Saint François à genoux
Le sujet de ce morceau, qui est un des plus rares de l'œuvre de Rembrandt, est Saint François à genoux, priant les mains jointes sur un livre qui est placé sous un arbre.
Saint François est représenté à genoux, dans le bas et vers le milieu de l'estampe , au pied d'un gros arbre. Ses mains jointes sont posées sur un livre ouvert. 11 adresse ses prières à un grand
crucifix élevé parmi les arbres d'un bois, et dont la têle se perd dans l'ombre. Ce crucifix et les arbres occupent toute la gauche de l'estampe. La partie droite n'est qu'ébauchée. On y découvre un religieux, yu par le dos, qui prie aussi dans un livre, et dont le corps, appuyé sur une traverse de bois, est dirigé vers la droite. Il est placé sous une espèce de cahute couverte de chaume, un de ses bras passé sur la traverse. Tout au haut de la droite, on remarque un bâtiment élevé en forme de chapelle, et surmonté d'une petite croix. On lit au bas du même côté, en petits caractères, dans une petite bande formée d'un trait et renfermée dans l'estampe : Rembrandt f. 4 657; et un peu plus bas, la même signature et la même date, en gros caractères. 11 se trouve beaucoup de manière noire aux anciennes épreuves. On distingue deux états de cette pièce :
Premier état. La figure de saint François n'est point ombrée. Le travail entre le saint et le gros arbre, au pied duquel il prie, ne s'y trouve pas encore , et toute la partie droite de l'estampe est presque en blanc. Ce premier état existe au British-Museum. Il est presque unique.
A la vente Verstolk de Soelen, en 1847, une épreuve superbe de ce premier état, sur parchemin, atteignit le prix de 248 florins.
Second état. On le reconnaît à la présence des travaux dont nous venons de parler , et notamment à ce que le nom de Rembrandt, qui n'est gravé qu'une fois dans la première épreuve, est écrit ici une seconde fois , en caractères fortement marqués et d'une grosse pointe.
Hauteur, 0,189; largeur, 0,241.
BARTSCH, 107. CLAUSSIN, 110. WILSON, 112.
Partout OÙ Rembrandt a mis sa p^ritïe, il révèle sa personnalité avec tant de force, qu'on le prendrait souvent pour un homme plein de caprices. Sa réputation est même celle d'un peintre fantasque, tout entier
à son humeur. Cependant, quand on y regarde de bien près, on s'aperçoit que Rembrandt n'a mis de la fantaisie que dans le cadre de son drame, et en a toujours respecté le fond, quand il était historique. Par exemple, lorsqu'il tire son sujet de la Bible ou de l'Evangile, ou de la Vie des Saints, il a toujours l'œil sur le texte du livre, et il ne s'en écarte point. Ici, on reconnaît saint François à cette adoration extatique du crucifix dans laquelle il consuma sa vie entière. Car le saint François que l'on voit dans cette estampe, est saint François d'Assise, celui qui fonda l'ordre des Frères mineurs, et que l'on nommait le Séraphique, On sait qu'en 1221, il se retira dans le lieu le plus solitaire du Mont- Alverne, près de Borgo San Sepolcro, en Toscane. Ses compagnons lui préparèrent là une petite cellule, oii il s'imposait les mortifications les plus dures, couchant sur la terre nue, la tête appuyée contre une pierre. Dans cette retraite , il ne retint auprès de lui qu'un seul de ses frères, voulant se livrer aux douceurs de la contemplation, depuis la fête de l'Assomption de la Vierge jusqu'au jour de Saint-Michel, c'est-à-dire pendant six semaines. Il dit à ce frère, nommé Léon, de lui apporter tous les jours un peu de pain et d'eau, qu'il laisserait à l'entrée de la cellule. Quand vous viendrez pour matines, ajouta-t-il, dites seulement à haute voix : (( Domine, labia mea aperies. n Si je réponds : « et os meum annuntiahit laudem tuam »,
VOUS entrerez; sinon, vous vous retirerez. Le pieux disciple exécuta ponctuellement ce qui lui était prescrit. Souvent il s'en retourna , voyant le saint plongé dans l'extase. Un jour il le trouva prosterné à terre, et crut le voir environné d'une lumière éclatante. Le saint avouait lui-même qu'il n'avait jamais été plus favorisé des visions du Saint-Esprit que dans cette solitude du Mont-Alverne.
Saint Bonaventure raconte que vers la fête de l'Exaltation de la Croix , François d'Assise étant en prière au pied de la montagne, s'élevait à Dieu par l'ardeur de ses désirs, quand tout à coup un séraphin descendit à lui d'un vol rapide, ouvrant six ailes de feu au milieu desquelles apparut la figure de Jésus crucifié. Ce merveilleux et douloureux spectacle le pénétra si vivement qu'il en eut l'âme transpercée comme d'un glaive. A la suite de cette vision , le saint fut extérieurement marqué d'une image semblable à celle d'un crucifix , comme si sa chair, amollie et fondue par le feu, avait reçu l'impression d'un cachet. En même temps des marques de clous commencèrent à paraître à ses mains et à ses pieds, telles qu'il les avait vues dans l'apparition miraculeuse. A son côté droit, se dessina une plaie rouge, comme s'il eût été percé d'une lance, et souvent sa tunique était trempée du sang qui coulait de cette plaie.
Tel est, en abrégé, le récit de ce miracle des stig-
mates qui a été le sujet de tant de peintures, depuis six cents ans. Rembrandt, qui n'était pas un illuminé, a vu dans saint François ce qu'il fallait y voir : un croyant exalté, un grand cœur de chrétien, un exemple de cette foi qui soulève, dit-on, les montagnes, et dont le saint donna un jour des marques si éclatantes , lorsque ayant pénétré dans le camp des Sarrasins, devant Damiette, il dit au Soudan : (( Si vous balancez entre Jésus-Christ et Mahomet, faites allumer un grand feu dans lequel j'entrerai avec vos prêtres , afin que vous jugiez quelle est la vraie religion. )> Rembrandt a donc représenté le saint dans sa solitude sauvage avec son unique compagnon, au pied d'une croix grossièrement sculptée, mais enveloppée d'ombres et de lumières fantastiques. Et si dans cette estampe, qui semble gravée à coups de pinceau, il a indiqué les murs d'un couvent et le campanile d'une église romane, c'est qu'en elfet l'histoire rapporte que le comte Gatanio, admirateur du saint, lui fit bâtir en cet endroit un monastère et une chapelle.