‹ L'ut de poitrineChapitre 4 sur 7 · IX. — Un clou chasse l'autre · texte numérisé non relu

IX. — Un clou chasse l'autre

Le moment est venu de faire un retour sur ce qui avait pu se passer à Paris pendant que Raoul attendait impatiemment au château de La Fare l'arrivée d'Eugénie et l'accomplissement de ses promesses. C'est une revue rétrospective que nous devons au lecteur, avant de faire rentrer en scène le chanteur à la mode, escorté de celui qu'on serait peut-être en d/oit d'appeler son cornac, s'il ne s'agissait d'un inoffensif rossignol.

Voyons d'abord quelle était la situation d'esprit des trois personnages principaux que nous avons laissés à Paris, à la suite de la représentation de la Sonnambula au Théâtre-Italien, et commençons par Frantz. Au milieu de l'enivrement de son triomphe, il ne pouvait s'empêcher de reporter sa pensée sur les beaux yeux de mademoiselle Eugénie Brossier : il se rappelait avec émotion l'attention profonde qu'elle avait apportée à

la représentation, la part si sympathique qu'elle paraissait avoir prise à son succès, et surtout le

bouquet qu'elle lui avait jeté un bouquet de

fête ! un bouquet choisi et envoyé par Raoul luimême! Tout cela chatouillait agréablement le cœur de l'artiste; mais en même temps, il songeait que Raoul aimait Eugénie et qu'il en était aimé. Son devoir dès lors, à lui, Franlz, n'éiaît-il pas tout tracé? Non certes, il ne devait plus chercher à revoir celte jeune fille ; le soin de son propre repos lui en faisait une loi; puis quand il était à peu près résolu à s'arracher à cette périlleuse tentation, les dernières paroles de sa conversation avec l'abbé Doucerain lui revenaient à la mémoire : « Celui-là rendrait à Raoul un bien signalé service, qui parviendrait à lui souffler sa maîtresse. » Et alors, Frantz retombait dans des perplexités sans fin.

Passons maintenant à Eugénie. Malgré son amour pour le jeune vicomte de La Fare, elle avait éprouvé pour l'artiste un enthousiasme dont il est facile de se rendre compte en songeant à l'accueil qu'il avait reçu du public dilettante. Cet enthousiasme s'était traduit chez elle non-seulement par des applaudissements, mais même par des larmes, efTet presque obligé de cette sensibilité nerveuse qui caractérise au suprême degré le sexe féminin, et que tant de circonstances dé-

veloppent parfois dans des proportions presque effrayantes, surtout au sein de nos grandes villes. Il y aurait à cet égard de curieuses observations physiologiques à enregistrer ; mais ce n'est point ici leur place. D'ailleurs, il faut bien le reconnaître, à toutes les époques, les chanteurs ont exercé sur les imaginations féminines un prestige incontestable et ce prestige a été poussé de nos jours par les ténors aussi loin que possible. Enfin, nul n'ignore tout ce que l'optique de la scène enfante de mirages, surtout à l'époque où l'on entre en quelque sorte dans la vie et où tout n'est encore qu'illusion. Grâce au prisme à travers lequel tous les objets apparaissent alors, la physionomie la plus rustique, la plus vulgaire revêt promplement au théâtre un caractère idéal. On est tenté d'assimiler le comédien au personnage qu'il représente, de lui prêter les sentiments, les passions qu'il exprime. C'est une sorte de transsubstantiation, à laquelle l'art du musicien, le plus émouvant de tous, celui qui parle le plus aux sens, ajoute encore un charme souvent irrésistible. Doit-on s'étonner que la voix de Frantz, interprétant avec un si merveilleux talent les plus pathétiques inspirations de Bellini, dans sa plus amoureuse idylle, eût ébranlé si profondément toutes les fibres de l'organisme chez une jeune pensionnaire à peine échappée du pensionnat? Combien de jeunes filles, de femmes

même, ont subi celte influence et pourraient apporter ici Tappui de leur témoignage !

Est-ce à dire que l'amour de Raoul, cet amour si noble et si pur, ne devait plus offrir qu'une égide insuffisante contre l'envahissement d'impressions presque purement physiques? Loin de nous la pensée de nous prêter à une pareille calomnie. Nous avons voulu seulement constater un phénomène plus commun qu'on ne le pense, laissant au lecteur le soin d'en tirer telles déductions que bon lui semblera, et pour nous résumer en quelques mots, nous dirons que le cœur d'Eugénie était toujours fidèle à Raoul, mais quand elle entendait chanter Frantz, la voix de Tartisle éveillait en elle je ne sais quel clavier mystérieux.

Il faut bien à présent descendre des hauteurs de cette psychologie ou mieux encore de cette physiologie expérimentale, pour abaisser un regard sur une personnalité secondaire, beaucoup moins sensible au pouvoir magique d'un ténor qu'au bruissement mélodieux des pièces d'or qui, réalisant je ne sais plus quel conte des fées, s'échappaient à flots de ce gosier privilégié. Nous voulons parler de la veuve Brossier. On a pu voir qu'avec cette perspicacité qui est l'un des attributs de son sexe, elle avait parfaitement remarqué, dès le premier moment, l'impression que sa fille produisait sur Frantz. En même temps, elle n'avait pu

s'empêcher de supputer les profits considérables qui résultaient déjà pour son ancien commis aux écritures de Texercice de son art. Ce n'était, il est vrai, que ce que les gens mal élevés appellent un cabotin ; mais ce cabotin ne pouvait manquer de s'élever bientôt au rang de millionnaire. Or, y a-t-il pour les personnes de l'espèce de la veuve Brossier (et elles sont en grand nombre à notre époque) une position sociale plus digne d'envie que celle qui se résume par ce vocable magique : « millionnaire! »

D'un autre côté, depuis qu'Eugénie était sortie de pension, la veuve Brossier avait eu le temps de réfléchir aux dangers de toute espèce que présente la garde d'une fille nubile, et elle s'était demandé, non sans beaucoup d'appréhensions, si, n'ayant pas de dot à lui donner, elle trouverait aisément un mari pour sa fille dans les rangs de la bourgeoisie, la noblesse étant expressément exclue du concours. Frantz n'appartenait, il est vrai, ni à cette caste abhorrée, ni même au tiers état; mais sa profession le plaçait évidemment en dehors de toutes les hiérarchies sociales, en même temps qu'elle restreignait singulièrement pour lui le champ des aspirations matrimoniales; seulement, Frantz n'avait plus que quelques jours à passer à Paris. Il était d'un naturel timide et réservé ; comment, dans ces conditions, l'ame-

ner à se prononcer? C'était évidemment une affaire à brusquer et qui ne pouvait réussir que par une sorte de surprise. Voici ce que la veuve Brossier imagina à cet égard : comme toute politesse en vaut une autre, suivant un des dictons favoris du défunt capitaine, sa veuve ne trouva rien de mieux à faire que d'inviter Frantz à venir déjeuner sans cérémonie avec elle et avec sa fille le surlendemain de sa représentation de début. Frantz était déjà trop féru des beaux yeux de Mademoiselle Brossier, pour refuser une semblable invitation. Dès qu'il eût formulé son acceptation, une joie vraiment diabolique illumina la sèche et longue figure de la buraliste, qui, contre son ordinaire, se montra, ce jour-là, presque caressante pour sa fille. L'araignée avait tendu sa toile et elle flairait un riche butin.

La nuit qui précéda le déjeuner, la veuve Brossier dormit fort peu. Une mère, à la piste d'un mari pour sa fille, ressemble beaucoup à un général d'armée prêt à livrer une bataille décisive, et l'on a beau dire, il n'est pas démontré que les généraux aient un sommeil bien calme et bien paisible en pareille circonstance.

Le lendemain, après un déjeuner pendant la durée duquel François fut l'objet de mille attentions délicates delà part de la directrice de poste et de toutes sortes de coquetteries plus ou moins

innocentes de la part de sa iille, cette dernière, sur un signe de sa mère, sortit de table au dessert, et la conversation suivante s'engagea entre les deux convives :

a Eh bien ! s'écria à brûle pourpoint M"** Brossier, en choquant son petit verre renapli de vieille eau-de-vie de Cognac, choisie jadis par le capitaine lui-même, contre le verre de l'artiste, causons un peu maintenant à cœur ouvert : que pensez-vous de ma fille ?

— Je la trouve charmante, répondit François, avec encore plus de conviction que de galanterie.

— N'est-ce pas que celui qui sera son mari ne sera pas trop à plaindre?

— Oh ! certes, non, et son sort sera au contraire bien digne d'envie ! »

Ici, M"* Brossier attacha sur son interlocuteur un regard d'une fixité inquiétante.

« Est-ce que, dit-elle, vous ne songez pas vousmême à vous marier?

— Oh ! balbutia le chanteur en baissant les yeux sous le feu sombre de ce regard dont il se sentait

presque terrifié, à mon âge dans ma position,

c'est bien difficile.

— Pourquoi donc, reprit la veuve; d'abord, gagnant beaucoup plus d'argent qu'il ne vous en faut pour subvenir à votre existence, vous n'avez pas besoin de vous inquiéter, comme tant d'autres

de ce qu'on appelle un dot ou des espérances.

— G'-est vrai, madame Brossier.

— Il faut seulement trouver une femme qui vous plaise, qui soit bien élevée, disposée à vous suivre partout où les hasards de votre profession pourront vous pousser.

— Je ne dis pas non. »

En s'exprimant ainsi, François s'efforçait d'éluder tout ce qu'il y avait d'embarrasant dans les questions de son interlocutrice, et demeurait d'ailleurs impénétrable comme un sphinx. Ce n'était pas là le compte de la buraliste, qui jugea incontinent le moment venu de démasquer ses batteries et d'attaquer vigoureusement la place.

« Ecoutez, dit- elle, mon cher François, je n'ai pas de préjugés, moi, quoique je sois la veuve d'un brave officier, qui aurait dû devenir général pour le moins, s'il ne s'était pas trouvé en concurrence avec des nobles. Il y a déjà longtemps que je vous connais, et si vous croyez devoir me demander la main de ma fille, je suis toute prête à vous l'accorder, quoiqu'on en puisse dire, parce que vous êtes un brave garçon et que vous me plaisez. »

Pour le coup, il n'y avait plus à reculer, et François comprit qu'il ne lui restait qu'un moyen de parer la botte redoutable qui lui était portée-

a Je vous remercie bien, lui dit-il, ma chère

madame Brossier, de la bonne opinion que vous avez de moi; mais suis-je aussi sûr déplaire à votre fille ?

— Je voudrais bien voir qu'il en fût autrement, repartit vivement la veuve. D'ailleurs, vous lui plaisez déjà beaucoup, j'en suis sûre, et vous lui plairez encore bien davantage quand vous serez son mari.

— Oui-da 1 repartit François, chez lequel le naturel défiant et narquois du paysan reparaissait sous l'enveloppe de l'artiste ; permettez, madame Brossier, que je conserve encore à cet égard quelques doutes.

— Des doutes? Et pourquoi donc? Apprenez, François, que c'est m'oflenser moi et ma flUe ellemême.

— Pardon; madame Brossier, pardon; mais enfla soyez de bon compte avec moi : comment voulez-vous que je m'empêche de me rappeler ce

qui s'est passé autrefois Tan dernier

avec M. Raoul ?

Une légère rougeur passasur les joues sèches et parcheminées de la veuve, qui, se remettant aussitôt, répondit d'un ton dégagé :

« En effet, je me souviens que ce monsieur Raoul s'est cru permis de faire la cour à ma fille, comme si un noble, fût-il riche comme Crésus, pouvait espérer d'être jamais accueilli dans la

famille du capitaine Brossier. Il a pu y avoir peutêtre alors un semblant d'inclination de la part d'Eugénie. Vous savez, mon cher François, qu'une jeune fille est toujours disposée à écouter le premier chien coiffé qui vient lui parler d'amour; mais aujourd'hui, Eugénie est devenue raisonnable et elle ne songe plus le moins du monde à ce godelureau.

— En étes-vous bien sûre, madame Brossier î

— Si j'en suis sûre, saperlotte? mais je suis prête à le jurer sur les cendres du capitaine Brossier. Que vous faut-il de plus?

— A la bonne heure 1 Pourtant, M. Raoul ne paraît pas avoir encore renoncé à ses prétentions sur Mademoiselle Eugénie.

— Que m'importe votre M. Raoul ? Je vous préfère à lui. Cela doit vous suffire. On dira peutêtre : la maman Brossier donne sa fille à un comédien, c'est drôle ! Qu'est-ce que cela me fait, à moi? Je suis sans préjugés, comme le capitaine Brossier. Je ne vous demande même pas ce que vous gagnez. La belle affaire ! Est-ce que je tiens à cela, moi ! Allons donc ! Vous me ferez la pension que vous voudrez, pour que je ne sois pas tout à fait dans votre dépendance. Je donnerai ma démission de mon bureau de poste^ et puis nous vivrons tous ensemble en famille. Je voyagerai avec vous ; cela me rappellera les campa-

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gnes de mon pauvre défunt. Ce sera charmant! »

Frantz était tout étourdi de ce flux de paroles; pourtant, il eut assez de présence d'esprit pour répondre :

« Je vous remercie beaucoup, madame Brossieri de vos bonnes dispositions pour moi ; mais j^ désire savoir si Mademoiselle Eugénie lespartag elle-même, et pour cela, il faut qu'elle me 1^ confirme de sa propre bouche.

— N'est-ce que cela? reprit la buraliste, en n primant bien vite une légère grimace qui vent d'allonger encore son visage, vous serez satisfait. Embrassez-moi, mon cher François. Dès à présent, je vous considère comme mon futur gendre, et je vous autorise à venir ici, tous les jours, faire votre cour à ma fille. Seulement, j'y mets une condition aussi, moi : c'est que toute cette afl'aire demeurera secrète entre nous, même vis-à-vis d'Eugénie. J'ai mes raisons pour cela. »

Est-il besoin d'apprendre au lecteur quelles raisons pouvait avoir la veuve Brossier de ne point poser de prime abord Frantz aux yeux de sa fille comme un prétendant agréé, et n'a-t-on pas deviné l'habileté d'un calcul qui, en laissant ignorer à la jeune fille un projet contre lequel il était à craindre qu'elle ne se mit incontinent en révolte ouverte, supprimait toute pensée de ré-

sistance de sa part? Quant à Franta;, soit qu'il comprît ou non le mobile auquel obéissait la buraliste, il n'avait garde de s'opposer à des vues tout à fait en harmonie avec ses propres sentiments ; mais, dans le fond de son âme, il n'en était pas moins plein d'appréhensions sur le dénoùment d'une trame où il ne s'engageait pas sous des auspices bien rassurants. 11 y a des natures pour lesquelles la défiance de soi-même est un instinct en même temps peut-être qu'une sauvegarde, et auxquelles les plus grands succès ne sauraient donner une ombre d'audace.

Ce jour-là même, comme l'automne était fort doux, les deux cousines sortirent ensemble pour aller faire leur promenade habituelle aux Champs- Elysées et se réchauffer aux rayons bienfaisants d'un soleil de rai-novembre, attardé par aventure dans ses adieux sur les bords de la Seine. Frantz, informé de cette circonstance, ne manqua pas de se rendre, de son côté, aux Champs-Elysées, dans une de ces voitures découvertes qu'on appelle américaines, et il voulut conduire lui-même l'attelage, ainsi qu'il l'avait vu faire à Raoul. Mais quelle différence entre les deux automédons! Cependant quelques personnes l'ayant reconnu pour le chanteur en vogue au Théâtre-Italien, il devint bientôt le point de mire de tous les regards de cette portion de la société élégante et oisive qui

hante, à certaines heures, la promenade à la mode, comme plus tard elle se rend au spectacle ou au bal, pour tuer le temps.

« Tiens ! disait-on en le montrant du doigt, c'est le ténor hongrois qui vient de débuter aux Italiens! Gomme on voit bien qu'il est étranger I Ce n'est pas là une physionomie ordinaire. Il est plein d'originalité dans toute sa personne. »

Décidément, le Phocéen de Marseille avait bien jugé les Athéniens de Paris, lorsqu'avant de lancer dans le monde théâtral le paysan dauphinois dont il avait fait son filleul, il lui avait imposé un nom et une nationalité d'emprunt. Grâce à ce baptême salutaire, les côtés défectueux de cette nature rustique devenaient des qualités. Et puis, à Paris, on va si vite en matière d'engouement ! Frantz passait déjà à l'état de lion pour une semaine ou deux, et sa présence aux Champs-Elysées acquérait Timportance d'un événement destiné à être enregistré par les chroniqueurs bien informés.

En toute autre circonstance, il eût été vivement embarrassé des marques de curiosité dont il était Tobjet ; mais en proie à une préoccupation exclusive depuis son entrevue avec la mère d'Eugénie, il ne paraissait même pas y faire attention, cherchant d'un œil inquiet, au milieu de la foule des piétons qui suivaient la contre-allée, les deux jeunes femmes pour lesquelles il était venu. Dès

qu'il les eut aperçues, il mit pied à terre et se dirigea vers elles.

La cousine Sophie devint rouge de plaisir et d'orgueil, en voyant s'arrêter, chapeau bas, devant elle et devant Eugénie le chanteur à la mode, qui leur tendait familièrement la main, en surprenant dans les yeux des belles dames à équipage qui passaient en ce moment dans la grande avenue plus d'un regard de surprise et peut-être d'envie ; mais Eugénie demeura froide et calme. Elle était évidemment distraite, et sa pensée semblait ailleurs qu'à la promenade. Frantz proposa aux deux cousines de monter dans sa voitures ajoutant qu'il s'était muni par avance du consentement de Madame Brossier. La cousine Sophie sourit avec une grâce parfaite, qui impliquait un acquiescement des plus empressés ; mais Eugénie répondit qu'elle préférait marcher. Frantz se retira tout décontenancé, et, comme il venait de reprendre les rênes de son attelage et s'éloignait tristement, Sophie murmura tout bas à l'oreille d'Eugénie :

« Sais-tu, ma chère, que tu viens de te montrer bien cruelle pour ce pauvre garçon I Tu ne Tas même pas regardé! »

La jeune fille répondit avec une mélancolie profonde :

« C'est qu'aujourd'hui il était seul.

— Ce n'est pourtant pas sa faute si M. Raoul est parti. »

Eugénie garda le silence. Elle avait des larmes dans les yeux. Peut-être était-elle mécontente d'elle-même ; peut-être aussi se trouvait-elle sous l'impression pénible que lui avait fait ressentir le départ de Raoul. Bien que, depuis l'arrivée de sa mère, elle n'eût que bien peu d'occasions d'apercevoir M. de La Fare, la seule pensée qu'ils respiraient tous deux le même air, qu'une faible distance les séparait, était pour elle une consolation, tandis qu'en songeant qu'ils allaient vivre à cent soixante lieues l'un de l'autre, pendant quinze jours au moins, elle éprouvait un véritable déchirement et comme le pressentiment d'une angoisse mortelle.

Le soir, elle se retira de bonne heure dans sa chambre, en se plaignant d'une migraine. Au bout de quelque temps, sa cousine Sophie vint l'y rejoindre, et l'embrassant tendrement :

« Ah ça, lui dit-elle, sais-tu que j'ai une bien importante nouvelle à t'appreudre ; mais tu me promets le secret le plus absolu?

— Je te le promets. De quoi s'agit-il?

— On veut te marier.

— ciel I murmura la jeune fille terrifiée.

— Devine avec qui. Tu ne devines pas? C'est avec M. Frantz.

— C/est impossible. Raoul a ma parole, et je la tiendrai.

— Je le sais , mais, ma pauvre enfant, d'abord, seras-tu bien en mesure de la tenir? Ensuite, si tu te détermines à te laisser enlever par lui, qu'ai* lez-vous devenir tous les deux? On dit qu'il est ruiné. »

Eugénie se mit à fondre en larmes. Après qu'elle eut ainsi un peu soulagé son cœur, elle s'écria :

« Penses-tu donc qu'on voudra me contraindre à épouser M. Frantz?

— Oh ! reprit la cousine, c'est bien l'avis de ta mère; mais il parait que M. Frantz a dit qu'il ne voulait te tenir que de toi-même.

— Ah 1 il a dit cela? C'est très-bien : je lui en sais beaucoup de gré. Il a vraiment de bons sentir ments, ce pauvre Frantz ! Je crois que si je n'avais pas donné mon cœur à Raoul, il serait peut-être à la longue parvenu à me plaire ; mais à présent, il n'y faut plus songer.

— Ei cela eut mieux valu pourtant sous tous les rapports, et surtout dans l'intérêt de M. Raoul lui-même ; car enfin, avec son nom, ses qualités, il aurait pu faire un beau mariage et relever ainsi sa fortune, tandis qu'une fois ton mari, vous voilà condamnés tous les deux à végéter dans la gêne, peut-être même dans la misère.

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— Ohl taia-toil tais-toi l Qu'importe d'ailleurs? Nous nous aimerons tant 1 »

Là-dessus les deux cousines se séparèrent pour se coucher; mais Eugénie ne dormit guère : si, d'un côté, Raoul lui apparaissait avec sa physionomie si pleine de noblesse et de douceur, de l'autre côté, elle ne pouvait s'empêcher de voir Fraatz, dédaignant toutes ces duchesses et toutes ces ambassadrices qui avaient déchiré leurs gants pour l'applaudir et lui reprochant son indifférence. Gomme il avait paru malheureux lorsqu'elle avait refusé ce que tant d'autres eussent brigué avec ardeur, de prendre place dans sa voiture ! N'était- U pas à craindre que le chagrin entraînât tôt ou tard le malheureux artiste à quelque résolution funeste? Ohl- ce serait pour elle une grande source de remords, elle le sentait par avance. Et puis, n'y aurait-il pas réellement, comme l'avait pensé la cousine Sophie, quelque indélicatesse de sa part à profiter de l'amour qu'elle avait inspiré à Raoul pour détruire toutes ses espérances d'avenir* lorsqu'il dépendait d'elle, au contraire, de se montrer généreuse envers lui et de lui assurer le BOrt le plus brillant? C'était un sacrifice bien cruel qu'elle s'imposerait ainsi, sans doute ; mais n'estce pas dans ce monde le rôle sublime des femmes de se sacrifier, jeunes filles, pour l'homme qu'elles aiment et, mères, pour leurs enfants?

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N'est-ce pas là leur lot traditionnel, inévitable? Peu s'en fallut qu'au moment où Eugénie se mit à approfondir cette pensée, dont elle n'apercevait alors que les aspects de grandeur et de générosité, elle ne se relevât incontinent au milieu de la nuit pour écrire à Raoul une de ces lettres qu'on trace avec toutes les larmes de son cœur et que le cœur désavoue si vite. A la fin, peu à peu, son agitation se calma; elle s'endormit, mais pendant le reste de la nuit, des rêves terribles vinrent frapper son imagination, surexcitée par les angoisses de sa situation. Elle voyait Raoul à ses pieds, mourant de froid et de faim et lui demandant compte de ses souffrances, pendant que Frantz passait devant elle traîné dans un brillant équipage et lui criant : « C'est toi qui l'as voulu ! » Puis il tirait un pistolet de sa poche et se faisait sauter la cervelle. Ce fut avec un soulagement inexprimable qu'elle se réveilla en sursaut, affranchie enfin de cet horrible cauchemar qui était peut-être un avertissement du ciel.

Frantz vint dans la journée, et bien que par un hasard calculé, sans aucun doute, il se trouvât seul avec la jeune fille, il se montra pour elle plein de respectueuse sympathie, mais sans l'inquiéter le moins du monde par les démonstrations d'un sentiment qu'il ne la voyait nullement disposée à partager. Elle en éprouva intérieurement

une vive reconnaissance, qu'elle chercha à exprimer de son mieux par ses regards et par ses paroles. Afin de conjurer les émotions périlleuses d'un semblable tête-à-tête, Frantz lui proposa de chanter avec elle, et elle s'en montra naturelle^ ment flattée.

A partir de ce moment, la contrainte, la froideur et la réserve disparurent pour faire place à une aimable familiarité. Frantz, plus à son aise, fut moins gauche, et Eugénie, débarrassée d'un souci bien cuisant, fut pleine d'abandon. Tous les jours, l'artiste venait passer au moins une heure ou deux dans la maison du passementier, prodiguant, pour charmer les hôtes de cette demeure à peine bourgeoise, tous les trésors de son merveilleux talent.

Sur ces entrefaites, la lettre de Raoul arriva. Le jeune homme s'inquiétait, on le sait, du silence que Ton gardait vis-à-vis de lui, et il s'adressait à la cousine Sophie pour en connaître la cause. En même temps, il lui envoyait un message destiné à être remis à Eugénie elle-même. Celleci crut devoir demander conseil à sa cousine.

« Que dois-je répondre? lui dit-elle. Faut-il dire à Raoul tout ce qui s'est passé? Mais en apprenant qu'il est question pour moi d'un mariage, il sera bien malheureux. D'un autre côté, si je lui fais un mystère d'une chose aussi grave,

il sera certainement en droit de m*en vouloir.

— A ta place, fit la cousine Sophie, qui était une femme fort avisée, moi, je ne répondrais pas. C'est le moyen le plus sûr de ne rien compromettre. Et puis, vous allez partir, ta mère et toi. C'est un retard bien insignifiant.

— Tu as peut-être raison, reprit Eugénie. Et pourtant, il va être bien inquiet de ne pas recevoir de mes nouvelles. Ahî je suis bien malheureuse I »

Ces perplexités, ces angoisses même se seraient-elles produites si l'amour d'Eugénie avait été aussi profond que l'était celui de Raoul? Fautil donc admettre que, dans toute liaison de ce genre, il est impossible de trouver deux cœurs qui battent à l'unisson, et qu'il y a presque toujours en pareil cas un tyran et une victime ? Les femmes ont cherché à accréditer l'opinion que ce dernier rôle, le rôle intéressant, était constamment le leur. Sans doute, leur organisation physique et morale, jointe à la constitution même de notre société, leur donne trop souvent raison ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en plus d'une circonstance les rôles se trouvent fatalement intervertis, et qu'un homme dépense toutes les facultés de son cœur, au moment même où la femme se montre à cet égard le plus ménagère.

Remarquons d'ailleurs que les lois qui régis-

sent le monde moral sont presque en tous pointe Identiques à celles qui régissent le monde physique. L'action enfante la réaction. Or, Eugénie, toute prête à se cabrer contre la violence qu'où eût pu vouloir lui faire pour épouser Frantz, voyait, au contraire, que nul dans la maison, ni sa mère, ce Machiavel en jupons, ni Frantz luimême, ne l'entretenaient d'un projet auquel Tuu et l'autre paraissaient avoir renoncé. Peut-être même en éprouvait-elle au fond de son âme un secret dépit, tant les femmes sont souvent portées à la contradiction!

Les choses en étaient là. On allait se séparer de part et d'autre, sans avoir rien conclu, Eugénie pour retourner avec sa mère reprendre la gestion du bureau de poste, Frantz avec M. Mirandol, pour s'en aller à Turin et à Milan, d'où l'on devait gagner la capitale de l'empire d'Autriche. Dans la matinée du jour fixé pour ce quadruple départ, le chanteur se présenta, comme à l'ordinaire, dans la maison Brossier, mais cette fois pour des adieux définitifs. Eugénie était seule.

« Je viens, dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je viens vous dire adieu pour bien longtemps, pour toujours, peut-être.

— Avant de partir, fit Eugénie, ne me chanterez-vpus pas encore une fois cette petite canzonnette italienne que vous nous chantiez hier, et

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dont le refrain voltigeait sur mes lèvres quand je me suis endormie?

Addio, Teresal Al mio ritorno»

Ti rivedero.

— Volontiers, dit Tartiste, si vous daigne* m'accompagner sur votre piano. »

Et il se mita chanter'; mais il fut obligé des'ar-» rêter à plusieurs reprises. Sa voix, étouffée par les larmes qui l'envahissaient, était à peine per* ceptible.

« Allons 1 s'écria la jeune fille, en affectant un sang-froid qu'elle avait perdu elle-même, vous n'êtes pas en voix ce matin, il faut y renoncer; seulement, dites-moi en français ce que dit la canzonnette en italien, non pas adieu, mais au revoir ! C'est moins triste.

— Je vous tromperais, mademoiselle, s'écria Frantz, renonçant désormais à tout effort pour se dominer, c'est un adieu éternel que je viens vous dire, une confidence suprême que je viens vous demander la permission de vous faire. J'avais promis le secret à votre mère, mais je n'y tiens plus : cela m'étouffe. Ecoutez, mademoiselle Eugénie : Madame Brossier m'avait accepté pour son gendre, et elle m'avait autorisé à vous faire la cour. J'ai fait de mon mieux ; je n'ai pas réussi... je ne pouvais pas réussir. Maintenant, je

renonce à vous voir jamais. Cela me rend trop malheureux. J'ai brûlé ce matin le bouquet que vous aviez jeté à mes pieds le soir de mes débuts,

ce bouquet qui a eu de moi tant de baisers Oh !

pardon, et aussi tant de larmes ! Je n'ai plus qu'une grâce à vous demander : c'est de me permettre de vous offrir la bague que vous savez, la bague où j'ai fait enchâsser la petite pièce que vous m'avez donnée le jour de l'orage ; cette bague, je ne veux plus la porter, elle me parle aussi trop de vous, elle me brûle. Quand je ne l'aurai plus, peut-être parviendrai-je avec le temps, non pas à vous oublier, c'est impossible, mais à penser un peu moins à vous. »

Eugénie était demeurée muette et pensive. A la fin, attachant sur Frantz un regard dans lequel tous les combats qui se livraient dans son âme semblaient se traduire en éclairs :

« Cette bague, dit-elle d'une voix étouffée, gardez-la, je le veux 1

— Mais alors, balbutia le chanteur éperdu, vous me permettez donc de penser à vous, de vous aimer ?

. — Ne m'interrogez pas à ce sujet, reprit la jeune fille palpitante, je ne puis vous répondre en ce moment. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je me suis fait une habitude de vous voir, de vous entendre, que je ne puis me résigner à l'idée d'y

renoncer. Nous partons ce soir, maman et moi, pour le Dauphiné. C'est le chemin du Piémont, où vous vous rendez. Partez avec nous; je ferai en sorte que vous n'ayez pas à vous en re* pentir. »

Heureux Frantz! pauvre Raoul ! C'est à la suite de cet entretien que son frère de lait et celle qu'il avait cru pouvoir nommer son Eugénie revenaient auprès de lui.

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