Le Bon Samaritain
Estampe en hauteur. On voit sur le devant un cheval presque de profil, qu'un page tient par la bride, et auprès duquel est un chien. Derrière le cheval paraît un valet d'hôtellerie qui emporte entre ses bras le blessé qu'il vient d'enlever de dessus le cheval. A la gauche est un escalier tournant qui conduit à la porte d'une hôtellerie, devant laquelle est le Samaritain qui donne deux deniers à l'hôte, en recommandant à ses soins le pauvre blessé. Tout à fait à la gauche, on remarque à une fenêtre un homme qui est coifîe d'un bonnet orné d'une plume. Sur la droite, vers le fond, on aperçoit un puits, duquel une femme tire de l'eau. Au coin de la droite, près du chien, s'avance une sorte d'auge dans laquelle il y a du foin. On lit au milieu d'une marge qui est au bas de l'estampe : liembrandt inventoi' et fecif 1633. Ce morceau est fort recherché. Les belles épreuves en sont fort rares.
J'ai compté, non pas quatre, mais cinq états de cette pièce.
Premier état. Il est presque unique. L'eau-forte a mal mordu les ombres de l'enfant qui tient le cheval et les plus hautes branches de l'arbre qui est à la droite de la maison.
La planche, plus grande, porte 218 millimètres de largeur au lieu
L'ŒLTVUE DK KEMBKANDT.
de 212, et 260 Riillimètres de hauteur au lieu de 256, et présente conséqueinment une petite marge dans laquelle Rembrandt, en essayant sa pointe, a tracé à droite un tronc d'arbre. La queue du cheval est blanche. Le mur d'appui du perron derrière le cheval est également clair.
Deuxième état. Il est extrêmement rare. Les défauts de la morsure sont. réparés. Il n'y a pas d'autre différence entre cet état el le premier.
Nota. Une épreuve de ce second état, qui est le premier de Claussin, fut poussée à la vente de M. Th. (Thorel) en 1853, à Paris, jusqu'à 2,100 francs, par M. Golnaghi, de Londres. Cette même épreuve provenait du cabinet de M. Debois , et avait été payée 1,800 francs à la vente de cet amateur, en 1843.
J'ai vu au musée d'Amsterdam une épreuve de ce second état, sur laquelle Rembrandt a écrit au bistre : Rembrandt f. cum privil., 1632 (au lieu de 1633).
Troisième état. 11 est encore plus rare que le second. La marge est coupée, et il n'en reste que deux millimètres, de façon que les essais de pointe ont disparu. La queue du cheval est ombrée. Le cou de la bête est aussi plus travaillé : l'ombre, qui ne 's'élevait que jusqu'au milieu du cou, ne laisse plus maintenant qu'un tiers dans la lumière. Le foin qui est dans l'auge, à droite, est noirci et fortement prononcé. Mais le mur d'appui du perron est encore clair. La partie gravée est augmentée de 5 millimètres par des travaux ajoutés dans le bas : elle a donc 245 millimètres de hauteur au lieu de 240.
Quati'ième état. Le mur d'appui du perron est ombré; mais cette épreuve est encore sans nom et sans date.
Cinquième état. Avec le nom et la date.
11 existe une copie assez trompeuse de cette estampe. Elle est gravée par Salomon Savri, dans le même sens que l'original. La queue du cheval y est ombrée.
Hauteur, 0,243; largeur, 0,200.
BARTSGU, 90. CLADSSIN, 9 4. WILSON, 95.
NOUVEAU TESTAMENT. m
Je ne sais pourquoi cette estampe a tant de célébrité, car ce n'est pas, il me semble, une des meilleures compositions de Rembrandt , ni une des mieux gravées. Non -seulement l'exécution en est lourde en quelques endroits (et ce défaut est particulièrement sensible dans le modelé du cheval ) ; mais encore la composition laisse à désirer, si on la compare à d'autres compositions du même sujet, différemment traité par Rembrandt lui-même. Je n'en veux pour preuve que le tableau du Louvre qui représente également le Bon Samaritain. Là, il est vrai, le prestige des couleurs est venu s'ajouter à l'impression qu'une telle scène doit naturellement produire. En se colorant des teintes dorées du soir, le tableau s'empreint de poésie; on se représente mieux la lassitude du malade après une longue marche à la chaleur du jour, et l'action du Samaritain devient ainsi plus intéressante et plus méritoire, à cette heure crépusculaire. Mais, indépendamment de la supériorité des moyens dont la peinture dispose, l'ordonnance du tableau est meilleure que celle de l'estampe. Dans la composition peinte, on voit le blessé porté par deux hommes, ce qui est bien plus naturel et aussi plus touchant, parce qu'il paraît de la sorte plus accablé, plus faible , et tout à fait incapable de se soutenir. Tandis qu'on le transporte , le page du Samaritain se lève sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus la croupe du cheval ; mouvement de
curiosité d'une vérité charmante. Ici, le Samaritain est trop loin de l'homme qu'il a secouru et qu'il ne devrait pas quitter un instant. Cela donne du décousu à la scène et refroidit un peu l'émotion. Enfin, la présence du chien qui s'étale sur le premier plan , vient gâter cette composition par l'importance et le relief (jue le peintre n'a pas craint de donner à un accessoire d'ailleurs inutile et déplacé.
Ce qui est admirable, c'est le colloque du Samaritain avec le maître de l'hôtellerie, l'humble attitude de celui-ci, toujours accessible à la persuasion de l'argent, la sollicitude de celui-là , expliquant ce qu'on devra faire et indiquant de la main qu'il faut conduire le blessé dans la meilleure chambre du logis. Et il est à remarquer que Rembrandt a très-bien gradué, dans l'expression de ses divers personnages, les nuances de la pitié. Le gentilhomme en toque à plume, que l'on voit à la fenêtre de l'hôtellerie, considère ce spectacle avec un assez froid sentiment de compassion. Le jeune page du Samaritain tient le cheval par la bride et paraît s'intéresser fort peu au blessé que son maître a secouru : cet âge est sans pitié, Enfm , la servante qui puise tranquillement de l'eau sans même regarder les arrivants , est une image bien observée de cette indifférence que produit l'habitude de voir entrer et sortir chaque jour, en des appareils si divers, tant de voyageurs de toutes les conditions et de tous les pays.
A l'exception du Samaritain, qui porte un turban comme en portaient au surplus les juifs d'Amsterdam, au xvif siècle , toutes les figures de ce morceau sont revêtues d'un costume moderne, ce qui prête un caractère plus humain à ce drame de miséricorde. Gela fait passer, pour ainsi dire, cette belle parabole, des régions éloignées de l'histoire dans les réalités de la vie présente. Ce qui était une légende des temps anciens devient un enseignement de morale que chacun peut saisir. Il semble que l'événement est d'hier, et que les spectateurs, édifiés de cette bonne œuvre, pourront demain la renouveler.
Les amateurs trouveront dans le catalogue des peintures de Rembrandt, que nous donnons à la fin du second volume, les variantes du maître sur le même sujet.