La Fortune contraire
On voit vers la droite de cette pièce, une barque remplie de monde, sur laquelle est représentée la Fortune, sous la figure d'une femme nue, vue par derrière. Elle tient d'une main le mât de la barque, et de l'autre, elle tire la voile. A la gauche de l'estampe, sur le rivage, que cette barque semble quitter, paraît un héros couronné de lauriers, sur un cheval qui s'est abattu. Il exprime son désespoir en regardant la Fortune, qui lui tourne le dos; à une petite distance, derrière lui, s'élève un Iherme colossal avec la double tête de Janus, dont le temple est dans le fond, sur la gauche. Un grand nombre de figures montent l'escalier qui conduit au temple; au bas des degrés se pressent d'autres personnages qui semblent se plaindre ou faire des vœux au ciel. Au loin, on aperçoit une flotte dont quelques vaisseaux paraissent engagés dans un combat. On lit sur le bord de la barque : Rembrandt /. 1633. Mais le nom de Rembrandt est très-faiblement gravé et très-peu distinct.
Bartsch n'avait connu qu'un seul état de cette planche; Claussin etWilson en avaient décrit deux ; mais il en existe réellement trois :
Premier état. La planche, plus large, porte 0,170 millimètres au lieu de 0,164; et elle renferme sur la gauche' plusieurs figures de plus, notamment une de profil tournée vers la gauche et une
l. Claussin dit, par erreur, sur la droite.
renversée par terre. Le dos de la femme qui représente la Fortune, et sa jambe gauche ne sont ombrés que d'une seule taille. Le mur qui est entre le piédestal de la statue et le patron de la barque, n'est couvert que de quelques traits verticaux.
Deuxième état. La planche ayant été coupée à gauche et réduite à la dimension ordinaire, le trait carré passe presque contre l'épaule du personnage qui a la tête couverte d'un casque. Le mur dont nous venons de parler est ombré de contre-tailles qui font ressortir en clair la main du héros abattu. Il y a aussi des contretailles sur le dos de la Fortune. Le nom de Rembrandt, couvert par des tailles qui n'existaient pas encore dans l'état précédent, se lit avec beaucoup de peine. On ne distingue plus nettement que /. 1633.
Troisième état. Les épreuves de cet état sont avec le texte hollandais imprimé au verso.
Hauteur, 0,H2; largeur, 0,164.
BARTSCH, m. CLAUSSIN, 113. WILSON, 115
On sait que la Fortune contraire a été gravée par Rembrandt pour un ouvrage hollandais qui fut imprimé à Amsterdam en i63i , et qui est intitulé : Der Zeevaerts Lof door E, Herckmans, c'est-à-dire, U Eloge de la Navigation ^ par E, Herckma^is, C'est à la page 97 de ce livre que se trouvent les épreuves que nous appelons de troisième état. Deux autres artistes, dont un nous est connu, William Basse, ont concouru à orner de gravures l'ouvrage de Herckmans. Mais on n'y trouve pas d'autres planches de Rembrandt que la Fortune contraire. Le texte que cette estampe accompagne, nous fait voir qu'il s'agit ici de la bataille d'Actium , que le héros vaincu est Antoine, et que la statue
et le temple sont des allusions au temple de Janus, dont les portes furent fermées par Auguste. Quoi qu'il en soit, la Fortune contraire est une des plus heureuses compositions de Rembrandt, si l'on considère le nombre des figures qui s'y pressent et s'y meuvent, le pittoresque des lignes, la grandeur de la scène dans un si petit cadre , et l'isolement de cette figure désespérée du héros, que laisse si bien voir la tête baissée de son cheval abattu.