Le Tombeau allégorique
Cette planche représente un tombeau d'où s'échappent des jets de flammes. Le tombeau est placé sur une espèce de piédestal et orné d'un écusson d'armes surmonté d'une couronne ducale. Au-dessus du tombeau, à droite et à gauche, sont deux génies ailés qui planent en l'air et sonnent de la trompette. Ils tiennent d'une main deux javelles de blé liées ensemble autour de la tige , et sur cette gerbe s'élève une cigogne aux ailes déployées, dont la tête touche au bord supérieur de l'estampe et se trouve au centre d'une gloire lumineuse qui jette des rayons en tous sens, et couronne tout le sujet. Au bas du piédestal, sur le devant de l'estampe, on remarque la figure d'un homme renversé, vue en raccourci, la tête en avant, et dont les pieds élevés au-dessus du corps, atteignent le bas de la tablette du piédestal ; cette figure a des cheveux en forme de serpents, comme ceux qui symbolisent l'Envie. Aux angles du piédestal sont des masques qui ressemblent à des têtes de mort. A la droite de l'estampe se dessinent des arbres au bas desquels on aperçoit une figure qui lève un bras en recevant sur sa tête un des rayons de la gloire. A la gauche sont trois autres figures dont on ne voit que le buste , et dont une tient élevé un enfant au maillot, sur qui tombent pareillement plusieurs rayons. Dans le fond, de ce côté, il y a quelques maisons en perspective. On lit au bas de la droite, tout près du bord de la planche : Rembrandt f. 4648. Mais une large hachure qui couvre ce nom , ne permet pas de le Hre bien distinctement, et la date non plus n'est pas très-lisible.
Ce morceau est de la plus grande rareté. Le dessin en est aussi incorrect que la gravure en est négligée. Il est en effet gravé d'une pointe rapide, grossière et brutale. Les premières épreuves sont sur papier de Chine et couvertes de barbes.
Hauteur, 0,178; largeur, 0,180 BARTSCH, 110. CLAUSSIN, 112. WILSON, 114.
En Hollande on appelle cette estampe le Phénix, et c'est ainsi qu'elle est désignée dans le vieux catalogue d'Amadé de Burgy, publié en 1755. On n'a jamais su d'une manière certaine ce qu'elle représentait; mais, selon toute apparence, c'est une allusion à la délivrance des Pays-Bas et au renversement de la statue du duc d'Albe.
Vers 1568, lorsque le duc, ayant chassé le prince d'Orange des Pays-Bas, fut complimenté par le pape Pie V comme le plus glorieux champion de la religion catholique , il ordonna que sa propre statue serait élevée dans la citadelle d'Anvers, et fondue avec le bronze des canons pris sur l'ennemi. Il était représenté foulant aux pieds la noblesse et le peuple , et sur le piédestal, le duc d'Albe fit graver un emphatique éloge de lui-même, figuré par une hydre à deux têtes. Cette insolence avait tellement irrité les habitants des Pays-Bas, que lors de l'expulsion des Espagnols en 1577, la statue fut renversée, et le métal dont elle était formée fut rendu à sa première destination : on l'employa à faire des canons.
Il est probable que l'estampe de Rembrandt se rapporte à cet événement, si mémorable pour les Hollandais. L'oiseau qui étend ses ailes au-dessus d'un tombeau en flammes , peut être regardé sans doute comme le phénix qui renaît de ses cendres; mais cet oiseau, symbole de la résurrection et de l'immortalité.
ressemble ici à une cigogne. Or, on sait que la cigogne est un oiseau révéré en Hollande, de même qu'il l'était autrefois parmi les Romains. Non-seulement on le tient en grande vénération parce qu'il tue les reptiles, mais il est considéré encore comme l'emblème de la démocratie. La cigogne figure , du reste , dans les armes de la ville de La Haye, et dans la circonstance présente , elle peut se rapporter aussi au prince d'Orange qui délivra son pays du joug espagnol et fonda la république des Provinces-Unies.
Rembrandt composa vraisemblablement cette estampe pour l'ornement d'un ouvrage historique où étaient mentionnés les événements dont nous venons de parler. Mais il est certain qu'on ne s'en servit point, soit que le livre n'ait point paru, soit qu'on ait renoncé à l'illustrer, et peut-être faut-il s'expliquer ainsi l'extrême négligence du dessin et de la gravure. Rembrandt n'aura fait qu'ébaucher sa composition , sauf à la reprendre ensuite sur un autre cuivre , ou à la terminer en la corrigeant sur la même planche.
Les divers auteurs des catalogues de l'œuvre de Rembrandt ne sont pas d'accord sur la date écrite au bas de cette planche. Les uns, tels que Bartsch et Glaussin, lisent 1650 ; les autres croient y voir, comme nous, l'année i6i8. Cette dernière date, qui est celle de la paix signée à Miinster entre les Provinces-Unies et le roi d'Espagne, pourrait jeter aussi quelque lu-
mière sur la signification de l'estampe, et il ne serait pas impossible que le peintre, à l'occasion d'un si patriotique anniversaire , eût vivement esquissé sur le vernis une gravure représentant le renversement de la Guerre sous les traits d'une divinité à la chevelure de serpents , et le retour de la Paix , dont les javelles que tiennent les deux génies, seraient alors les emblèmes.