Gueux malade et Gueuse
Un petit morceau extrêmement rare, où se voit un gueux malade, couché par terre, sur la gauche de l'estampe^ le dos appuyé contre une butte de terre. A côté de lui, un peu plus loin, est une femme debout, les mains jointes et posées sur un bâton, avec un petit chien à ses pieds. Les bords de la planche sont irréguliers et raboteux.
Hauteur, 0,076; largeur, 0,056.
BARTSCH, 185. CLAUSSIN, 182. WILSON, 182.
D'autres artistes ont peint des gueux , et dans le temps même où Rembrandt tenait la pointe , Etienne La Belle, Callot, Visscher, Jean Miel et autres représentaient la misère : mais aucun de ces peintres n'a su prêter à ces sortes de représentations le même intérêt que Rembrandt. Lui seul y a mis un sentiment profond de pitié, lui seul a pris les pauvres au sérieux.
Voyez les mendiants de La Belle : ils ont une désinvolture si aisée, des oripeaux si soyeux e.t tant d'élégance, qu'on a plutôt envie de les admirer que de les plaindre. Voyez les gueux de Callot : ils sont toujours présentés par le côté grotesque; ils nous font rire; ce sont des chevaliers d'industrie, des boulineux, des
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malingreux, des tire-iaiae; on croit sentir que leur misère est sophistiquée, qu'ils ont des infirmités postiches, de faux: emplâtres, de fausses guenilles. Ils viennent de la Cour des Miracles, où ils ont appris à passer la main dans le gousset d'un Flamand quand il est occupé à regarder le cheval de bronze sur le Pont- Neuf; ou bien ce sont des ténébreux, auxquels on a dit : (( Tu te présenteras la nuit dans les carrefours avec un flambeau ; tu offriras aux prudents bourgeois de les accompagner, et quand tu seras dans un endroit bien écarté, bien solitaire, bien sûr^ tu tireras ton éteignoir et tu feras ton compliment dans les ténèbres. »
Voyez enfin une aumônerie de Jean Miel, un penailleux de Visscher : ce sont là des gueux pleins de joie et pleins de santé, et qui vivent de leur état. Le peintre-graveur n'a vu que leur physionomie extérieure, et les haillons qui les couvrent lui ont paru d'heureux motifs pour fouiller le cuivre et faire briller son burin... Au contraire, les pauvres de Rembrandt sont de vrais pauvres. La misère a pénétré jusque dans la moelle de leurs os. Ceux-là n'ont pas besoin d'étaler hypocritement des plaies hideuses, ou de se défigurer par d'affreux bandages. Ils sont naturellement misérables, et, pour eux, parler, c'est gémir. S'ils portent un accoutrement grotesque, c'est à leur insu. L'un est affublé d'un manteau jadis opulent, auquel pendent encore quelques vestiges de fourrure : l'autre a revêtu
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J' uniforme usé d'un ancien soldat polonais, et semble décoré d'une mitre ; mais personne en les voyant n'est tenté de rire, parce que Rembrandt n'a pas eu la moindre intention comique, ni même une prétention au pittoresque. Il a seulement jeté le regard profond et sérieux d'un maître sur une des conditions de l'humanité.