OU MANN
Or, cette velléité eùt-elle été la sienne, qui sait si les moyens ne lui eussent point fait défaut? Le premier mérite d'un artiste est d'être soi-même, et c'est,
j'imagine, l’amoindrir vis-à-vis de son art, que de lui reconnaitre, par manière
de flatterie, des qualités précisément contraires à son tempérament. Barye n'a point peint Je soleil. Ne brille-til donc pas, cet astre, dans la Nubie d'où les grands lions sont originaires? N'enflamme-t-il pas les Indes? Ne brüle-
t-il pas les déserts où vont les tigres? Sa chaleur ardente n'est-elle pas nécessaire
aussi bien à ces fauves qu'aux éléphants et qu'aux boas constrictors? Cependant
l'ombre, une ombre presque froide, s'étend uniformément sur les aquarelles et les études à l'huile de Barye. Était-ce parce qu'il n'avait jamais voyagé, ni par couru les mers de sable de l'Afrique, les savanes de l'Amérique, les jungles du Bengale? Était-ce parce que son plus grand horizon avait été le point de vue de Franchart ?
Non, il est resté, volontairement où non, en dehors de tout ce domaine de la peinture où est permise et légitime l'étude de l'impalpable : les décolorations de la lumière, les enveloppements des vapeurs, les impressions trompeuses des couches d'air successives.
Lui, un habitué de la plastique, de la solidité des formes, en changeant d'outils, il n'a point changé d'expression, Il ne l'a pas fait, il ne le pouvait pas. A proprement parler, ce n'est point des tableaux qu'il a exécutés, mais d'inimitables études d'animaux sur le papier ou sur la toile,
Toutes ses œuvres de ce genre sont liées entre elles par cette similitude d'aspect née d’une identité d'origine que, chez les êtres humains, on appelle un air de famille ; elles ont ce signe de force, un cachet de maîtrise particulier, qui, même à première vue, interdit toute confusion avec aucune autre facture.
Ni charme ni grâce : quelque chose d'étrangement fort qui impose; une impression d'horizon fermé où l’on ne vivrait pas, des ombres denses et lourdes, des colorations grises s'éteignant dans des noirâtres, des tristesses de ton désolées pour indiquer le sauvage du lieu, parfois une certaine confusion dans les plans qui commande un effort de l'œil, et là dedans, au milieu de tout cela, des formes qui passent, se meuvent, bondissent ou vont bondir, glissent, ou se reposent menaçantes, vous communiquent l’âpre jouissance de la vue sans danger de la bête féroce, et vous font pénétrer une sensation profonde de vie sauvage et de nature terrible : voilà, je pense, ce qui se dégage à première vue d'une peinture de Barye, peinture curieuse, étrange, inexpérimentée et puissante à la fois, artificielle
‘de composition, dramatique d'effet, mâle toujours, peinture qui provoque l'inquié-
penses