Le Vendeur de mort-aux-rats
Un homme âgé, vu debout et de profil , tient de la main gauche une perche au haut de laquelle est fixé un panier d'où pendent plusieurs rats. Il a la tète couverte d'un haut bonnet et la barbe ijiculte. Il porte sur l'épaule gauche un rat vivant, sur l'épaule droite un
manteau de fourrure qui pend derrière son dos, et un sabre au côté. Il offre de la mort-aux-rats à un vieillard qui est sur le pas d'une porte, à la gauche de l'estampe, et la boîte qui renferme sa drogue est tenue-par un petit garçon qui est placé tout contre la porte, à côté de laquelle se trouvent un tronc d'arbre mort et un vieux tonneau. Sur la droite, on aperçoit dans le lointain une chaumière et un chien. Du même côté, on lit vers le bas de la planche, en très-petits caractères, Rt. 1632. Les deux derniers chiffres sont tracés à rebours. Il y a deux épreuves différentes de ce morceau.
Premier état. Il est avant les tailles diagonales sur les arbres qui sont à droite et en haut de la maison. Les épreuves de cet état sont fort rares.
Second état. Avec les tailles diagonales sur les arbres.
Hauteur, 0,139; largeur, 0,124.
BARTSCH, 121. CLAUSSIN, 123. WILSON, 125.
Il est à remarquer que, parmi les peintres-graveurs de la Hollande et de l'Allemagne, plusieurs ont traité le sujet de la mort-aux-rats : Rembrandt, Van Vliet, Corneille Visscher, Dietrich, Renesse et autres. C'est du reste une variante fort pittoresque du gueux, que ce personnage étrange qui promène, à travers les villes et les villages, une longue perche garnie de rats gonflés de paille, et qui cependant n'a d'autres compagnons de sa vie mystérieuse que ces mêmes rats qu'il admet dans son amitié, et auxquels, suivant son caprice, il accorde la vie ou donne la mort. Je me trompe, il est accompagné d'un petit garçon, volé sans doute dans quelque maladrerie, et qui semble former la transition entre l'homme et le mulot. Cet acolyte
est tellement contrefait, difforme, abruti, scrofuleux, misérable jusque dans la moelle des os, que son maître, le vendeur d'arsenic, a l'air, à côté de lui, d'un fort luron, d'un ancien robeur de filles, La physionomie de cen bohèmes devait attirer l'œil d'un artiste tel que Rembrandt. Et quelle singulière existence! Les rats sont leurs ennemis les plus intimes et en même temps leurs amis les plus familiers. Ils les tuent et ils les aiment, ils nourrissent les uns et empoisonnent les autres; ils partagent avec les rats vivants le pain qu'ils ont gagné avec les rats morts. Que dis-je? ils s'en font un amusement, une parure, et volontiers ils les porteraient en guise de pendants d'oreilles, comme faisaient les naturels de la Virginie.
Les rats occupent une grande place dans les légendes du Nord et dans l'imagination fantastique des peuples conteurs. On se plaît à dire qu'ils vivent parmi les ossements humains, qu'après avoir logé dans la cervelle des vivants, ils habitent le crâne des trépassés. Les chroniques du moyen âge leur assignent quelquefois un rôle terrible. Quel Allemand, quel Batave né sur les bords du Rhin, comme Rembrandt, n'a pas connu l'histoire de cet archevêque de Mayence qui, dans un temps de famine, pressé par toute une population de pauvres, les fit prendre par ses archers et donna ordre de les brûler vifs dans une grange, sous prétexte que c'étaient des bouches inutiles ! Entendez-
VOUS siffler les rats? disait -il, pendant que les malheureux expiraient dans les flammes. Et précisément, ce furent les rats qui vengèrent ce crime horrible, odont les pierres auraient pleuré, » dit la légende. Les rats inondèrent la demeure de l'archevêque, comme autrefois ils avaient inondé le pays des Philistins; ils pullulèrent tellement *que le prélat épouvanté s'enfuit dans la plaine : les rats l'y suivirent. Il courut s'enfermer dans Bingen aux hautes murailles : les rats passèrent par-dessus les murailles et entrèrent dans Bingen. Il s'en alla bâtir au milieu du fleuve une tour qu'il fit garder par ses archers dans des chaloupes; mais les rats passèrent le Rhin à la nage, grimpèrent sur la tour, rongèrent les portes, les fenêtres, les toits, et, arrivés jusqu'à l'archevêque, ils le dévorèrent vivant. Et pour qu'il ne restât de lui aucune trace, ils mangèrent jusqu'à son nom dans les tapisseries... Maintenant la tour de Hatto n'est qu'une ruine que battent les flots du Rhin, et au crépuscule de la nuit, on y voit apparaître l'âme de l'archevêque sous la forme d'un brouillard.
Voilà de quelles légendes s'entretenait la poésie populaire du Nord, et voilà comment le vendeur de mort-aux-rats a été un des héros de l'art germanique. Mais la plupart l'ont représenté grotesque. Yan Vliet en a fait une impossible caricature ; Corneille Yisscher l'a peint joyeux, plein de vie, plein de santé; Rem-
brandt seul l'a représenté sérieusement, philosophiquement, sans trop de haillons, mais au contraire avec une houppelande fourrée, digne ajustement d'un tueur de martres, et armé d'un sabre à poignée turque, la terreur des loirs, des mulots, des marmottes et des fouines. Donnez, donnez, semble dire le vieillard qui achète la drogue du vendeur, la rivière hausse, nos caves sont pleines de rats si énormes que les chats n'osent plus maintenant les attaquer. Nous n'aurons bientôt dans cette maison ni livres ni lumières pour la veillée : les rats nous dévorent nos Bibles et nos chandelles.