DUREE
la silhouette fait centre dans chaque ouvrage, elle en est comme la dominante.
Que va devenir la couleur? Un auxiliaire qui, pour l'œil, complétera la vraisemblance, un interprète qui dira ce que passait sous silence la matière unicolore pétrie par son pouce. Le lion montrera sa crinière jaunâtre ct fauve, le léopard sera cerclé des anneaux noirs qui rayent son pelage; et le massacre, le carnage, la lutte de deux grands carnassiers, auront ce supplément de dramatique : le sang rouge.
Le paysage, cette forme ou plutôt cette expression d'art particulière à la
peinture, Barye l'emploie, et d’une façon constante. Il dédaigne de dessiner ses animaux sur un fond simple et nu; mais ses paysages sont de nature spéciale. IIS accompagnent en quelque sorte l'impression que doit communiquer la bête représentée; ils sont la mise en scène, ils jouent le rôle de décors.
Barye ne fait pas entrer un lion, par exemple, dans un site quelconque; c'est autour du lion qu'il dispose le paysage, recherchant le milieu le mieux approprié,
Et ce n'est pas là une remarque plus ou moins fondée de critique qui raisonne; elle est justifiée par les faits. L'on sait que Barye, ayant la pensée d'un animal qui tentait son pinceau, allait parcourir la forêt de Fontainebleau pour trouver le motif spécial où son modèle serait en valeur.
En sculpture, nous avons vu qu'il avait une prédilection pour les terribles et pour les forts; l'analogie est manifeste en peinture quant aux effets d’ensemble.
Il aime les sites désolés, les escarpements sauvages, les vallées sinistres, les éboulements de rocs, les solitudes dénudées, la nature triste : celle où sont les repaires. Paysagiste de spécialité, il a vu sombre, pour mieux accuser l'effroi du
carnassier. Il n'avait que faire de se promener, la palette au pouce, dans toute
la création, Il n'a pas cherché à varier des aspects, à multiplier des sensations, à évoquer des impressions de saisons différentes. Grand artiste, hanté des formes de la bête superbe, il est resté dans son domaine. Le printemps, l'été, l'hiver, qu'importe! La panthère est-elle moins terrible dans sa souplesse féline, la biche moins élégante, le lion plus majestueux, le reptle plus venimeux à une époque
qu'à une autre?
Montrer un arbre blanc de fleurs, un horizon tout de verdure et de sourires, évoquer la fête d'un ciel bleu, mais c'eùt été détourner l'attention de l'animal
dont il voulait faire triompher la forme, c'eùt été faire œuvre de peintre, et de
peintre indépendant allant à l'aventure, au gré de sa fantaisie de paysagiste.
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