Jésus au jardin des Oliviers
Jésus-Christ est vu de face vers la droite de l'estampe, priant à genoux sur un tertre, et soutenu par un ange. Plus loin, vers le bas de la gauche, on voit les apôtres qui dorment, assis ou couchés par terre, et dans le fond, du môme côté , on aperçoit la porte du jardin, par laquelle entrent les satellites qui viennent se saisir de Jésus-Christ. Le fond est très-sombre. De grands édifices assez peu distincts, se détachent en vigueur sur un ciel en partie éclairé par la lune, en partie couvert de nuages noirs.
On lit avec beaucoup de peine, dans le coin du bas de la droite : Rembrandt /. 165. Le chiffre 5 est si près du bord de la planche, qu'il ne s'est point trouvé assez de place pour le quatrième chiffre.
Il n'y a qu'un seul état de cette planche ; mais on en distingue les premières épreuves à la présence des barbes qui y produisent un bel effet de manière noire.
Hauteur, 0,110; largeur, 0,084,
BARTSCH, 75. CLAUSSIN, 79. WILSON, 7 9.
(( Alors Jésus s'en vint avec eux dans un lieu appelé le Jardin de Gethsémani; et il dit à ses disciples : Asseyez-vous ici jusqu'à ce que j'aie prié dans le lieu où je vais.
« Et il prit avec lui Pierre et les deux tils de Zébédée, et il commença à être attristé. Alors il leur dit :
Mon âme est triste jusqu'à la mort; demeurez ici et veillez avec moi.
« Puis s' étant éloigné d'eux environ d'un jet de pierre, et s'étant mis à genoux, il priait, disant : Père, si tu voulais transporter cette coupe loin de moi ; tou- , tefois que ta volonté soit faite et non la mienne.
(( Et un ange lui apparut du ciel, le fortifiant. Et lui étant en agonie, priait plus instamment, et sa sueur devint comme des grumeaux de sang... »
Il n'est pas dans l'Évangile de passage plus touchant que celui de l'agonie de Jésus dans le jardin des Oliviers. C'est le moment le plus pathétique de la vie du Nazaréen. Dans sa passion, les tourments se succéderont les uns aux autres ; il ne sera pas en même temps moqué, flagellé, couronné d'épines, percé, crucifié : Ici , tout se passe en même temps , toutes les douleurs se réunissent pour accabler son âme et la plonger dans un océan d'amertume. La nuit du prétoire, les soufflets, les verges, les dérisions, le bois du supplice, ces images le crucifient par avance, sans parler de la plus affreuse de toutes, la trahison d'un ami. Pour qu'il ne manque rien à cette agonie, Jésus se voit abandonné de ses disciples. Ils n'ont pu veiller une heure avec lui, ils se sont endormis lâchement et l'ont laissé en proie aux angoisses de son âme défaillante et triste jusqu'à la mort. Il est seul, entre ceux qui doivent le renier, et celui qui va le trahir. Sur le Cal-
18i L'ŒUVRE DE REMBRANDT.
vaire, toute la nature s'intéressera pour lui, et ses ennemis même le reconnaîtront Fils de Dieu ; mais ici, il souffre dans le silence, il a,2:onise dans la solitude et les ténèbres...
Est-il un peintre, je le demande, qui ait compris comme Rembrandt la sublimité de l'Évangile? Quelle profondeur de sentiment ! quelle poésie dans la mise en scène de ce drame auguste, et quelle grandeur dans un si petit cadre ! La nature entière est en deuil, le ciel va se couvrir de nuées sinistres. Au loin, apparaissent les murs de Jérusalem perdus dans l'ombre. La lune, au moment de se voiler, jette les mélancolies de sa lumière sur le jardin de Gethsémani, et tandis que ce dernier rayon éclaire la douleur de Jésus- Christ et la blanche figure de l'Ange qui le soutient, on aperçoit, dans l'obscurité du fond, les soldats des sacrificateurs, qui viennent, conduits par Judas, avec des armes et des flambeaux... Non, il n'est pas un peintre, même parmi les plus grands, qui ait lu l'Evangile comme Rembrandt l'a su lire. Lui seul a vu le côté humain des Écritures, et ce côté humain est vraiment d'une beauté divine.