‹ L'¿uvre complet de Rembrandt (volume 2)Chapitre 38 sur 151 · Fuite en Egypte, dite dans le goût d' Elzheimer · texte numérisé non relu

Fuite en Egypte, dite dans le goût d' Elzheimer

La Vierge, l'Enfant et saint Joseph sont représentés dans un paysage dont le milieu est percé et qui laisse voir un lointain coupé par une rivière et renfermé entre deux montagnes. Sur celle de gauche, il y a plusieurs bouquets d'arbres qui forment un bois. Sur la montagne de droite, au second plan, s'élève aussi une grande touffe d'arbres qui semble indiquer le commencement d'une forêt. En avant de ces arbres, sur une terrasse, on voit une Fuite en Égypte. La Vierge tient l'enfant Jésus enveloppé dans sa robe. Elle est montée sur un âne, à côté duquel marche saint Joseph. Leurs pas sont dirigés vers la gauche, et ils descendent la montagne. Cette estampe est fort recherchée. Elle est au nombre des rares. J'en compte quatre états bien distincts.

Premier état. On remarque plusieurs places blanches, sur la touffe d'arbres qui s'élève à droite, dans le feuillage. Le dernier arbre de cette touffe, sur la gauche, présente une seule branche isolée qui se détache sur le ciel presque verticalement. Wilson, qui a possédé cette épreuve sur parchemin , la dit unique. Mais le British Muséum en possède une également sur parchemin, qui provient de la collection de lord Aylesford et qui , suivant toute apparence, n'est pas la même que celle de Wilson.

Second état. La touffe d'arbres est entièrement couverte de feuilles. Le tronc isolé ou plutôt la branche isolée présente , à la hauteur de la tête de la Vierge , une seconde branche horizontale qui forme une bifurcation et qui ne se trouvait pas dans la première épreuve. Le tronc qui est au-dessus, un peu vers la droite, présente aussi quatre branches au lieu de trois.

Nota. Ici se place une épreuve que j'avais vue au musée d'Amsterdam, et que tout récemment j'ai vérifiée de nouveau. On y aperçoit dans le lointain trois tours, au lieu de deux. Cette épreuve est unique, et la différence qui s'y remarque n'est point un hasard d'impression, car au dessous de la première tour à droite, on distingue un blanc simulant un bras de rivière et provenant d'un grattage.

Troisième état. Les figures qui se confondaient avec la touffe d'arbres s'en détachent distinctement par des clairs vifs, principalement sur les épaules et sur les genoux de la Vierge. Les terrasses sont aussi très-claires au dessous du groupe des figures, comme si elles recevaient un rayon de soleil à travers les arbres de la colline opposée. On remarque dans le ciel des taches provenant de la corrosion du vert-de-gris laissé par négligence sur le cuivre.

Quatrième état. Les corrosions ont disparu. Le ciel est entièrement nettoyé. L'épreuve est grise. On distingue derrière la tête de la Vierge une continuation de clair, de gauche à droite.

Hauteur, 0,209; largeur, 0,284.

BARTSCH, 5 6. CLAUSSIN, 60. WILSON, 61.

i26 L'ŒUVKK DE KEMBKANDÏ.

Cette belle estampe est évidemment composée dans le goût d'Elzheimer; elle rappelle aussi les campagnes héroïques de Claude Lorrain. Ce n'est pas du reste en Hollande que Rembrandt, qui s'inspirait toujours de la nature, a pu rencontrer un tel paysage. 11 est probable que ce peintre ayant vu quelques épreuves de l'Aurore et de la Fuite en Egypte^ gravées à Utrecht par le comte de Goudt, d'après Elzheimer, fut frappé de la beauté de ces morceaux et voulut en imiter le grand style. Il est certain qu'il s'est écarté cette fois de sa manière propre. Et ce qui prouve bien sa préoccupation , c'est que pour rendre ces tons sourds que le comte de Goudt obtenait par des travaux au burin extrêmement serrés, Rembrandt s'est servi, par exception, d'un procédé dont on ne retrouverait pas la trace une seconde fois dans son œuvre. Il a dépoli son cuivre avec de la pierre ponce, pour produire des tons étouffés , semblables à une teinte de lavis à l'encre de Chine, ou plutôt à un grain d'aqua-tinte. Il est ainsi parvenu à tranquilliser les ombres de son paysage et à y ménager un effet imposant de clair-obscur. Mais voulant exprimer sans doute l'heure du matin, il a donné sur cette teinte générale de pierre ponce quelques coups de brunissoir aux endroits qui, dans la troisième épreuve, paraissent si clairs. Par le même moyen, il a enlevé son groupe de figures (qui , du reste, est bien grossièrement dessiné) sur le fond d'arbres avec lequel cette teinte de

NOUVEAU TESTAMENT. Ml

pierre ponce l'avait d'abord confondu, et il a ainsi rendu à merveille le poétique effet des rayons de l'aurore venant saluer la famille du proscrit, à l'instant où elle débouche d'une forêt traversée au milieu des périls et dans la profonde obscurité de la nuit.

Je ne puis m'empêcher, au sujet de cette rare et curieuse estampe, de citer ici les judicieuses réflexions de Gersaint, dont le vieux catalogue est encore précieux, ne fût-ce qu'à raison du style naïf et charmant dans lequel il est écrit :

(( L'amour- propre d'un curieux est ordinairement flatté de posséder un morceau presque unique; et quoique l'épreuve rare soit souvent inférieure en mérite à celle qui est commune , il n'est satisfait qu'au moment qu'il peut se la procurer; il convient de la supériorité et du mérite de la plus belle , mais il ne désire que la plus rare ; j'avouerai cependant que quand les différences qui se trouvent dans deux épreuves ne sont pas marquées par des changements essentiels qui procurent un avantage, soit dans la composition ou dans l'effet, comme dans des figures qui s'y trouvent de plus ou de moins, il me semble, dis-je, qu'un curieux, quoique véritable amateur, pourrait ne se point piquer de les posséder, à moins que le hasard ne les fît tomber sous sa main, surtout quand ces sortes d'épreuves sont de l'espèce de celle-ci, que je regarde plus comme une ébauche sur laquelle Rembrandt a travaillé, et

qu'il n'a fait tirer que pour connaître l'état de sa planche, afin de la pouvoir porter petit à petit au degré de perfection où il la souhaitait. »

Page 1