‹ L'¿uvre complet de Rembrandt (volume 2)Chapitre 57 sur 151 · Jésus-Christ présenté au peuple · texte numérisé non relu

Jésus-Christ présenté au peuple

Grande estampe en largeur et gravée à la pointe sèche, où l'on voit la façade d'un prétoire devant laquelle est un corps avancé tout uni, comme un perron sans balustrade. Cetto façade est ornée de deux statues qui se terminent en gaîne et qui représentent la Jus-

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tice, tenant une balance, et la Force, tenant une massue. Sur le perron paraît Jésus-Christ debout, les mains liées, à côté de Pilate qui le montre au peuple assemblé, et qui est lui-même accompagné d'assesseurs et de soldats. De chaque côté de la façade sont deux bâtiments en retraite. Celui de droite présente une croisée à vitraux avec deux figures et une porte donnant sur un escalier où l'on distingue, entre autres personnages , une femme ayant un enfant dans ses bras. Au bas de l'escalier s'avance un juif à grande barbe dont l'ombre portée se dessine fortement sur le perron. Le peuple assemblé se compose d'une trentaine de figures indiquées au trait et, çà et là, très-légèrement ombrées. Le bâtiment de gauche, sur lequel la façade principale porte son ombre, présente une croisée ornée de pilastres, à laquelle on aperçoit une femme qui regarde et un soldat de profil. Au-dessus de la porte du bâtiment de droite, on lit : Rembrandt f. 1655.

11 n'existe pas moins de sept états de ce morceau, qui est rare.

Premier état. La planche est plus haute de %1 millimètres. Tl n'y a pas de balustrade indiquée sur le haut de la droite, et l'ombre portée de ce bâtiment de droite sur celui de face , où se voit une croisée avec deux figures, dont l'une est penchée, n'est pas encore exprimée. Il n'y a pas de contre-tailles sur la cuisse de l'homme placé à l'extrémité gauche du perron , et séparé de Pilate par un socle. Il n'y a pas non plus de contre-tailles horizontales à côté des colonnes, au-dessous de la croisée du bâtiment de gauche. La femme qui regarde à cette croisée a le visage clair. Cette épreuve, extrêmement rare, est sans nom ni année. Rembrandt, pour la tirer, a dû agrandir son papier en y ajoutant dans le haut et dans le bas des bandes de la largeur d'un pouce environ.

Nota. Une épreuve de ce premier état, sur papier de Chine , fut vendue 950 florins à la vente Verstolk de Soelen, en 1847. Claussin décrit comme unique celle qu'il possédait, et qu'il céda au notaire Robert; mais Wilson nous apprend qu'il existait une épreuve semblable dans la collection Denon.

Deuxième état. Même dimension. On y voit des contre-tailles

L'ORITVRE DE REMBRANDT.

au-dessous de la croisée de gauche et sur la cuisse de l'homme placé à l'extrémité gauche du perron. Sans nom ni année comme le précédent. Très-rare.

Troisième état. La planche est rognée par le haut de 27 millimètres. Au haut de la droite, sur le bâtiment en retour, on voit une balustrade qui projette une ombre sur le bâtiment de face; cette ombr.; descend jusqu'à la porte donnant sur l'escalier. La figure de la femme qui regarde à la fenêtre du bâtiment de gauche, est ombrée d'une légère taille diagonale; l'homme au bonnet noir qui sort de la porte, à droite, a été allongé de la hauteur d'une marche, do sorte que ses pieds portent sur la huitième marche au lieu de porter sur la neuvième. La croisée du bâtiment de droite, oii l'on voit deux figures, dont l'une est penchée, présente des contre-tailles seulement sur l'une de ses ouvertures. Sans nom ni année. Très-rare.

Quatrième état. La fenêtre du bâtiment de droite, dont nous venons de parler, présente sur ses deux ouvertures des contretailles verticales au-dessus des figures. Sans nom ni année.

Cinquîèm.e état. Les figures du peuple assemblé au bas du perron, sont effacées de telle façon qu'on voit les traces du grattoir. On remarque au haut de la façade, entre les deux statues, des espèces de mâchicoulis légèrement indiqués. Sur la porte devant laquelle sont Pilate et le Christ, est dessinée une seconde arcade ombrée de tailles verticales, et qui s'élève à la hauteur des pieds des deux statues. La figure de femme qui regarde à la croisée du bâtiment de gauche, est reprise à la pointe sèche, et sa coiffure, plus étroite, est dessinée plus carrément. Sans nom ni année.

Sixième état. C'est ici seulement — et non pas au troisième état, comme le dit Claussin , ni au quatrième comme le dit Wilson — que paraît le nom de Rembrandt avec l'année, sur l'architrave de la porte de droite. Au bas du perron, à la place où était la foule , on voit deux voûtes, et entre ces deux voûtes un mascaron, ou plutôt un buste à grande barbe. La croisée du bâtiment de droite a changé de forme : les ouvertures en sont plus hautes, et l'arc supérieur, au contraire, est surbaissé. La statue de la Force

est grossièrement retouchée. La figure entière du Christ est plus ombrée; les yeux, le nez et la bouche sont repris lourdement. On aperçoit sur le pas de la porte du bâtiment de gauche, trois honmies à turban ou à bonnet qui ne se voyaient point dans les épreuves antérieures. Tout au bas de l'estampe, à droite, est indiqué un enfoncement. Extrêmement rare.

Septième état. Le buste à grande barbe, placé entre les deux voûtes, est couvert de tailles presque horizontales et ne paraît plus distinctement. Cette épreuve est poussée au noir. Fort rare

Hauteur de la planche réduite, 0, 359; largeur, 0,456. BARTSGH; 76. GLAUSSIN, 80. WILSON, 8 0.

(( Il est difficile de concevoir, dit Bartsch, ce qui (( peut avoir déterminé Rembrandt k effacer les figures (( qui étaient devant le grand socle; car ce qu'il a mis « à leur place est fort mauvais. Il est vraisemblable que « ce changement a déplu à Rembrandt lui-même, et ({ qu'il a brisé la planche sans en avoir tiré beaucoup « d'épreuves. Ce n'est qu'en cela qu'on peut trouver (( la raison pourquoi ces dernières épreuves, qui de- « vaient être les plus communes, sont beaucoup plus « rares que les trois premières. »

Il est possible que le changement opéré par Rembrandt à sa planche lui ait déplu, mais ce qui est certain, c'est que la première pensée de la composition

1 Nous avons relevé tous ces états de la grande planche de Jésus présenté au peuple , avec un jeune amateur plein de goût et de sagacité, M. Galichon, qui a bien voulu nous aider, dans le cours de cet ouvrage, à établir sur les magnifiques pièces qu'il possède et sur l'œuvre du Cabinet des Estampes, la comparaison des épreuves que nous avons décrites.

présentait un défaut que Rembrandt devait sentir mieux que personne, un défaut d'unité. La foule assemblée autour du perron était sans doute bien intéressante par la variété et le naïf des figures, par le pittoresque des costumes et par la présence de toutes les conditions, de tous les tempéraments, de tous les âges; mais il faut convenir que l'intérêt même qui s'attachait à ces groupes animés devait nuire au groupe principal, celui du Christ. Rembrandt, qui connaissait si bien la loi du sacrifice dans les œuvres d'art, y a courageusement obéi en effaçant les figures du peuple assemblé, afin de ne pas diviser l'attention du spectateur et de la porter tout entière sur l'unique et sublime héros de ce grand drame. Il est heureux pour les amateurs que le peintre-graveur ait tiré quelques rares épreuves du premier état de sa planche, avant de faire disparaître cette foule vivante et remuante, qu'on regretterait de n'avoir point vue et qu'il a supprimée peut-être aussi parce qu'elle rappelait trop une estampe fameuse de Lucas de Leyde ; mais , encore une fois , ce n'était pas là que devait être le tableau ; et, en grattant cette partie, Rembrandt a voulu donner à sa composition ce qui lui manquait, du repos; mais il faut avouer que la manière brutale dont il l'a changée a tellement nui à son estampe que lui-même en a dès lors brisé la planche, ce qui explique pourquoi les épreuves au mascaron sont encore plus rares que les autres.

Tout est profit dans la contemplation des ouvrages des grands maîtres, et leurs fautes nous instruisent presque autant que leurs beautés. Rembrandt est, du reste, tout entier dans la belle ordonnance de ce morceau, si imposant par l'ensemble, si curieux par le détail. On se croit transporté tout à coup en pleine Judée, au milieu de ce peuple d'Israël qui, depuis deux mille ans, n'a pas encore changé de physionomie. Race étrange, dont tant de siècles n'ont pu altérer les traits! Rembrandt, qui vivait dans le quartier des juifs à Amsterdam, observa une à une les individualités les plus singulières de cette forte race, mais à travers mille nuances diverses et accidentelles, il sut démêler le caractère général de la nation juive , de sorte que, de tant de figures dont pas une ne ressemble à une autre , il a composé un seul et même peuple. A l'exception du Romain Ponce Pilate, qui conserve, en dépit de son turban, un air italien, tout est juif dans le tableau. L'architecture seule est d'un style bâtard ; elle n'est pas romaine, comme il semble que devait l'être celle d'un prétoire bâti pour les lieutenants de Tibère... Mais quelle grandeur dans ces deux statues de la Justice et de la Force, indiquées du premier coup, au bout de la pointe ! On dirait que Rembrandt a eu pour modèles, dans sa pensée , deux cariatides de Michel-Ange.

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LŒUVHE DE JîEiM BKANDT.

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