‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 161 sur 202 · La chaumière et la grange à foin · texte numérisé non relu

La chaumière et la grange à foin

Un paysage oblong, gravé avec soin et très-fini. Le milieu est occupé par une chaumière, à la gauche de laquelle est une grange à foin, à toit mouvant. Cette grange est vide, et sert de remise à un chariot. On voit une figure dans la maison à travers la porte, qui n'est fermée que dans sa partie inférieure. Une autre figure paraît à la fenêtre. A droite de la chaumière, une paysanne, suivie d'un chien, passe sur un petit pont de planches placé en travers d'un ruisseau qui coule sur le devant de l'estampe. Au bord de ce ruisseau est une avance en bois, sur laquelle sont placés un enfant qui pêche à la ligne et un autre qui tient un panier. Dans le lointain, à gauche, on aperçoit une ville avec des clochers et des moulins, et à droite un château environné d'arbres, situé sur le bord d'un large étang. Tout au bas de la planche, dans le coin à droite, est gravé : Rembrandt f. et au-dessous : 1641. Rare.

On ne connaît qu'un seul état de cette planche, mais on en distingue les premières épreuves à quelques barbes qui produisent l'effet de la manière noire en plusieurs endroits, notamment à l'ombre des arbustes qui enveloppent la chaumière, aux hachures qui se voient tout à fait à gauche, à commencer du bord de la planche, sur le petit pont de briques qui est en avant de la femme suivie d'un chien, et enfin au chiffre 1641 et à Vf qui est audessus.

Ce paysage est le pendant de la Chaumière au grand arbre.

Hauteur, 0,i 30; largeur, 0,320.

BARTSCH, 225. CLAUSSIN, 222. WILSON, 222,

Il est rare, disions-nous, que Rembrandt ait vu la nature avec ce sentiment de mélancolie profonde qui

agitait l'âme de Ruysdael. Ordinairement ses paysages respirent quelque chose de libre, de fort et d'un peu sauvage. Quelquefois cependant il semble qu'un secret ennui l'ait conduit dans la campagne, et il s'y promène alors, non pas pour voir les villas opulentes, les châteaux à tourelles et leurs avenues, les parcs fermés de grilles en fer ouvragé, mais les cabanes les plus délabrées, les plus silencieuses et les plus pauvres. S'il rencontre une chaumière isolée que réchauffe un doux rayon du soleil de quatre heures, il s'approche* il s'arrête, il regarde avec complaisance et presque avec naïveté toutes les choses agrestes dont se compose la physionomie de cette chaumière : le toit mouvant de la grange à foin, le chariot qu'elle abrite, l'échelle vermoulue que l'on voit sortir de la lucarne du galetas, et ces jeunes arbustes qui ombragent la vieille maison en lui faisant un gracieux rempart de verdure. — Le peintre se plaît à faire un tableau de cette chaumière misérable ; il y concentre l'intérêt pittoresque, et lui sacrifie tout le reste du paysage. C'est au loin seulement, dans la brume, qu'on aperçoit les flèches du manoir féodal et ses hauts combles qui s'élèvent au-dessus d'une touffe de tilleuls; plus loin encore se dessinent vaguement les clochers de la ville. Mais ici, la lumière frisante qui éclaire la maison rustique, lui donne, au milieu d'une vaste plaine unie, un relief extraordinaire, et depuis

qu'elle a frappé les yeux de Rembrandt, le clairobscur lui prête une grâce inattendue. On dirait que la pointe du graveur a couru en se jouant sur le cuivre, et néanmoins rien n'est abandonné aux caprices du griffonne ment ni aux hasards de l'eau-forte ; chaque objet conserve, en dépit de la liberté du trait, son caractère, sa forme, son mouvement.

C'est une chose remarquable, encore une fois, que Rembrandt, pas plus que Ruysdael, n'a eu l'idée de faire intervenir les animaux dans le paysage, ou du moins de les mettre en évidence sur le premier plan. Ces deux maîtres s'intéressent à la prairie plus encore qu'aux bêtes du pâturage, et les cabanes du pauvre ont plus d'importance dans leur tableau que celui qui les habite. A peine la figure de l'homme leur a-t-elle paru nécessaire. 11 semble que l'âme du poëte soit la même qui transpire invisiblement dans ces plaines attristées,'/et qu'ainsi la nature, pour nous émouvoir, n'ait pas besoin du passage de l'homme ou de la présence des troupeaux. On la prendrait à elle seule pour un être animé, sensible, plein de soupirs et de mystères. Ce n'est donc pas au premier coup d'œil qu'on remarque les figures du paysage de Rembrandt. Les deux enfants qui pèchent si tranquillement à la ligne n'attirent pas tout d'abord l'attention ; c'est le dernier objet qui occupe les regards; mais l'impression même que produit ce calme passage nous fait trouver du

plaisir à contempler ces deux figures naïves... Loisirs charmants et obscurs! paix profonde! Qui ne les envierait a certains moments de la vie? Qui ne voudrait leur abandonner ces heures paresseuses que le poëte savoure lentement, que le silence prolonge, et qui pourtant s'écoulent si vite, pour ne plus revenir !

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