‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 21 sur 202 · Jean Asselyn · texte numérisé non relu

Jean Asselyn

Le portrait de Jean Asselyn, surnommé Krabbetjc, peintre célèbre. 11 est debout, vu presque de face, a mi-corps et dirigé vers la gauche. Sa tète est garnie de longs cheveux et couverte d'un chapeau de forme pointue, à bord retroussé. Il porte un rabat en forme de collet, au-dessous duquel pendent deux glands. Il est enveloppé dans son manteau; sa main gauche, qui tient un gant, est posée sur sa hanche; sa main droite est appuyée sur une table où l'on voit la palette du peintre avec plusieurs livres. On lit au bas de la droite : Rembrandt, et au-dessous 164..; mais ces chiffres ne sont pas nettement exprimés.

Il y a trois états de cette planche.

Premier état. 11 est extrêmement rare. On voit derrière la figure, dans le fond, un chevalet sur lequel est posé un tableau représentant un paysage avec des ruines, semblable à ceux qu'avait coutume de peindre Asselyn.

Second état. Le chevalet est effacé, mais on en distingue encore quelques traces, principalement autour de l'épaule et du bras gauches. Assez rare.

Troisième état. Le fond est nettoyé, mais le nettoyage n'arrive pas tout à fait jusqu'au bord des contours de la figure.

Quatrième état. Le fond est entièrement nettoyé; l'estampe est appauvrie.

Nota. Cet état est très-commun. Les possesseurs de la planche, qui est aujourd'hui en Angleterre, ont fait retoucher la tète, particulièrement dans le nez et dans la joue droite, et cette retouche, lourdement exécutée, a défiguré le portrait. Ce sera, si l'on veut, un cinquième état.

Hauteur, 0,216, y compris une marge de 0,029 ; largeur, 0,166. BARTSCH, 277. CLAUSSIN, 274. WILSON, 279.

Le mot Ezel en hollandais veut dire à la fois âne et

chevalet. Or, dans le catalogue dressé pour la vente de la collection d'Amadé de Burgy, catalogue publié en 1755 à La Haye, et imprimé en hollandais avec la traduction française en regard, on lit à l'article du portrait d'Asselyn, dit Krabbetje : le même avec l'ane derrière lui. Extraordinairement rare. Cette méprise du traducteur, assez comique en elle-même, donna lieu, dit-on, au siècle dernier, à une aventure plus plaisante encore. Un spéculateur allemand, ayant lu sans doute le catalogue de Burgy, ou ayant fait de son côté la même confusion de mots que le traducteur, imagina de fabriquer un premier état du portrait d'Asselyn avec une épreuve ordinaire, au moyen d'une seconde planche où il fit graver... un âne. Le brave Tudesque expédia son épreuve en Angleterre, et la fit présenter à un riche amateur, qui heureusement s'y connaissait. On juge si la supercherie fut découverte et aux dépens de qui elle fit rire. L'Anglais répondit au spéculateur, en lui renvoyant son épreuve, qu'il s'était trahi en dessinant, au lieu du chevalet, sa propre image.

Mais pour en venir à l'original de ce beau portrait, c'était un peintre charmant, un Batave que l'Italie avait séduit, et qui en avait rapporté dans sa brumeuse Hollande un rayon de ce beau soleil que notre Claude avait inventé. Sandrart nous apprend qu'Asselyn était élève d'Isaïe Van de Velde, peintre de batailles, qui

florissait à La Haye \ Né à Amsterdam vers 1610, Asselyn fut un de ces artistes qui, au xvn* siècle, firent le pèlerinage de Rome, comme autrefois les Croisés faisaient celui de la Terre-Sainte. Il y avait alors à Rome une joyeuse société de peintres — on l'ap-* pelait la société Bentivo gli — qui était en possession de baptiser d'un sobriquet tous les nouveaux venus. Cela se passait en grande cérémonie dans un festin où l'on riait, où l'on buvait aux dépens du récipiendaire, et qu'on appelait la fête du baptême, la festa del battesimO; bien que l'usage de l'eau y fût interdit. Asselyn reçut le surnom de Krabbetje (petit crabe) , à cause de la difformité de ses mains, et l'on peut observer que Rembrandt a fort bien dissimulé ce défaut en fermant une main et en cachant l'autre sous la hanche, et qui donne au modèle une attitude fière et dégagée.

Parmi tous les peintres illustres qui abondaient alors à Rome, Asselyn en remarqua deux qui eurent tout de suite sa préférence : c'étaient Claude Lorrain et Pierre de Laër, un poëte et un bouffon. Celui-ci venait d'introduire dans le domaine de la peinture le goût de ces petits tableaux familiers qu'on appelle bambochades; l'autre, épris d'amour pour la solennité

1. Inter Amstelodamenses subdialium pictores, Hasselinus valde celebris erat, tam quoad equorum, quam aliorum animalium hominumque figuras et quoad prselia : discipulus enim fuit Jesaiae de Velde, artificis in hoc pingendi génère qui Hagae comitis habitabat. Academia nobilissimœ artis piclortœ... Norimbergœ, 1683, in-fol.

des campagnes romaines, lisait dans cette grande nature comme on lit dans un poëme héroïque. Chose bizarre ! ce fut du mélange de ces deux génies si différents que se composa la personnalité d' Asselyn. Au milieu de ces solitudes où les ruines pendent de toutes parts, et dont le caractère auguste avait été si bien senti pour la première fois par Claude et par Nicolas Poussin, le peintre hollandais peignit, pour toutes figures, le villageois qui chasse devant lui son âne, ou le voyageur qui va passer la rivière sur un bac, suivi d'un cheval blanc chargé de ses valises. Ces beaux, environs de Rome, Asselyn les parcourut en artiste, dessinant avec un soin pieux les monuments écroulés qu'on y rencontre à chaque pas, ruines élégantes, toujours décorées de verdure et couronnées de souvenirs : ici, les vestiges de la maison de Cicéron, où des arbres entiers ont pris racine; là, le temple de la Sibylle tiburtine à Tivoli, temple circulaire dont il ne reste plus que deux ou trois colonnes mutilées qui ont maintenant des fieurs au lieu d'acanthes à leur chapiteau corinthien. Asselyn n'a rien oublié de ce qui peut embellir son paysage ou y intéresser notre érudition et nos regards. Sans intention peut-être, il arrive à des contrastes qui ont toujours de la puissance sur notre esprit, en dépit de leur classique banalité. Il peint naïvement, parce qu'il l'a vu, le muletier qui chemine en sifflant au pied de ces informes amas de pierres qui

furent jadis les trophées de Marins. La grotte d'Aquafarelle, ou Charles-Quint fit dresser une table; les restes de l'aqueduc de Frascati, qui amenaient l'eau dans le palais d'Auguste; l'amphithéâtre de Vespasien, si connu sous le nom de Colisée, sont autant de débris qui prêtent au paysage d'Asselyn un style que rehausse encore, par opposition, la vulgarité des figures. C'est dans le sentiment de Pierre de Laër qu'il dessine ses pâtres menant boire au Tibre leurs buffles sauvages, ses troupeaux de chèvres, ses cavales, et le paysan sabin qui passe enveloppé dans son manteau, et qui semble, en marchant vers l'horizon, reculer encore la profondeur du tableau. Mais c'est toujours l'architecture, ou plutôt ce sont toujours de nobles ruines éclairées par le soleil d'été qui font le motif principal de sa composition, et Rembrandt a parfaitement déterminé le genre où excellait son modèle, lorsqu'il a gravé sur le chevalet d'Asselyn un paysage orné de fabriques. Il n'est pas jusqu'à ce chapeau de forme élevée et pointue, si peu semblable aux chapeaux hollandais de Clément de Jonghe, d'Anslo, de Petrus Van Toi, qui ne rappelle le voyageur récemment revenu d'Italie.

On ne sait au juste en quelle année Asselyn quitta Rome ; mais il est certain, d'après le témoignage de Laurent Franck, peintre d'histoire, cité par Houbraken, qu'après avoir visité Venise, Asselyn se trouvait à Lyon en 1645, époque à laquelle il épousa la fille cadette de

Houvart Koorraan d'Anvers , dont la fille aînée était mariée au peintre Nicolas de Helt Stocade. Il est dit qu'après le mariage d'Asselyn, les deux beaux-frères revinrent en Hollande avec leurs femmes, et ce renseignement nous permet de supposer que la date, si indistinctement écrite sur la planche de Rembrandt, est 16/rG.

Chateaubriand a peint, sans le savoir, un tableau d'Asselyn, lorsqu'il a écrit : « Je me réfugiai dans les salles des Thermes, voisins du Pcecile, sous un figuier, qui avait renversé un pan de mur en croissant. Dans un petit salon octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice, et son gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long d'un mur comme un serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine; des buissons de sureau remplissaient les salles désertes. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de feuilles de scolopendre dont la verdure satinée se dessinait comme un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres... Les sommités des ruines ressemblaient à des corbeilles et à des bouquets de verdure 1. »

La lumière d'Asselyn, ordinairement adoucie par une légère vapeur, est une réverbération de celle de Claude. Ses teintes dorées et claires, quelquefois rou-

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