‹ L'œuvre de Barye;Chapitre 134 sur 155 · Charles Blanc, les Artistes de mon temps, p · texte numérisé non relu

Charles Blanc, les Artistes de mon temps, p

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d'un geste, d'une attitude; si une barre passe dans le morceau à modifier, il faut la couper, ou démolir entièrement le travail.

Barye ne plantait pas les fils de fer dans le socle de la maquette; il laissait libres les parties, du moins intérieurement, Il les modelait séparément une à

une, dans ses mains si elles n'étaient pas d'une dimension importante, sur une

selle si elles étaient trop lourdes. Quand il rassemblait le tout, il les soutenait par des tringles extérieures ou par des béquilles de bois; il les étayait tout autour : son ouvrage, comme on l'a dit, ressemblait alors à un navire en construction dont les agrès étaient montés.

Il demeurait ainsi libre, jusqu'à la fin, des écartements, des inclinaisons, des redressements préférables.

Par contre, la difficulté était grande de ne pas se tromper; lui seul pouvait se reconnaitre, dans l’enchevètrement des tronçons. IT avait toujours près de lui des feuilles de papier de notes, des croquis de bras, de membres, de têtes diverses. Chacune de ces parties du corps étaient traversées par des lignes verticales, horizontales, portant toutes des chiffres indiquant leurs dimensions proportion nelles à l'ensemble. C'était comme le registre des pièces et le répertoire pour l'ajustement.

Les armatures définitives n'étaient posées qu'au moment du moulage en plâtre.

Le sculpteur Jacquemart m'a conté son étonnement un jour qu'il allait visiter Barye.

«Je vais vous montrer ce que je fais en ce moment, » fit le maitre. Et il le vit chercher des yeux quelques secondes dans son atelier. Barye alla prendre, l'une après l’autre, deux jambes, les dressa debout, puis retourna pour apporter les bras.

«Tiens, où donc ai-je mis le reste? dit-il en se grattant le front. Ah! oui. » Et, dans un coin, sous un amoncellement, il tira une tête.

La statue en place était admirable, d’un tout superbe; elle se tenait merveilleusement, on juge de la süreté de science, de la précision dans le calcul des proportions qui étaient nécessaires pour opérer ainsi sans que la perfection de l’ensemble eùt à souffrir.

Voulez-vous maintenant pénétrer du regard dans son atelier, y jeter un coup d'œil circulaire et surprendre le maitre en plein travail, lisez cette description comme prise sur nature, tracée par M. Eugène Guillaume : « Son atelier présen-

tait un spectacle unique. Des modèles en terre et en cire étaient sur les chevalets

des fontes encore inachevées sur les établis munis de leur outillage. A la muraille étaient attachés les dessins cotés et les moulages sur nature, Le maitre, ceint de son tablier d'ouvrier en bronze, modelait, retouchait les platres, ciselait, mettait les pièces à l'étau, les examinant sous tous leurs aspects et à tous les jours, ne laissant rien d'imparfait. Jusqu'au bout son application était infatigable, et seulement quand il avait épuisé son attention il signait. Rien ne devait ressembler davantage que ce lieu de travail à l'atelier d'un statuaire grec de Sicyone ou d'Égine, à la fois modeleur, fondeur et ciseleur. Rien surtout ne

de

ait plus se rapprocher de ces hotteyhe des orfèvres florentins du xv° siècle, de ces officines fécondes où s'est élaborée la Renaissance au milieu d'études scientifiques mêlées à la technique de tous les arts... »

Pour ses petits modèles, on sait que Barye employait de préférence et géné-

ralement la cire, qui ne dessèche pas et ne se fend point comme la glaise. L'œuvre pouvait attendre, soit à l’état d'ébauche, l'exécution définitive, soit terminée, l'heure

de la fonte, en se maintenant telle quelle.

Une habitude favorite de Barye était aussi de mouler la maquette déjà

construite, non encore parée de son dernier modelé, Il reprenait le plâtre, qu'il couvrait d'une couche plus ou moins épaisse de cire, sur laquelle il donnait les délicatesses de l'épiderme ou du poil, écrasant du pouce sur ce corps dur, résistant à la pression, la matière molle et docile,

Au Musée d'anatomie de l'École des beaux-arts, on conserve précieusement d'admirables moulages faits sous la direction, sous la présence même de Barye.

On y voit un train de derrière et une tête de cerf bramant, Mais ce qui est d’un

ce sont ses mensurations où

intérêt suprème, c’est la série de ses dessins cotés;

se révèlent une si étonnante conscience, une patience si infatigable! On y voit des dessins tracés, écrits avec une fermeté extraordinaire : épaules, membres inférieurs, cuisses, têtes, griffes, mufles de lion, naseaux de cheval, oreilles, parfois des silhouettes entières, tout cela rayé, zébré de lignes, accompagné de chiffres

et d'indications de longueurs, de divisions. L'écriture est, comme le

d’une netteté absolue, d'une décision de main constante, d'une propreté, pourraisje dire, qui rend tout clair à l'œil.

J'ai conté qu'il mesurait sans cesse les os, les articulations, les muscles. Nous avons là les résultats de ses recherches, de ses travaux de mathématicien d'art. À côté d'un charmant croquis au trait, je lis ces mots : « Mesures

1. Notice du catalogue des œuvres de Barye exposées à l'École des beaux-arts en 1889, par M. Eugène Guillaume,

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prises sur une biche de six ans; » en dessous d'un autre : « Mesures prises sur un cerf de six mois. » Ah! c'est que selon les mois, les années, les proportions, les grandeurs se modifient; et Barye épiait ce changement, surveillait cette transformation; et le catalogue ne disait pas à l'aventure: « Jeune biche ou jeune lion. »

Je relève encore, toute de sa main, cette note, en respectant même les erreurs de plume dues peut-être à la précipitation : il pouvait bien faire des fautes d'orthographe dans son écriture, le grand homme : il ne s'en permit jamais dans

ses œuvres!

« Le cheval de race a les oreilles courtes et mobiles les os lourds et minces, les joues dépourvues de chair, les naseaux larges, les yeux beaux noirs et à fleurs de tête, l'encolure longue, le poitrail avencé, le garot sorltant, les reins ramassés, les hanches fortes, les côtes de devant longues et celles de derrière courtes, le ventre évidé la croupe arrondie, les rayons supérieurs longs comme ceuæ de l'autruche et garnis de muscles comme ceux du chameau, les saphènes peu apparantes, la corne noir d’une seule couleur, les crins fins et fournis, la chair dure, et la queue très grosse à sa naissance et déliée à son eætrémilé.

Il doit avoir en résumé quatre choses larges le front le poitrail la croupe les membres quatre longues l'encolure les rayons supérieurs le ventre et les hanches les reins les oreilles

quatre courte 7 les paturons el la queue.

Puis cette remarque morale sur le caractère du jaguar, sa bête féroce favorite « Le jaguar renverse d'un seul coup de patte un cochon sauvage, et saisit à la gorge le plus fort étalon, et cependant quelles

que soient sa force et sa rage

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elles ne lui suffisent pas pour

ster au serpent abonior

qui lorsqu'il peut l'atteindre le met en pièces en peu d’instants. — le samanoir a seul l'adresse de se défendre

contre lui.

La statue antique le Discobole préoccupa toujours Barye, il la dessina avec la plus rigoureuse exactitude, la mesura d'après sa méthode, et fit remarquer aussi que « l'épaisseur du cou au-dessous du menton et au-dessus de la pomme d'Adam, est égale à la distance en ligne droite du bas de l'oreille à la racine du nez; qu'elle est égale aussi à l'épaisseur du mollet vu de profil, et qu'elle est comprise deux fois dans la longueur du pied »,

J'ai parlé de sa méthode; en quoi consistait-elle? Les mensurations de Barye ont été l'objet de discussions vives. À vrai dire, on ne comprend pas très bien encore sinon leur signification, du moins leur utilité pratique,

On sait que les anciens avaient fixé des canons, c'est-à-dire qu'ils ont pris une partie du corps comme mesure commune à toutes les autres : ils établissaient ainsi des règles de proportions : un corps humain, par exemple devait avoir tant de longueurs de tête.

Barye s'occupe avant tout des dimensions : et il prend ses mesures non en mètres et en centimètres, mais en pieds, pouces et lignes. Il relève par exemple la longueur de la cuisse d'un cerf; il compare cette longueur à celles dont il avait précédemment pris note; il établit, quant à lui-même et pour lui seul, une sorte de mesure normale pour le cerf de tel âge ayant son développement régulier. Il faut en effet se rappeler ceci : c'est qu'il dégage toujours l'espèce de l'individualité. Ce n’est pas une panthère vue par lui qu'il représente, c'est la panthère. Il ne fait pas de portraits, pour ainsi parler, il fixe un type. Paraitrait-il prétentieux de dire qu'il corrigeait la nature, en la ramenant à l'observance de ces lois primordiales ?

Voyez cette série de crânes dessinés. Ce sont des crânes de chat, de tigre, de léopard, de jaguar, de panthère : tous ceux de l'espèce féline, depuis les petits jusqu'aux grands sujets. Il examine, retrouve le même principe de structure, s’en pénètre, et constate les dissemblances qui résultent de la différence des grandeurs. Il n’y avait plus à s'y tromper.

Il s'est livré ainsi pour tous les animaux à un travail de relevé semblable,

classifiant chaque genre et répartissant les espèces. Avec les lions et les fauves,

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