Philosophe méditant
Une lampe, attachée à un mur, éclaire faiblement toute l'estampe, qui est gravée dans la manière la plus rembrunie. On y voit un homme dans un fauteuil, assis à une table placée à la droite, et sur laquelle il y a un grand livre ouvert. Cet homme est vu de face et coiffé d'une toque. Il est accoudé sur la table et il a la main gauche à son front, dans l'attitude d'un homme qui réfléchit. Sa main droite est posée sur le bras du fauteuil; l'effet de la gravure est très-sombre.
Glaussin et Wilson ont décrit quatre épreuves de ce morceau ; nous en connaissons six :
Premier état. La lumière de la lampe est oblongue.
Deuxième état. La lumière de la lampe forme une masse ronde, et tout le sujet est embrouillé.
Troisième état. La lumière est circonscrite à peu près à la largeur de la mèche, et jette encore du clair sur le mur et sur la main du philosophe. Les objets sont mieux définis.
Quatrième état. Les clairs dont nous venons de parler, sont éteints. Le bonnet du philosophe est plus large de deux millimètres.
Cinquième état. On ne voit plus le rideau, qui est confondu avec le fond. On remarque des points à moitié clairs au-dessous de la lumière, sur le mur.
Sixième état. La planche ayant servi à illustrer un livre dont nous parlons plus bas, se trouve tirée sur le recto du titre de ce livre.
Hauteur, 0,144; largeur, 0,132.
BARTSCH, 148. CLAUSSIN, U5. WILSON, U6.
Le philosophe qui médite dans cette chambre noire, c'est Rembrandt lui-même. On le reconnaît à son masque élargi, à la forme de son nez, à ses yeux pénétrants, à son costume. Il est plongé dans une obscurité sinistre. La lampe attachée au mur ne jette qu'une faible lumière ; mais cette lumière est encore trop vive pour son regard, trop vive pour le sentiment qui l'anime. Il se cache le visage avec une main et il médite ou plutôt il songe, car le grand livre ouvert devant lui et qu'il vient de lire ne l'occupe plus : sa pensée se perd dans le vague, elle est devenue une rêverie. Ses yeux ne regardent plus rien et semblent contempler quelque chose en dedans de lui-même. Au moyen d'une lueur isolée dans une chambre obscure, et d'une figure indécise comme un fantôme, Rembrandt exprime avec force l'idée de solitude, de méditation et de silence. Tout à l'heure l'expression résultait d'un trait délicat, d'un contour à peine indiqué; maintenant elle résulte de la seule obscurité de l'estampe, du mystère et de l'intensité de ces ombres que la présence d'une lampe rend encore plus intenses, plus mystérieuses et plus profondes.
J'ai appris à Amsterdam que Rembrandt avait gravé cette planche pour illustrer un livre de cabale, écrit en hollandais, un de ces livres où s'est conservée la tradition des hiérophantes égyptiens et la science des arcanes d'Hermès Trismégiste. Le titre du livre est :
Van het lie ht der Wysheydt in duystere en seer benevelde Eeuwen , c'est-à-dire : De la lumière de la sagesse, dans les siècles d'ignorance et de ténèbres. L'estampe est placée au-dessous du titre; mais entre le titre et l'estampe, on lit ces mots latins : /n medio noctis vim suam lux exerit, (( La lumière brille de toute sa force au milieu des ténèbres de la nuit. »