La Samaritaine dite aux mines
La gauche de cette estampe est occupée par une ruine en perspective; à cette ruine ont été adaptés deux morceaux de charpente qui supportent une poulie, d'où pend une chaîne de fer accrochée à un seau. La Samaritaine tient la chaîne de la main droite, pendant qu'elle s'appuie de la gauche sur la margelle du puits. Jésus- Christ, assis de l'autre côté du puits vers la gauche de l'estampe, parle à la Samaritaine. A quelque distance, on aperçoit quatre figures, et •dans le lointain de la droite, les bâtiments d'une ville. Au haut de la planche du même côté, on lit: Rembrandt f. 1634.
Les états de cette estampe ont été fort mal définis; mais on les connaît aujourd'hui très-exactement par les différentes épreuves qui ont paru dans les ventes Verstolk et Weber.
Premier état. On remarque dans le haut de l'estampe, près du trait carré, deux lignes parallèles formant bordure. L'ombre qui est au-dessus du pied gauche de Jésus-Christ, au lieu d'être plus légère (comme le dit Claussin), présente au contraire des travaux fins imitant la manière noire, qui fortifient cette ombre et donnent du relief à la jambe. Des travaux semblables se voient sur le bord du puits entre la main gauche de Jésus et son corps, ainsi que dans plusieurs autres parties de la planche, notamment au-dessus de la fenêtre qui est proche du bord supérieur.
Devxième état. Toutes les fines tailles dont nous venons de parler ont disparu. L'ombre au-dessus du pied gauche de Jésus- Christ est devenue légère, ayant perdu les petits travaux qui la fortifiaient; les deux lignes parallèles, dont l'une était formée par la saleté du témoin supérieur de la planche, ne se distingue plus du
tout. Il en est de même des autres travaux serrés , imitant la manière noire.
Troisième état. Pour rendre à l'estampe son effet primitif, on a repris les travaux que nous venons de décrire dans tous les endroiis on ils avaient disparu par le fait du tirage ; en même temps quelques parties qui, dans le premier état, étaient restées blanches, ont été ombrées : par exemple, le bord supérieur du puits à droite, et le bas du seau. Le graveur, en faisant les retouches, a laissé échapper un trait de burin sur la place blanche du terrain. C'est là que les amateurs devront regarder, pour ne pas confondre les épreuves du troisième état avec celles du premier.
Hauteur, 0,119; largeur, 0,103 en haut et 0,108 en bas. BARTSCH, 71. CLAUSSIN, 75. WILSON, 75.
C'est feu M. Weber de Bonn, un des plus grands connaisseurs de l'Europe en fait d'estampes, qui a rectifié la description de la Samaritaine aux ruines. Il était arrivé pour cette estampe, ainsi que pour beaucoup d'autres, qu'on avait indiqué à contre-sens l'antériorité des épreuves. Certains menus travaux ayant peu à peu disparu, on avait regardé comme premières les épreuves qui ne les contenaient point, tandis que ces épreuves témoignaient au contraire d'un assez long tirage. En y regardant de plus près, M. Weber a redressé les erreurs commises par Claussin, et nous trouvons dans le catalogue de sa vente faite à Leipzig, en 1856, la note suivante :
(( La définition des états , donnée jusqu'à présent,
est à refeire. Rembrandt, en commençant son travail, h tiré près des bords de la planche des lignes très-fines à la pointe comme bordure ou encadrement. Dans les premières épreuves, la ligne du haut est accompagnée d'une autre, formée par la saleté du bord supérieur. C'est l'état mentionné aussi au n° 195 du catalogue Verstolk. Dans ces épreuves, on voit les travaux audessus de la partie gauche de la fenêtre en haut, ceux sur la partie du puits , au-dessus du pied gauche de Jésus-Christ, travaux par lesquels la jambe est mise en relief, ceux sur le bord du puits, entre le corps et la main gauche de Jésus-Christ, ceux au-dessus de sa main droite, enfin les travaux qui touchent le bord de l'estampe, à gauche. Tous ces travaux disparaissent peu à peu dans les épreuves postérieures ; d'abord on ne voit en haut qu'une seule ligne, celle formée par la saleté du bord ayant disparu ; ensuite on n'en trouve plus du tout; les parties indiquées tout à l'heure audessus de la fenêtre, sur la margelle du puits, au-dessus de la main droite de Jésus-Christ et le long du bord gauche, deviennent blanches, et les travaux audessus du pied gauche de Jésus-Christ pâlissent de plus en plus. Pour remédier à ces défauts, et restituer la force des ombres, on a eu recours à de petits travaux semblables à la manière noire. C'est aussi par ces travaux que quelques parties, laissées blanches primitivement, ont été ombrées, par exemple le bord supérieur
(lu puits à droite, le seau en bas, et la place à droite du visage de Jésus-Christ. »
A cette note, précieuse pour les amateurs, nous ajouterons que la planche étant encore dans le commerce, et n'ayant pas cessé de fournir des épreuves, les travaux qu'on y avait refaits et qui constituent le troisième état, ont dû s'effacer de nouveau et ont dû être de nouveau restitués. D'où il résulte qu'il n'y a guère que les premières épreuves (celles où l'on distingue les deux lignes parallèles) qui aient de la valeur pour un curieux. A la vente Weber, le premier état s'est vendu 16 rixdales, soit environ 80 francs.
/|7. La petite Résurrection de Lazare,
Ce morceau n'est qu'un croquis gravé d'une teinte légère. Le sépulcre de Lazare est au bas de la droite, au pied d'un rocher q ii forme caverne, et dont l'ouverture laisse apercevoir au loin une montagne et une tour. Lazare se soulève, et l'on voit son buste sortir du tombeau. Jésus-Christ, debout vers la gauche, aune main posée sur sa poitrine, l'autre dirigée vers Lazare, auquel il semble parler. A ses côtés et derrière lui, se pressent des spectateurs étonnés. Sur le devant de la scène , à gauche , une des sœurs de Lazare, qui est à genoux et vue de profil , regarde avec admiration et frayeur le ressuscité. On lit, aux pieds de cette figure : Rembrandt, /. 1642. Le dernier chiffre est retourné.
NOUVEAU TESTAMKM. 165
Il me souvient qu'à l'Exposition universelle de Paris, en 1855, on remarquait, parmi les tableaux envoyés par Eugène Delacroix, une Résurrection de Lazare qui était pour ainsi dire calquée sur la petite gravure que nous venons de décrire. Le tableau, quoique vingt fois plus grand que l'estampe, n'avait cependant pas plus de grandeur ; il était seulement revêtu de cette poésie dont Delacroix colore toutes ses peintures. L'effet, si légèrement indiqué dans la composition de Rembrandt, était poussé dans le tableau à sa plus grande intensité, et l'éloquence du clair-obscur s'ajoutait ainsi à l'expression déjà si frappante de l'ébauche de Rembrandt, oii Jésus- Christ ressuscitant Lazare par un miracle de sa tendresse, semble non pas lui ordonner de vivre, mais l'en supplier. Cependant, à l'inverse de tant d'autres peintres qui prennent bien soin de masquer leurs emprunts, Eugène Delacroix ne s'était donné aucune peine pour dissimuler le sien, et il n'avait pas même usé de ce stratagème, si commun, qui consiste à présenter les figures imitées dans un autre sens que celui des figures originales. Les vrais maîtres n'ont jamais peur qu'on les accuse d'indigence, et ils considèrent les belles choses trouvées avant eux comme faisant partie en quelque sorte du patrimoine de leur génie.
L'œUYHE DE REMBRANDT.