‹ L'œuvre de Barye;Chapitre 10 sur 155 · PRÉFACE XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE XIX

ment. Comme les plus illustres maitres de la Renaissance, il s’est élevé à un

idéal dont la nature lui avait fourni les éléments et son génie la mesure. *

Il reste à examiner par quel enchainement de faits, par quels moyens Barye est arrivé à un pareil résultat. Par là j'achèverai de traiter mon sujet. L'Ecole des beaux-arts avait été définitivement organisée en 1818, et un

cours d'anatomie humaine y était profe

6 par un savant chirurgien, Jean-Joseph Süe, le père d'Eugène Süe le romancier. Ba

avait donc pu apprendre l'anatomie de l'homme. Mais comment connaitre celle de tout le monde animal? Cela était plus difficile, car l’ensemble de cette science n’était pas compris dans l’en-

seignement classique. Sans doute, et assez facilement, il avait pu ajouter à ses

premières études celle du cheval dont il y avait déjà beaucoup d’écorchés. C'était une indication, et il n'hésita pas un instant sur la voie qu'il devait suivre. C'est alors qu'il se mit à fréquenter le Muséum d'histoire naturelle, sa ménagerie et ses galeries d'anatomie comparée. A la ménagerie, il observait les animaux, et dans la galerie il étudiait leur structure. Quand un animal venait à mourir, Barye trouvait le moyen d’en être averti. Il accourait, et alors il pouvait voir, dessiner de près et mesurer librement les animaux les plus féroces. Quelquefois même il obtenait d'en faire le moulage, soit dans l’état où ils étaient, soit après qu'ils avaient été disséqués. En même temps les cours du Muséum lui étaient ouverts. Je n’entends pas dire qu'il les suivit en vrai disciple de la science. Mais, à la manière des artistes, il saisissait les idées par leur généra-

lité et les faits par leur physionomie. C'était l'époque des Cuvier; le temps où

le plus jeune des deux, Frédéric, publiait l'Æéstoire naturelle des mammifères en collaboration avec Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, ouvrage qui parut de 1818 à 1837. Frédéric Cuvier faisait aussi paraître ses recherches sur l'instinct et l’intelligence des animaux. Or c'était là pour Barye l'objet d’un travail incessant. Il les observait à tous les instants de leur vie. Mais, pour les fauves, le moment où on leur donne leur nourriture était celui qui attirait surtout son attention. L'étude qu'il en a faite lui a permis de saisir et de fixer des attitudes et des gestes qu'aucun artiste n'avait remarqués avant lui. Le premier aussi il sut demèêler, au milieu des contraintes de la captivité, les libres allures des animaux et vraiment pénétrer leurs habitudes ingénues. D'un autre côté, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ne fut pas inutile. Ce savant professait sur l'anatomie des êtres organisés des idées qui

avaient alors un grand retentissement, Il considérait l'unité de composition des êtres,

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ee PRÉFACE

ne animal entier. La théorie des ana-

comme la loi première et suprême du r logues, théorie profonde, servait de base à ce système : toutes les recherches d'anatomie étaient des recherches d'analogie. Ces conceptions, dans leur généralité, frappaient Barye. Elles l’aidaient à créer, au besoin, des animaux fabuleux. J'ai expliqué que l'hippogriffe qui porte Angélique et Roger est un être fantastique, mais d’un fantastique pour ainsi dire scientifique et rationnel : et c’est

en se fondant sur l'unité de composition et sur l'analogie, que l'artiste a donné

à ce cheval une tête et des extrémités qui sont en dehors de la nature, et cependant tout à fait plausibles.

Mais celui qui dut rendre le plus de services à Barye fut Frédéric Cuvier, nommé en 180% Garde de la ménagerie. C'était à lui qu'il fallait s'adresser pour obtenir l'autorisation de mouler et de mesurer les animaux, et quelquefois, quand ils n'étaient pas féroces, d'entrer dans les compartiments qui leur étaient réservés. - Grâce à ce concours de circonstances et de relations, Barye se donna une éducation de naturaliste. Mais dans son travail il y avait deux choses : d’une part,

in

l'observation et les idées, et de l’autre un ensemble d'exercices pratiques. Le de

et le modelage y tenaient le premier rang, et Barye leur donnait un caractère

d'extrême précision : il faisait un usage incessant du compas. Le compas est un

instrument assez dédaigné par les artistes, mais qui cependant leur est indispensable et dont il faut qu'ils apprennent à se servir. Tout le monde ne sait pas mesurer, et parfois, avec la meilleure volonté, on se trompe par inexpérience, et aussi par quelque complaisance que l'on à pour soi-même. Barye avait la science et la conscience du compas. Il prenait donc ses mesures, il les inscrivait sur ses croquis et il fallait qu'elles se retrouvassent dans ses figures. Il ne se lassait pas de refaire, jusqu'à ce que le squelette fût bien contenu dans les formes et celles-ci bien établies sur les os. Personne n'a poussé plus loin le respect de l'ordre naturel.

Voilà done quelles étaient les études scientifiques de Barye. Géricault avait pu en introduire le goût parmi les artistes; mais la théorie qui consiste à envi-

sager l'anatomie comme base de l’art de représenter les formes était-elle bien

nouvelle alors? C'est ce que je voudrais examiner.

On ne doit pas oublier qu'en 1801 l'Institut national avait mis au concours la question de savoir quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture antique. La classe compétente décerna le prix à un mémoire intitulé Recherches sur l'art Slaluaire considéré chez les anciens et les modernes, dont

s, do l'auteur était Émeric-David. On ne lit plus guère les livres de ce savant, et cela est

regrettable. Émeric-David était un esprit pénétrant, un érudit, et il à eu beau-

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