçons s*envola à tire d'ailes. Aussi bien, la veuve Brossier elle-même, devant laquelle il n'avait pu faire autrement que de s'incliner, venait de se lever, et, pour la première fois de sa vie, lui adressant la parole avec une sorte de bonhomie, lui disait :

« Bonsoir, monsieur, je vous salue. Ah! par exemple, je ne m'attendais guère à vous revoir dans l'intérieur d'un spectacle, derrière la toile ; car enfin, nous sommes ici derrière la toile. C'est mon beau-frère qui fournit le théâtre de passementeries, c'est lui qui a voulu à toutes forces nous conduire ici pour complimenter François. Dame! je me suis laissé faire, moi, car je ne suis pas fière. Après cela, feu mon mari, le capitaine Brossier, qui n'était pas fier non plus, malgré

son grade, avait coutume de dire : « Il n*y a pas de sot métier, il n'y a que de sottes gens. »

A la suite de cette allocution, qui n'était pas. précisément des plus flatteuses pour les artistes en général et pour Frantz en particulier, la veuve du capitaine crut devoir donner à sa famille le signal de la retraite.

Comme Raoul, encouragé par ce qu'il venait d'entendre, s'était approché d'elle et lui demandait si elle comptait prolonger encore son séjour à Paris :

« Non certes pas, reprit-elle, je n'aime pas Paris, moi. Oh! par exemple, j'aime beaucoup ma famille, et ils font tous leurs efibrts pour me retenir; mais je suis, comme mon défunt, esclave de ma consigne, et il faut que je sois d'ici à la fin du mois rendue à mon poste. Au revoir, monsieur de La Fare I »

Cette fois, la buraliste avait rendu au jeune homme la particule, dont elle l'avait arbitrairerement dépossédé. Elle s'était montrée avec lui presque avenante. Il fallait qu'un grand changement se fût opéré dans ses sentiments et dans ses idées. Ce changement, d'ailleurs, la cousine Sophie ne l'avait-elle pas quelque peu prophétisé? Raoul, le cœur rempli de pressentiments joyeux, prit congé, à son tour, de Frantz et de M. Mirandol, sans vouloir accepter le souper qu'on lui offrait,

pour garder rincognitol Bélitre que je suis!

Avouez, Raoul, que j'ai été trahi. C'est encore un tour de Mirandol.

— Rassurez-vous, mon cher vieux maître, nul ne vous a trahi : c'est moi qui vous ai reconnu.

— Malgré ma perruque blonde ! C'est incompréhensible. Il faudra que j'en achète une autre.

— Gardez-vous-en bien! Allons, mon cher maître, calmez- vous! Pensez-vous donc que j'accepterai dorénavant un pareil sacrifice? Me croyezvous capable de vous laisser plus longtemps, vous, vieillard, épuiser le reste de vos forces, pour que moi, jeune homme, je puisse vivre à Paris, oisif, inutile à mes semblables? Mais s'il en était ainsi, Tabbé, je serais indigne d'être votre élève. Tenez, vous aviez bien raison de vouloir me retenir au château lorsque j'ai eu le malheur de perdre mon père. Je reconnais que la vie de Paris ne me convient pas, et j'ai résolu de retourner en Dauphiné. Je compte partir le plus tôt possible. M'accompagnerez-vous ?

— Si je vous accompagnerai, Raoul? Est-ce que je puis vivre là où vous n'êtes pas? Partons demain, aujourd'hui même, si vous le voulez. Je ne vous demande que le temps de faire ma malle et d'aller donner ma démission au chef d'orchestre du Théâtre-Italien. J'aurai ainsi un gros péché de moins sur la conscience, et cela.

grâce à vous. Ohl je sais bien heureux! »

Vingt-quatre heures après, le jeune homme et le vieillard reprenaient la route du Dauphiné, où les affaires de la succession, qui s*embrouillaient de plus en plus, rappelaient d'ailleurs M. de La Fare de la façon la plus instante. Ce fut presque avec bonheur que ce dernier quitta la grande Babylone, où il était venu, à l'exemple de tant d'imprudents phalènes, accourus de tous les points de l'horizon, se brûler les ailes. Ne retournait-il pas dans ce pays où Eugénie lui était apparue pour la première fois, rayonnante de jeunesse et de beauté? N'allait-il pas revoir ces grands bois aux senteurs parfumées qu'il avait parcourus avec elle, et où il s'était pris si vite à l'aimer? N'allaitil pas la retrouver bientôt elle-même pour ne plus s'en séparer? Quelle vie de délices il se promettait avec elle dans son antique manoir, rajeuni pour une si charmante châtelaine ! Que d'adorables projets l Frantz et M. Mirandol, auxquels on avait dit adieu, avec quelques regrets, avaient promis de s'arrêter tôt ou tard dans leurs caravanes au château de La Fare, qui devait leur servir de gîte d'étape en allant en Italie ou en revenant. Mais peut-être, au fond de son âme, Raoul n'éprouvait-il pas un bien vif désir de voir cette promesse réalisée. Tout en absolvant Eugénie pour un fait que bien des considérations rendaient

excusable, il ne pouvait oublier que le bouquet de fête qu'il lui avait envoyé avait servi d'offrande pour orner le triomphe du chanteur.

En arrivant à Grenoble, le jeune vicomte s'empressa de se rendre chez son notaire, qui avait été celui de son père et qui l'avait connu luimême tout enfant. Celui-ci le reçut avec un visage consterné.

« Ah ! jeune homme î jeune homme l lui dit-il, nous vous tenons donc enfin ! Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard ! Je vous dois la vérité en mémoire de votre digne père, qui m'honorait de son amitié; en mémoire de votre famille, qui est l'une des plus illustres de ce pays et dont vous êtes aujourd'hui le dernier représentant. Pendant que vous dépensiez follement votre temps dans les plaisirs de Paris, les créanciers ont perdu patience et ils ont intenté contre vous des poursuites qui non-seulement déconsidèrent le nom que vous portez, mais qui doivent aboutir fatalement pour vous à une ruine complète et à l'expropriation prochaine de la terre de La Fare. Je vous avais prévenu dès le principe. Il n'y avait qu'un moyen de vous sauver d'un naufrage inévitable et de conserver la demeure de vos ancêtres : c'était de contracter un riche mariage. Vous étiez en droit d'y prétendre : avec une partie de la dot il eût été facile de désintéresser les créanciers.

Aujourd'hui, sera-ce possible encore? J'en doute; cependant, si vous voulez m'accompagner ce soir même chez le premier président de la cour de Grenoble, je vous présenterai à une famille dont je suis le notaire également depuis longues années, et dans laquelle il y a une fille unique à marier et d'assez grandes espérances de fortune. Mais je ne réponds de rien. »

Raoul sourit tristement et répondit :

« Mon cher notaire, je vous remercie du service que vous êtes disposé à me rendre; mais je ne saurais l'accepter. Ce ne sont point les plaisirs, comme vous paraissez le croire, qui m'ont fait prolonger mon séjour à Paris; c'est un motif beaucoup plus sérieux et plus légitime, que vous connaîtrez plus tard. Il m'est bien pénible d'apprendre que je ne pourrai, comme je l'espérais, conserver la demeure de mes pères, mais je suis prêt à tout, et désireux d'ailleurs d'éviter tout scandale, je viens vous demander de me faire connaître d'une façon aussi précise que possible la situation de ma fortune. Quel est au juste le chiffre des dettes que j'ai à acquitter?

— Trois cent mille francs en somme ronde.

-— Et quel prix puis-je espérer de la terre de LaFare?

— En bloc, c'est lout au plus si vous pouvez en

espérer pareille somme ; mais en la divisant en

trois lots, savoir : les bois d'abord, puis le moulin avec la métairie, et enfm le château et ses dépendances immédiates, il est présumable que non-seulement tous les créanciers seront désintéressés, mais qu'il pourra même vous rester trente à quarante mille francs.

— Il suffit. Eh bien, vous pourrez annoncer aux créanciers que je suis prêt à les satisfaire en aliénant tout ce que m'a laissé mon père.

— Et que ferez-vous ensuite, monsieur Raoul?

— Permettez-moi de vous taire encore mon projet. Seulement, je désire que tout cela soit terminé le plus tôt possible.

— Il sera fait selon votre désir ; seulement, les biens fonciers ne se vendent pas, je dois vous en prévenir, aussi aisément que des inscriptions de rente à, la Bourse. Il faut des affiches, des publications dans les journaux, et bien d'autres formalités.

— Je m'en rapporte complètement à vous, mon cher notaire, pour le soin de mes intérêts. Seulement, hâtez- vous, car je n'aime pas plus à faire pitié qu'envie.

— Jeune homme, reprit le notaire en serrant la main de son client, j'ignore quels sont vos projets ; mais il faut se défier, à votre âge, des entraînements de tout genre, auxquels on n'est que trop sujet. Croyez-en mes cheveux blancs, qui

doivent vous rappeler ceux de votre père : venez avec moi, ce soir, chez le premier président. Cela ne vous engage à rien, que diable ! La jeune fille dont j'ambitionne pour vous la main vous plaira, j'en suis sûr. Elle est fort bien élevée, n'ayant jamais quitté sa mère, ce qui est la meilleure des garanties pour l'éducation des filles. Sans être jolie, ce qui est plein de dangers, elle est agréable et distinguée : enfin, elle appartient à la même caste que vous, et c'est une considération que vous ne devez point négliger, car enfin on épouse toujours un peu forcément la famille de sa femme. Allons! monsieur Raoul, une bonne résolution! A quoi serviraient les vieillards dans ce bas monde s'ils n'avaient pour mission d'éclairer les jeunes gens de leurs conseils, de leur ex* périence?

—Je vous sais gré de votre insistance, répondit Raoul, car elle me prouve que vous avez bien voulu conserver pour moi quelque aflection ; mais mon parti est pris et il est irrévocable. Soufi'rez que je me retire.

— Je ne vous retiens plus, monsieur Raoul, partez. Mais vrai I j'ai le cœur navré en songeant que c'est à un étranger qu'appartiendra ce château qui, d^uls plus de trois cents ans, a été le berceau de vos ancêtres, où tous revenaient mourir, après une existence honorablement rem-.

plie, à moins qu'ils ne fussent tombés sur le champ de bataille. Réfléchissez encore à tout cela, je vous en supplie. On dit que la nuit porte conseil : eh bien ! j'attendrai jusqu'à demain midi, pour remplir vos intentions. A cette heure-là, si je n'ai pas entendu parler de vous, il sera fait suivant votre désir. »

C'est sur ces dernières paroles que Raoul prit congé du notaire. En sortant de chez lui, il alla rejoindre l'abbé Doucerain, qui l'attendait à l'hôtel où ils étaient descendus, et tous les deux se mirent en route pour le château de la Fare dans une voiture de louage que l'ancien aumônier des dragons venait de se procurer, car le lecteur sait qu'on avait été forcé, après la mort du général, de vendre ses chevaux et ses voitures pour subvenir aux frais funéraires et à quelques dettes criardes.

Lorsque Raoul rentra dans le château de ses pères, ce château où il était déjà presque un étranger, nul ne vint à sa rencontre, et les chiens eux-mêmes semblèrent ne plus le reconnaître.

Ce domaine, qu'il avait laissé quelques mois auparavant si magnifique encore, ne présentait plus qu'une apparence désolée; l'obligation où l'on s'était trouvé, pour éviter de nouvelles dettes, de congédier presque tous les serviteurs du château, à commencer par le jardinier, avait fait négli-

ger tous ces soins qu'on appelle de pur agrément, et qui ajoutent un charme si puissant à la plus simple résidence champêtre : les ronces et l'ivraie avaient envahi les allées, qui n'étaient plus ratissées; une végétation luxuriante mais désordonnée s'étendait partout et dressait à chaque pas des barricades de branchages ; les roseaux et les ' nénuphars s'épanouissaient en pleine liberté dans la pièce d'eau, dont la nappe, jadis si claire et si limpide, ne présentait plus qu'une surface moussue, d'un jaune verdâtre : ont eût dit l'entrée du domaine de la belle au Boi^ dormant.

Un soupir s'échappa de la poitrine oppresée de Raoul, et, pour la première fois peut-être, le jeune homme comprit tout ce que lui coûtait l'amour d'Eugénie. Il revoyait, pour lui dire un éternel adieu, cette haute toiture en ardoises, àcrêlefleuronnée, qui avait abrité son enfance et sa première jeunesse ; il saluait encore une fois, sous leur manteau de lierre, les quatre tours inégales avec leurs girouettes et leurs bouquets de plomb; et son œil s'attachait mélancoliquement sur son blason, sculpté dans la clef de voûte de la porte ogivale, donnant accès à la principale tour. Ce blason, auquel chacun de ses aïeux avait ajouté sa part de gloire, allait devenir un objet de stupide curiosité, sinon même de raillerie pour quelque marchand enrichi, auquel les chances du commerce

permettraient de faire racquisition du domaine seigneurial de la Fare.

Ce jour-là, Raoul eut presque un regard de tendresse pour ces graves portraits de famille, dont Taspect rébarbatif lui faisait peur quand il était enfant, et que plus tard il avait dédaignés comme de naïves et informes ébauches de la peinture dauphinoise. Enfin, il ne voulut pas lais* ser passer la soirée sans aller, dans Thumble cimetière du bourg voisin, visiter la tombe de son père, et il y resta longtemps agenouillé et priant. En se relevant, il ne fut pas peu surpris de trouver à ses côtés un chartreux également en prières. Gelui<ci lui dit en se relevant :

€ Ne me reconnaissez-vous pas? »

Et sur un signe négatif de Raoul, il continua : « Je vous ai vu tout enfant chez votre père, qui ét^it run des bienfaiteurs de notre ordre, lorsque je venais lu i demander des secours pour les villageois de ces environs ruinés par la grêle ou par quelque incendie. Je suis le procureur général des chartreux.

— En effet, répondit Raoul, le souvenir de vos traits revient à ma mémoire. Pardonnez-moi, mon père, d'avoir pu les oublier un instant. C'est qu'aussi, sous ce costume, vous vous ressemblez tous.

— Et puis, il y a longtemps, mon fils, que vous n'êtes venu nous visiter.

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— Il est vrai, j'arrive de Paris.

— Et vous venez sans doute passer la saison des grandes chasses dans votre château? Pendant votre séjour ici, nous vous verrons quelquefois au monastère, n'est-ce pas? car votre intention sans doute est de rester quelque temps en Dauphiné ?

— Je ne sais encore, dit Raoul avec hésitation ; mais, en tous cas, je ne manquerai point d'aller visiter la Grande-CJiartreuse.

— Nous nous en réjouirons, mon fils, et croyezm'ji, vous vous en réjouirez vous-même. Vous êtes à l'âge des passions, et les passions se calment là-haut; vous êtes à l'âge où l'on a faim et soif, et il n'y a pas de faim qui ne s'apaise, pas de soif qui no s'éteigne dans notre sainte maison.

— En êtes-vous bien sûr, mon père ?

— Essayez, mon fils, et puissiez-vous n'avoir pas à vous souvenir trop tôt de cette parole du divin Maître : « Venez à moi, vous qui pleurez et « vous serez consolés. »

Ayant ainsi parlé, le chartreux salua Raoul et s'éloigna. Le jeune homme le suivit des yeux pendant quelques instants, et, à la faveur du crépuscule, il le vit gravir d'un pas allègre le chemin qui conduit au monastère. Quand il eut disparu entre les arbres, Raoul demeura absorbé dans une rêverie profonde, et il rentra à pas lents au châ-

teau, se demandant si ce chartreux qu'il venait de rencontrer, et qui semblait si étranger aux troubles et aux orages du cœur, ne les avait pas ressentis lui-même avant de porter le froc et le scapulaire de saint Bruno. Il se reprochait de l'avoir laissé partir sans l'interroger sur son passé, sur celui des religieux qu'il allait rejoindre. Plus d'une fois il lui était arrivé de traiter ce sujet avec l'abbé Doucerain, qui avait lui-même, on se le rappelle, porté, avant la Révolution, l'habit de chartreux ; mais, entré au monastère à une époque où la société française était si différente de ce qu'elle est devenue dans notre siècle, M. Doucerain n'avait pu donner, sous ce rapport, à son élève que des indications fort vagues.

Le lendemain, le cours des idées de Raoul changea complètement, lorsque, en s'éveillant, il avisa sur le pupitre de son piano la cavatine qu'il se plaisait jadis à faire répéter au petit François, et qui avait si bien donné l'éveil au général sur sa passion naissante. Il ne put s'empêcher de fredonner durant toute la matinée, d'une voix malheureusement assez fausse, ce refrain, dont les paroles étaient si bien en harmonie avec sa situation et le vœu le plus ardent de son cœur :

Viens, gentille dame I De toi je réclame La foi des serments.

Il y a d'ailleurs, dans le spectacle des lieux où Ton a ressenti les premières atteintes de l'amour, un charme souverain et ineffaçable, que Raoul était appelé à subir plus profondément encore que tout autre. S'il demeurait renfermé dans sa chambre, il ne pouvait s'approcher d'une fenêtre sans qu'aussitôt ses regards se portassent sur le clocher du bourg voisin, qu'on apercevait à peu de distance ; car, au pied de ce clocher, ses yeux perçants pénétraient jusqu'à l'humble maisonnette, invisible pour d'autres que pour lui, où était situé le bureau de poste, cette maisonnette où Eugénie était venue passer les vacances, où il l'avait aperçue derrière le rideau de mousseline qu'elle avait soulevé pour lui faire signe, où bientôt, sans doute, elle allait revenir; cette maisonnette si souvent apparue dans ses rêves, et qui, grâce à la présence de la femme aimée, s'était métamorphosée pour lui en un palais enchanté, comme jamais Fra Giocondo ni Bramante n'ont pu en construire.

Si, au contraire, las de prolonger son séjour dans cette enceinte, où il était réduit à vivre avec son vieux maître dans une sorte de quarantaine, comme un lépreux ou un pestiféré, Raoul profitait de quelque journée d'automne presque tiède, comme on en compte tant en Dauphiné,pour aller se promener à l'aventure, une attraction magné-

tique Tentrâînait aussitôt dans les bois qui s'é* tendent au pied des montagnes de la Grande- Chartreuse, dans ces bois où il avait rencontré Eugénie lisant les vers de Lamartine, sous l'ombrage d'un châtaignier séculaire ; il retrouvait ce rocher toujours suspendu sur Tabîme où son cheval avait failli le précipiter; il entendait encore le cri de terreur de la jeune fllle, et il lui semblait que, comme dans les légendes, le châtaignier allait prendre une voix pour lui parler d'elle, et que le Guier lui-même', dont les ondes torrentueuses mugissaient à ses pieds, avait conservé à cette place l'image de son adorée.

Dans une de ses promenades, vers le déclin du jour, il arriva une fois à Raoul de rencontrer les chartreux, qui, à certaines époques, se promènent processionnellement dans les grands bois dont le monastère est entouré, et qui semblent, avec leurs frocs et leurs robes de bure blanche, leur attitude silencieuse et médiative, un essaim de fantômes. A cet aspect inattendu, le jeune homme fut saisi d'une frayeur instinctive, et il se cacha, pour laisser passer les religieux, derrière un massif d'arbres. Au premier rang de l'imposante théorie il avait reconnu distinctement le procureur général de la Grande-Chartreuse, à côté du général de Tordre, et il s'était rappelé ses paroles : « Il n'y a pas de faim qui ne s'apaise, pas de soif qui ne s'é-

teigne dans notre sainte maison. » Mais Tamour est un mal dont on souffre parfois cruellement, Bt dont on serait pourtant bien fâché de guérir. Et puis l'heure des larmes n'était pas encore venue. ■Test pour cela que Raoul, superstitieux comme fe sont tous ceux qu'une passion profonde a ^ubjuguéS; s'était abstenu de pousser ses promepades jusqn^au monastère et d'en franchir le seuil, 'comme s'il eût appréhendé d'y laisser son cœur. [ Ce cœur n'était-il pas d'ailleurs tout à Eugénie? ID'où venait donc que, depuis plus de quinze [jours qu'il avait quitté Paris, M. de La Fare n'en- Rendait plus parler d'elle ni même de Frantz, dont les journaux seuls continuaient d'enregistrer les [triomphes ? Sans doute l'étroite et sévère surveillance de la veuve Brossier pouvait, à la rigueur, empêcher sa fille de se livrer aux soins d'une [correspondance amoureuse ; mais en était-il de même de la cousine Sophie, dans laquelle il avait |espéré une complaisante intermédiaire? C'est en 'vain que Raoul avait écrit à celte dernière, il n'avait point encore de réponse.

D'un autre côté, le jour fixé pour la mise en vente du domaine de La Fare approchait sensiblement ; la ruine complète du dernier représentant de ce nom glorieux était désormais un fait de notoriété publique dans toute la contrée, et, sous.de pareils auspices, il devenait bien douteux

que la veuve Brossier donnât son consentemen au mariage projeté. Aussi Raoul était-il disposa pour sa part, à s'affranchir du préliminaire d'un demande, pour peu qu'Eugénie elle-même, pei suadée de l'inanité d'une pareille démarche, per sistât dans la résolution qu'elle avait annoncée Pouvait-il en être autrement, alors que cette ré solution était due à son initiative?

Les choses en étaient là lorsque, par une soiré< un peu brumeuse du commencement de décem bre, mais à laquelle fort heureusement la Iun( prêtait son flambeau, une berline de poste, annoncée au loin par d'énergiques claquements de fouet, s'arrêta devant la grille du château. Ei toute autre occurrence, c'eût été un événement assez considérable ; mais, comme la vente du domaine devait avoir lieu le lendemain même à Grenoble, Raoul pensa naturellement que c'étail quelque amateur attardé qui venait visiter le château. De pareilles visites étaient fréquentes depuis que les annonces des journaux et les affiches placardées dans toute l'étendue du département avaient fait connaître la mise en adjudication en trois lots, au plus offrant et dernier enchérisseur, du superbe domaine seigneurial de La Fare, composé d'un château en parfait état de conservation, *avec des bois, un moulin et une métairie, le tout d'un rapport net d'environ dix à douze mille francs.

L'héritier nominal de celte petite fortune qui, il y a vingt ans , n'était pas sans quelque importance, attendu que les millions ne couraient pas encore les rues, le jeune vicomte de La Fare,était loccupé en ce moment, avec son vieux maître, à [classer un certain nombre d'objets mobiliers qui ne devaient pas être compris dans la vente du château, et ni l'un ni l'autre ne crurent devoir se déranger, en dépit des claquements de fouet répétés du postillon, laissant à l'unique serviteur (pli leur était resté le soin d'introduire le nouveau venu, et de lui faire l'exhibition de tout ce qui pouvait l'intéresser. Mais tout à coup, ils tressaillirent, car une voix bien connue, une voix douée de celte sonorité qui caractérise l'organe des races méridionales, s'était écriée avec un accent marseillais des plus prononcés :

ttTron de Dioul où sont-ils donc? que je les enabrasse, ces chers amisi Dites-leur que c'est leur ancien voisin Mirandol qui vient leur deniander à coucher. »

En même temps, une voix beaucoup plus jeune et d'un timbre plein de fraîcheur et de mélodie, Ht entendre le refrain de ce chœur si connu que chantent les compagnons du comte Ory, à la porte du cbâteau de Faremoutiers :

Donnez-nous par grâce L'hospitalité I

« Morbleu ! s'écria Tabbé, entendez-vous cette cadence ? quelle pureté et comme le son est filé I Il n'y a que le petit François pour chanter ainsi.

— Ce n'est plus François, dit Raoul, dont le front se rembrunit légèrement, c'est Frantz. Je ne l'attendais pas sitôt ! »

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