Saint Jérôme
Pièce dite : Saint Jérôme dans le goût d'Albert Durer.
Morceau en hauteur, non fini. Le saint, coiffé d'un grand chapeau, est assis au bas de la gauche, lisant dans un hvre qu'il tient de ses deux mains. Le corps n'est qu'ébauché; la tête seule est un peu travaillée. Le lion, vu par derrière, est placé sur une butte qui sert d'appui à saint Jérôme. Tout le haut de la gauche est occupé par un bouquet de bois sombre sur lequel se détachent un tronc d'arbre plus clair et un oiseau blanc. A droite, dans le haut du lointain, on aperçoit un village, et un bâtiment qui ressemble à un monastère. Au bas de ce village est une chute d'eau sur laquelle est jeté un pont de bois que deux moines vont passer. Cette partie de l'estampe est délicatement travaillée et à peu près fmie. La pièce est rare.
Premier état. Les piliers verticaux du pont de bois sont faiblement marqués; celui de gauche n'est formé que de trois traits principaux. Il y a beaucoup de manière noire en plusieurs endroits, particulièrement à la crinière du lion et aux figures des deux moines qui sont à l'entrée du pont. Très-rare.
Vente Pôle Garew, 1835, une épreuve de ce premier état : 4 guinées, soit 105 francs.
Second état. Les piliers du pont sont repris à la pointe sèche et fortifiés. Celui de gauche est formé de cinq traits principaux au lieu de trois; celui de droite présente dans sa longueur deux tailles nouvelles qui en figurent l'épaisseur. Les épreuves de cet
étal, quand elles sont des premières tirées , ont encore beaucoup de barbes. C'est au brillant et au velouté de ces barbes qu'on les distingue, et à la saleté du fond.
Hauteur, 0,259; largeur, 0,207.
BARTSCH, 104. CLAUSSIN, 107. WILSON, 109.
Rembrandt a traité bien des fois ce sujet de saint Jérôme, mais jamais avec plus de grandeur ni d'une façon plus heureuse. Ce n'est pas ici le saint Jérôme en prière, obsédé dans la solitude par l'apparition des dames romaines, et implorant Dieu contre les mondaines tentations du souvenir; c'est le grave docteur de l'Église, lorsque, retiré à Bethléem, il s'occupait de la conduite des monastères que sainte Paule y avait fait bâtir, et s'appliquait à traduire les Ecritures ou à réfuter les hérétiques. 11 semble que le peintre-graveur ait voulu faire allusion à ces deux circonstances de la vieillesse de saint Jérôme , en le peignant ainsi plongé dans la lecture, et en représentant la tour d'une église monacale dans le lointain de sa composition. Ce monastère bâti au sommet d'une colline escarpée, et auquel s'est adossé un petit village, est la seule partie de l'estampe qui soit finie, mais elle l'est avec une complaisance, une délicatesse admirables. En dépit de leur éloignement, les fabriques sont traitées aussi finement que si elles étaient placées tout près de l'œil. Rembrandt a pris plaisir à caractériser chaque objet du bout de sa pointe : les cloisons en planches des
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maisons du village, la surface inégale des murs de la tour, les tuiles régulières de la toiture et ces fenêtres jumelles dont le double cintre est inscrit si gracieusement dans un plus grand arc. Je remarque aussi que Rembrandt, si capricieux d'ordinaire et si fantastique dans ses créations d'architecture, semble s'être attaché cette fois à construire un édifice du style roman, style qui justement prit naissance au commencement du
siècle, au temps même de saint Jérôme.
Souvent nous avons entendu des amateurs exprimer, après Bartsch, et sans doute d'après lui, le regret que Rembrandt n'eût pas entièrement terminé une aussi belle planche. Mais les artistes, en général, ne sont pas de cet avis. L'inachevé de ce morceau leur plaît. Ils aiment ce qu'il y a de fruste dans l'exécution, et d'agreste dans le paysage. Leur pensée d'ailleurs finit l'œuvre du peintre, et leur imagination s'égare à plaisir dans ces lieux sauvages qui inspirent cependant, non pas l'horreur, mais au contraire le goût de la solitude, et feraient venir l'envie de se retirer en un cloître semblable à celui que l'on voit ici gravé avec tant d'amour, et d'où les pieux cénobites doivent entendre, pendant la nuit, les plaintes du vent dans le bocage et le bruit de la chute du torrent.