Saint Jérôme écrivant
Pièce dite : Saint Jérôme au Tronc d'arbre.
Morceau gravé d'un très-bon goût et dont le fond n'est point achevé. On remarque, au milieu , un grand et gros tronc d'arbre qui se sépare en deux par le haut. Il en sort une seule branche qui s'étend vers la droite de l'estampe. Au bas de ce tronc , de l'autre côté, se voit la tête d'un lion. Saint Jérôme est assis sur la droite, ayant son chapeau à terre , à côté de lui ; il porte des lunettes et il écrit dans un livre placé sur une planche, au bout de laquelle est posée une tête de mort. On lit au-dessous du tronc d'arbre, dans une bande formée par deux traits en dedans de la planche : Rembrandt f. 1648.
Il y a deux épreuves différentes de ce morceau
Premier état. Avant le nom de Rembrandt et avant le second trait qui forme la bande. Très-rare. Cette épreuve a beaucoup de barbes.
Second état. Avec le nom de Rembrandt et avec le trait qui l'encadre. Les joncs que l'on voit au-dessous de la tête de mort sont plus nombreux , et plusieurs larges feuilles ont été ombrées par une simple taille. La tête du lion a été reprise à la pointe sèche. Des tailles diagonales nouvelles se voient sur le terrain aux pieds du saint, sur les joncs et sur l'eau, près du bord de la planche, vers le milieu. Quand elles sont des premières tirées, les épreuves de cet état sont aussi brillantes que celles du premier, et présentent également beaucoup de manière noire, ce qui prouverait que Rembrandt en a fort peu tiré avant le nom.
Hauteur, 0,178; largeur, 0,131.
BARTSCH, 103. CLAUSSIN, 106. WILSON, 108.
Terminer avec soin certaines parties, laisser les autres à l'état de pure indication, tel est le procédé de
Rembrandt dans beaucoup de ses eaux-fortes. Il aime à faire valoir tel morceau par le sacrifice de tel autre ; il se plaît à opposer l'ébauche au fini, non-seulement pour le contraste qu'il en tire, mais encore afin de nous ménager le plaisir de compléter nous -même par la pensée ce qu'il y aura d'inachevé dans son œuvre, ou d'imparfait. S'il n'avait donné tant de fois des preuves d'une patience inouïe, on pourrait croire que l'incons lance ou la paresse du graveur sont les causes de ces lacunes apparentes; mais quand on voit de pareilles inégalités de travail se reproduire si souvent, quand on retrouve dans cinquante autres ouvrages du maître ces négligences répétées, on est forcé de reconnaître que l'imperfection de quelques parties de la planche est, non pas une faiblesse, mais un calcul. Homme d'imagination, Rembrandt s'adresse à la nôtre et veut qu'elle travaille aussi ; il veut que nous devinions ses pensées et que notre esprit le suive dans les régions de la fantaisie. Or, il n'est rien de plus propre à captiver l'attention qu'un tableau inachevé, lorsqu'il s'y trouve des morceaux finis avec le plus grand soin. En nous montrant le degré de perfection auquel il pouvait conduire son œuvre, l'artiste pique vivement notre curiosité et nous inspire ce genre d'intérêt qui s'attache à l'inconnu. Gomment aurait-il achevé cet ouvrage commencé avec tant d'ardeur, caressé d'abord avec tant d'amour ? Quelle raison lui a fait abandonner sa gra-
L'OEUVKE DE REMBRANDT.
vure en si beau chemin? Voiik ce qu'on se demande, et quand on est en présence d'un homme tel que Rembrandt, on ne peut attribuer la résolution du peintre à son impuissance. On sent bien que cet humoriste de génie a voulu seulement intriguer notre admiration.