Le Triomphe de Mardochée
Mardochée conduit en triomphe par Aman au milieu du peuple. Il est représenté à cheval , revêtu d'habits royaux et tenant un sceptre à la main. Il dirige sa marche vers la gauche. Sur le devant, se voit Aman qui étend les bras et montre au peuple le triomphateur. La foule se presse autour de Mardochée. Dans le bas de la gauche on remarque un soldat à genoux. A droite, on aperçoit le roi Assuérus et la reine Esther sur une espèce de balcon , d'où ils contemplent ce spectacle. Au fond , à travers une grande porte cintrée, on aperçoit un temple en forme de rotonde, qui est simplement indiqué au trait. Ce morceau, très -fini dans certaines parties, est gravé avec goût. La partie droite du devant de la planche n'est qu'une esquisse légère où les ombres sont ébauchées
seulement par quelques hachures. Les épreuves tirées de la planche non encore ébarbée ont beaucoup de manière noire et font le plus bel effet. Elles sont assez rares; mais on trouve aisément les épreuves postérieures, que l'on reconnaît à la faiblesse des barbes dans la partie gauche , et à leur disparition dans le groupe de figures qui est à la droite de l'estampe.
Il y a un premier état non décrit, avant le travail indiqué cidessous; les premières épreuves de cet état se reconnaissent à des hachures inclinées grossies par les barbes dans le haut de la gauche, hachures qui font l'effet que produirait le crayon lithographique.
Dans le deuxième état, le contour de la barbe de Mardochée est cerné par de petits traits fins et courts, régulièrement penchés de gauche à droite. La planche était fort usée lorsqu'elle a été ainsi reprise par une main maladroite.
Hauteur, 0,216; largeur, 0,175.
Ï<ARTSCH, 40. CLAUSSIN, 44. WILSON, 44.
En relisant le livre d'Esther, on verra combien cette composition de Rembrandt, si originale en apparence, est pourtant conforme au texte de l'Écriture.
(( Aman étant entré, le roi lui dit : Que doit-on faire pour honorer un homme que le roi désire de combler d'honneurs? Aman pensant en lui-même, et s'imaginant que le roi n'en voulait point honorer d'autre que lui,
(( Lui répondit : Il faut que l'homme que le roi veut honorer soit vêtu des habits royaux, qu'il monte sur le même cheval que le roi monte, qu'il ait le diadème royal sur la tête ;
(( Et que le premier des princes et des grands de la
cour du roi tienne son cheval par les rênes , et que , marchant devant lui par la place de la ville, il crie : C'est ainsi que sera honoré celui qu'il plaira au roi d'honorer.
« Le roi lui répondit : Hâtez-vous donc, prenez une robe et un cheval et faites tout ce que vous avez dit, à Mardochée, Juif, qui est devant la porte du palais. Prenez bien garde de ne rien oublier de tout ce que vous venez de dire.
(( Aman prit donc une robe royale et un cheval , et ayant fait prendre la robe à Mardochée dans la place de la ville, et l'ayant fait monter sur le cheval, il allait devant lui, criant : C'est ainsi que mérite d'être honoré celui qu'il plaira au roi d'honorer. )>
Il n'est pas un artiste qui n'ait remarqué ici la beauté de l'effet produit par ce grand coup de soleil qui vient fêter le triomphateur, tandis qu'un rayon plus pâle et plus discret éclaire le groupe royal , rejeté au second plan, et nous fait voir Assuérus a l'ombre d'Esther. Mais sans même parler de ces ménagements du clair-obscur si familiers au génie de Rembrandt, on peut dire que l'intelligence de ce morceau est aussi admirable pour le philosophe que pour le peintre. La scène est comprise comme elle devait l'être; un morahste ne l'eût pas mieux conçue, un poëte ne l'eût pas mieux décrite.
En effet, dans quelque endroit du monde que se
passe une pareille scène, elle devra infailliblement se passer ainsi. L'architecture, les costumes, les choses extérieures pourront changer, mais l'action restera partout la même. Partout vous trouverez la multitude sensible à l'étalage des oripeaux, émerveillée de la richesse, amoureuse de la force, en adoration devant la puissance qui triomphe. Partout, dans les foules les plus épaisses, vous verrez des femmes portant leur nouveau-né sur les bras , venir chercher à tout risque les émotions de l'imprévu. Partout, enfin, l'escorte des rois et des grands sera insolente et brutale ; et comment cette insolence pourrait-elle être mieux personnifiée qu'elle ne l'est ici dans la figure du sergent d'armes qui , précédant le cheval de Mardochée , lève le bâton sur la foule? Rembrandt a dû croire que les estafiers d'Assuérus ressemblaient à ceux de tous les souverains de l'univers. Quelle vérité, quelle diversité aussi dans les physionomies populaires ! Les uns se découvrent avec admiration, les autres s'inclinent avec respect ; il en est qui, saisis de crainte, se prosternent jusqu'à terre. Les chiens aboient, les nourrissons vagissent, les enfants crient, et l'un d'entre eux, par un geste trivial, mais significatif, nargue le courtisan déchu qu'il a vu passer la veille , enflé d'orgueil , et qui est forcé maintenant de conduire lui-même le triomphe de l'ennemi qu'il espérait écraser. Et comme il est fortement accusé, le contraste de la noble et
digne figure de Mardochée, avec l'attitude d'Aman et sa mine basse, défaite et humiliée !
La grandeur des compositions de Rembrandt et leur côté vraiment curieux, c'est qu'on y retrouve, sous des habits orientaux et dans des modèles qui appartiennent pour la plupart à la race juive, toutes les variétés de la physionomie de l'homme et les sentiments les plus invariables de son cœur. Par un mélange heureux et singulier, il a réuni ce qu'il y a d'éternel dans l'âme humaine avec ce qu'il y avait de particulier, de mobile et d'intéressant dans telle nation qui, pour lui, représentait l'humanité tout entière. Rembrandt a exprimé les idées générales au moyen de formes individuelles; il a caché l'idéal le plus élevé dans la réalité la plus vulgaire.