‹ L'¿uvre complet de RembrandtChapitre 32 sur 202 · Janus Lutma · texte numérisé non relu

Janus Lutma

Le portrait de Jean Lutma, fameux orfèvre de Groningue. Il est vu de trois quarts, assis dans un fauteuil, et tenant de la main droite une figure de métal. Il porte sur la tête une calotte de velours, et il est couvert d'une large robe doublée de fourrure. A côté de lui, tout à la droite de l'estampe, est une table où l'on voit briller une espèce de plat ou soucoupe d'argent, une boîte remplie de poinçons et un maillet, attributs qui caractérisent l'art de l'orfèvre. On lit au-dessus de cette table, sur un mur, les mots : Joannes Lutma Aurifex natus Groningae, écrits en caractères fort réguliers et certainement étrangers à la main de Rembrandt. Dans le fond de la droite est une petite croisée à châssis de plomb, sur l'appui de laquelle se trouve une bouteille. Dans le haut de la croisée est gravé : Rembrandt, et au-dessous : f. 1656.

11 y a trois différents états de ce morceau.

Premier état. On n'y voit pas encore la croisée, ni les noms de Lutma et de Rembrandt, ni la date. Les épreuves en sont du noir le plus riche et le plus velouté. Elles sont très-rares. On en voit une au musée d'Amsterdam, qui est retouchée au pinceau par Rembrandt lui-même.

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Nota,. Claussin a décrit en ces termes le premier état : « Ce n'est qu'une première ébauche extrêmement faible et sans effet, l'eauforte ayant peu mordu. » L'état ainsi décrit est purement fictif, ainsi que je l'ai tout récemment vérifié au mu^ée d'Amsterdam, où il en existe une épreuve. Cette épreuve n'est qu'une sorte de maculature; elle a été tirée de la planche huilée, mais non encrée, uniquement pour nettoyer le cuivre.

Deuxième état. La croisée est ajoutée. On lit les noms de Lutma et de Rembrandt, avec la date. Les bonnes épreuves de ce deuxième état sont fort chargées de manière noire, même dans le mur du fond, dont les travaux à la pointe sèche ne sont pis encore entièrement ébarbés. Rare sur papier du Japon.

Troisième état. La planche est réduite à la hauteur de 185 millimètres, non compris une marge de 7 millimètres , qui se trouve dans le bas. Ce dernier état, du reste sans valeur sous le rapport de l'art, est extrêmement rare et passe pour presque unique. Nous ne l'avons vu qu'au musée d'Amsterdam; c'est l'épreuve qui faisait partie de Ja collection Van Leyden. Il est vraisemblable que l'on aura détruit la planche immédiatement après l'avoir réduite, et que l'on aura seulement tiré une ou deux épreuves pour se rendre compte de l'effet de cette réduction, peut-être aussi pour le seul plaisir de faire une rareté.

Nota. Pierre Yver fait mention d'une épreuve antérieure au premier état connu. Voici en quoi elle en diffère : les mains sont toutes blanches et le bonnet n'est que légèrement formé et de peu de tailles; la partie de la cravate qui est à la gauche du cou est sans aucun trait ni pli, et par conséquent entièrement blanche. L'on n'y aperçoit pas non plus la croisée ni la bouteille, mais simplement quelques tailles fines et légères dans le fond à droite. Cette épreuve, qui est celle décrite par Claussin, n'est, suivant toute apparence, qu'une épreuve d'essai, ou peut-être n'est-elle, comme dit Bartsch, qu'une de ces maculatures que les graveurs tirent des planches pour en extraire parfaitement tout ce qui reste du noir d'imprimeur, et qui sont toujours fort grises, parce qu'on n'enduit la

planche, pour cette opération, que d'huile d'olive et de térébenthine.

BARTSCH, 276. CLAUSSIN, 273. WILSON, 278.

Si les traditions du métier sont insuffisantes à celui qui n'a pas le génie de l'art, elles sont presque inutiles à celui qui le possède. Voyez comme Rembrandt a su obtenir ici toute la vigueur et tout le charme de son effet sans s'inquiéter des règles connues et des méthodes consacrées. Comme ses tailles sont mal disciplinées, et pourtant comme elles mettent bien à leur place le clair et l'ombre, et accentuent à propos ce qui donne le relief, ce qui exprime la vie ! Fourrure, soie ou velours, il attaque toute chose avec la même liberté d'allure ; il laisse courir sa main au gré d'une indépendance qui est toujours guidée pourtant par un instinct de la forme, par un sentiment exquis de ce qui doit avancer ou fuir, de ce qui est mat, dur, poli, chatoyant, ligneux ou friable. La pierre du mur, le chêne de la table, le fer du maillet, la boîte remplie de poinçons, et la soucoupe d'argent, qui brilie à une place où toute autre matière s'éteindrait, toutes ces choses sont rendues par des tailles d'un grain plus carré, plus égal et par conséquent plus froid que celles qui rendent la doublure fourrée de la robe et les aspérités du crépi de la muraille, sur la gauche de l'estampe. Mais, encore une fois, c'est en jouant avec sa

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pointe, et à travers le désordre pittoresque de ses hachures, que le peintre-graveur nuance la touche de chaque objet, en indique la substance, en varie l'accent. Quant au rendu de la chair, il est vraiment merveilleux. En regardant de près les grosses hachures qui modèlent le nez et la joue du personnage, on se demande comment de ce réseau de tailles courtes, tremblées, inégales, a pu se dégager la physionomie de Lutma, avec sa double expression de bonhomie et de finesse ; mais , grâce à l'énergie des ombres vigoureusement sabrées, mais tranquilles , qui enveloppent toute l'estampe, les plus grossiers travaux de la chair sont devenus délicats; les poutres du visage sont passées à l'état de demi-teinte.

Nous savons peu de chose sur Lutma le père ; mais son fils est connu des amateurs par des estampes curieuses dans lesquelles il s'est servi du ciselet au lieu du burin , genre de gravure qu'il appelait lui-même opus mallei, ouvrage fait au maillet. Il a gravé dans cette manière quatre portraits en forme de bustes antiques, fort estimés et très-difficiles à trouver beaux d'épreuves. Ils sont tous les quatre in-folio, et représentent Lutma le père, Lutma le fils, le poëte Vondel, surnommé le cygne batave, olor Batavus, et le célèbre historien P. G. Hooft, que les Hollandais appellent un second Tacite, aller Tacilus. Ces portraits peuvent faire considérer Lutma le jeune comme le véritable

inventeur de la gravure à l'imitation du crayon, dont François et Demarteau se disputèrent la découverte au siècle dernier. Le ciselet armé de dents dont se servait Lutma n'est autre chose que notre roulette. Seulement, au lieu de le promener avec la main sur la planche, Lutma en imprimait les dents à coups de marteau ou de maillet, mallei.

Lutma le jeune a aussi gravé à l'eau-forte, dans le goût de Rembrandt, un portrait de son père, presque vu de face et vêtu d'une robe doublée d'hermine, tenant d'une main un porte-crayon, de l'autre des lunettes, et fort ressemblant, du reste, à celui-ci. On connaît aussi de Lutma : 1° un très-rare portrait de lui-même, où il est représenté dessinant, coiffé d'un chapeau élevé; 2° quelques ruines romaines gravées avec beaucoup de goût, et datées de 1656.

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